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    Scandale «Sciences & Avenir»: Jusqu’où ira la censure?

    Par L'Economiste | Edition N°:4686 Le 14/01/2016 | Partager
    Le ministre de la Communication vient de faire interdire la distribution du magazine
    Motif: «Le caractère provocant et péjoratif de miniatures du Prophète»
    L’argument de publication qui «peut ébranler la foi» n’est pas recevable cette fois-ci

     

    Un scandale a été évité de très peu  au dernier Salon international du livre de Casablanca. Voici une des multiples miniatures persanes (celle-ci est du 11e siècle de l’Hégire)  utilisées pour illustrer  le Shâh Nâmeh du poète Firdaous (avant  l’an 1000). Le Shâh Nâmeh est considéré comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’art musulman. Comme dans la littérature ottomane, le Prophète y est représenté, le visage voilé, la tête enveloppée de la lumière divine. Les exemplaires de Shâh Nâmeh exposés au dernier Salon du livre n’ont échappés que de justesse à la censure du ministère de la Communication. Son collègue de la Culture a redouté le scandale public et international qui en aurait résulté
     

    «Stupéfaction, consternation, frustration, tristesse… ». Les premières réactions ne se sont pas fait  attendre au lendemain de la censure du hors-série du magazine «Sciences & Avenir». En effet, ce numéro spécial consacré au thème «Dieu et la sciences» a été interdit de distribution et de vente au Maroc.
    Il a été censuré suite à une décision prise par le ministre de la Communication, Mustpaha El Khalfi.
    Contacté par L’Economiste, le ministre et porte-parole du gouvernement Benkirane tient à préciser qu’il s’agit là «d’un refus de l’autorisation de distribution. C’est une application de l’article 29 de la loi sur la presse».  Mustapha El Khalfi ne s’arrête pas là. Il fait valoir d’autres arguments: «l’interdiction de distribution vient aussi en application de la décision de l’Assemblée générale des Nations unies. Prise le 22 décembre 2010, la décision (n°65/224) porte sur  la lutte contre la diffamation des religions (Paragraphe 19). Elle salue les efforts menés par les Etats membres pour protéger la liberté de religion, de culte… par des mécanismes et mesures législatives pour interdire la diffamation ou encore la publication de stéréotypes sur la religion». Ceci étant, ce type de décision fait déjà un buzz très négatif à l’international et donne une mauvaise image de la liberté d’expression au Maroc. Selon le porte-parole du gouvernement, «pour nous, la liberté d’expression est un acquis. Le problème avec cette publication n’est pas dans le texte. Il est plutôt dans la représentation du Prophète avec une connotation péjorative… Pour nous, c’est de la provocation». Mais si la forme de l’article en question a été jugée provocatrice envers l’islam et les musulmans, le texte par contre est très apprécié par le ministre à l’origine de la censure. «Personnellement,  je trouve le texte très intéressant à plus d’un titre et mérite d’être publié. S’il n’y avait pas les représentations du Prophète, le magazine aurait été distribué sans le moindre problème», soutient le ministre. Pour Mustapha El Khalfi, l’autorisation de distribution de ce numéro du magazine au Maroc aurait été une reconnaissance légale et administrative des représentations du Prophète. A la question de savoir s’il y a eu concertation avec le ministre de la Culture, El Khalfi rétorque  que sa décision puise son fondement de l’article 29 du code de la presse. Le ministre dit avoir eu une décision de justice. «C’est une décision judiciaire qui relève des prérogatives du ministère de la Communication. C’est une ligne que je défends depuis que je suis ministre, depuis 2012».  En fait, le hors-série de Sciences et Avenir a été distribué dans les kiosques français depuis mi-décembre 2015. Le dossier en question publie deux miniatures remontant aux VIIIe et IXe siècles et qui illustrent une «biographie du Prophète Mohammed». Les miniatures ont été reproduites dans un cahier de 5 pages à caractère historique et pédagogique, qui précisent les origines des textes sacrés: la Bible hébraïque, le Nouveau Testament et le Coran. Aussitôt le magazine censuré au Maroc, les dirigeants de la rédaction de Sciences et Avenir a publié qu’elle «s’élève avec la plus grande force contre cette censure qui pénalise le magazine… Cette censure nous semble d’autant plus inappropriée que la période actuelle réclame plus que jamais compréhension approfondie de la science, des cultures et des croyances favorisant une réelle ouverture sur le monde».

    Extrait d’un article de L’Economiste, publié le 8 février 2012. L’encadré en question dénonce les censures à outrance  dès les premiers mois d’exercice du gouvernement Benkirane I

    Il faut aussi l’admettre, le magazine en question a un caractère purement scientifique et pédagogique. Il traite de questions relatives à l’Univers, à l’évolution humaine, aux notions du sacré, d’apocalypse, d’immortalité, du point de vue de la science, la recherche et la croyance. C’est une sorte de vulgarisation du débat scientifique, loin de toute logique désobligeante et injurieuse.  D’autant plus que ce numéro a été édité avec la collaboration de scientifiques éminents, de philosophes de renom, de religieux… intervenus lors d’un colloque titré également «Dieu et la science». En clair, cela n’a rien à voir avec le caractère sarcastique, diffamatoire et stéréotypé de publications telles que le quotidien danois Jyllands Posten ou encore les caricatures de Charlie Hebdo. Depuis 2012, le gouvernement Benkirane a censuré plusieurs publications (voir aussi encadrés). Parmi les auteurs censurés, l’écrivain Michel Houellebecq au sujet du roman «Soumission», Emmanuel Todd, historien, anthropologue, sociologue et essayiste français au sujet de son livre «Qui est Charlie?», le journal Charlie Hebdo…
    Dans ce contexte précis de censure et d’interdictions tous azimuts, une question s’impose: comment le gouvernement peut juger qu’une publication quelle qu’elle soit peut ébranler la foi? Le Marocain est-il un lecteur mineur?
     A-t-il encore besoin d’un tuteur pour décrypter les messages, comprendre les articles?
    La population est-elle immature à ce point ? C’est vraiment anachronique en 2016!
    Le comble, c’est que même si l’on censure la version sur support papier, la version électronique, elle, est libre de diffusion. Elle est au contraire encore plus sollicitée et lue dans ce contexte d’interdiction. Ce qui fait un joli coup de pub à un magazine que seule une minorité d’intellectuels et scientifiques connaissait jusque-là au Maroc.

     

    Les miniatures ottomanes visées

    L’UNE des représentations à l’origine de l’interdiction du magazine  Sciences et Avenir illustre une sorte de chronologie sur trois millénaires. L’autre est consacrée au Coran, sa répartition en chapitres, datations de manuscrits anciens… Une œuvre réalisée par le calligraphe Lutfi Abdullah, suite à une commande du sultan ottoman Mourad III. Des extraits des œuvres de l’artiste sont exposés au musée Topkapi d’Istanbul, dans des bibliothèques en Turquie.

                                                                                

    Les censures les plus bêtes du monde sont… marocaines! Hélas!!

     

    Au moment des «Charlie» (les meurtres terroristes de caricaturistes de ce vieux journal français, les condamnations et la solidarité au Maroc avaient été pleines et entières. Puis en quelques jours, dans les discours tenus en France, s’étaient mêlées des sortes d’intégrismes appuyés en fait  sur du racisme et de l’exclusion.  Le célèbre démographe Emmanuel Todd avait alors étudié scientifiquement  les mouvements pro- et anti-Charlie. Il a découvert que les sentiments de gène  ressentis au Maroc et chez les amis arabes de la France étaient vérifiés sur le terrain.  Le travail de Todd confirme donc  les points de vue arabe et musulman. Qu’à cela ne tienne! Le ministère de la Communication a fait directement pression sur les libraires et leurs fournisseurs ont été obligés de retirer le livre des rayons. Aucun écrit n’est venu confirmer ou infirmer ces pressions, apparues sous le gouvernement Benkirane. Toujours est-il que le livre n’est plus disponible au Maroc. Les libraires ont été si effrayés qu’ils n’osent pas le commander directement en France, même sous pli anonyme!

     

    Même phénomène  de censure cachée et très efficace de la part du ministère marocain de la Communication, pour un roman de Houellebecq. Un des plus grands succès de librairie francophone, malgré les attaques furieuses  de nombreux «intellectuels» français: l’idée d’un président musulman capable de redresser une France qui coule leur a été insupportable. Mais ils n’ont pas censuré le roman. Contrairement au ministère de la Communication à Rabat qui, lui, a lancé sa campagne téléphonique pour faire retirer le livre des étals. Opération réussie. Comme pour le livre d’Emmanuel Todd, il est tout à fait évident que les censeurs n’avaient aucune idée de ce que contenaient ces deux ouvrages, surtout pas qu’ils étaient favorables à des points de vue apparus de notre côté de la Méditerranée!

     

     

    Amin RBOUB

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