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    Chronique

    Apprivoiser la barbarie?
    Par le Pr Alain Bentolila

    Par L'Economiste | Edition N°:4672 Le 21/12/2015 | Partager

    Après les attentats de janvier

    Alain Bentolila est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées.  Ce qui lui donne autorité pour comparer la formation des langues (Ph. L’Economiste)

    et –avec plus de pudeur- après ceux de novembre,  on a pu entendre  des voix qui ont  tenté  de marchander avec l’horreur. Espérant ainsi que le blasphème pourrait  justifier le meurtre et que le rappel des horreurs subies « là bas » pourraient rendre acceptables les horreurs commises «ici». Ces discours et ces textes utilisaient le  «OUI MAIS», le « MEME SI, BIEN SÛR» ou le  «ENCORE QUE» pour tenter de  relativiser l’horreur, de légitimer la barbarie, en oubliant que la mémoire de l’horreur ne souffre pas la concession. Elle doit s’interdire de  comparer les torts subis ; elle doit se garder de mesurer les degrés de monstruosité ; elle  ne peut justifier le crime comme réponse à un autre crime. En bref notre mémoire doit  conserver intact  le souvenir de  l’horreur, quel qu’en soit le responsable, quelle qu’en soit la victime.
    Mais cette mémoire intransigeante dans sa condamnation morale ne saurait pas pour autant  nourrir la vengeance aveugle et l’amalgame imbécile. C’est donc  à une mémoire du pardon que nous devons   travailler. Car s’il ne s’agit pas d’oublier l’assassinat des innocents, encore moins de le légitimer d’une quelconque façon, il faut cependant puiser dans ce souvenir terrible,  soigneusement gardé, exactement  transmis, la force de refuser la revanche meurtrière.  Je parle donc bien de la construction collective d’une mémoire qui, à l’échelle historique du temps,  autorisera que l’espoir du pardon  naisse du souvenir précisément transmis des crimes.  Telle est la   MEMOIRE du pardon,  distincte  de l’absolution donnée aux assassins dans l’urgence d’effacer le souvenir des crimes. Cette vision nous invite à nous placer sur le plan de l'Histoire ; c'est-à-dire ce qui reste une fois l’émotion apaisée ; ce qui se transmet sans s’édulcorer, sans non plus s’exacerber ; et ce enfin qui vous permettra de vivre encore avec un peu d'humanité. Dans une telle perspective la mémoire du pardon n'est en aucun cas l’effacement des fautes, c'est la distance que nous aurons  à prendre, nous et surtout nos enfants, afin que notre vision de l'Autre ne soit pas définitivement pervertie par le souvenir des horreurs commises. Bien sûr notre  chemin sera  difficile.  A chacun de nos pas,  l’envie délicieuse du meurtre tentera de nous déshumaniser. Nous risquerons  d’oublier   que  ce qui sépare l’homme de l’animal, c’est sa capacité d’épargner celui qui affiche sa vulnérabilité ; et ce quel que soit les fautes qu’il ait commises. Sa faiblesse, parce qu’elle est humaine, doit être la meilleure garantie de sa survie. Sa fragilité, parce qu’humaine, doit être sa plus sûre protection.  Sa parole, parce qu’humaine, représente sa plus juste défense  et doit être accueillie. Si nous renonçons à ce qui fait notre humanité, nous risquerons  de ressembler aux bourreaux. C’est alors, qu’oublieux de nous-mêmes,  nous  ne chercherons qu’une revanche illusoire  sur des  histoires confuses dont il ne restera que la rancœur et l’exaspération de

    Les trois philosophes du peintre vénitien Giorgione. Les religieux ont essayé d’interpréter la scène du tableau par une reproduction des trois mages. Cependant la plupart des critiques d’art plaident  plutôt pour celle des trois grandes civilisations : la philosophie grecque, et son apport originel à la science, la culture arabo-persane puis la Renaissance, qui l’ont continué.

    l’injustice subie. Si  notre  mémoire n’est que  tumulte et  douleur, elle nous portera à ne laisser ici-bas la moindre  trace fraternelle  de notre éphémère existence. Elle nous conduira  au désespoir de n’être plus rattachés à rien ni à personne d’autre que ceux qui cultivent la même détestation comme un territoire identitaire.  Et c’est ainsi que notre mémoire laissée en friche, peu partagée et mal transmise,  engendrera le repli et la « férocité de retour » plutôt que l’humanisme et  la fraternité pour les fils et les filles des bourreaux.
    A cette question que je pose ici: « Peut-on apprivoiser la barbarie?» Je répondrai oui ! Malgré ma colère; malgré ma rancœur.  Encore une fois il est hors de question de légitimer ni même de comprendre des crimes odieux. Mais peut-on imaginer que ces actes brisent définitivement notre communauté nationale, rejetant dans le camp des assassins tous ceux qui leur « ressemblent » qui sont parfois proches de leurs délires ou  qui n’osent pas les rejeter totalement?   A la lumière des horreurs commises, certains veulent nous faire croire  que l’étranger, parce qu’il est étranger,  nous menace, nous et nos enfants,  à chaque coin de rue. Dans ces discours extrêmes, barbare et barbarie se mêlent pour vous désigner  l’Autre qui souille notre territoire, qui dégrade notre intégrité sociale et culturelle ou encore qui nous prive de la parcelle de privilège que l’on nous a concédée. Aujourd’hui, plus qu’hier, c’est du barbare que  nous devons relever le défi de la fraternité, parce que ce défi est plus grand, plus beau, plus fertile. Il nous obligera à reconnaître nos différences, à les explorer ensemble, à reconnaître nos divergences, nos oppositions, nos haines et à les analyser ensemble, à ne jamais les édulcorer, à ne jamais les banaliser, mais à ne jamais leur permettre de mettre en cause votre commune humanité. Tel est le défi ultime qui conditionne la construction d’une unité nationale qui, sans cet engagement commun se réduirait à une uniformité de façade acceptée de force par les uns et respectée de  mauvais gré par les autres. La rancœur et le mépris seraient au rendez-vous  de cette détestable cohabitation. Partager une identité nationale, ce n’est pas  recevoir  la carte d’un club au sein duquel tout le monde partagerait les mêmes idées, la même culture, la même confession. L’identité nationale ne se résume pas seulement à des croyances et à des savoirs communs auxquels les uns se raccrochent et que les autres font semblant (de moins en moins d’ailleurs) d’accepter. C’est au contraire  une promesse que  prononcent tous ceux qui vivent sur le même sol : « nul ne sera évincé du cercle de mes paroles, nul ne sera exclu de ma volonté de le comprendre… ».

     

     

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