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    Chronique

    Quand l’Inde se saignait aux quatre veines pour accueillir les réfugiés bengalis
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:4617 Le 30/09/2015 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    L’attitude de l’Europe face aux vagues de réfugiés qui déferlent à ses frontières a manifestement déçu tous ceux qui attendaient plus et mieux du vieux continent. Son comportement ne semble pas en effet tout à fait conforme aux valeurs communément admises en matière humanitaire.
    L’Europe, il est vrai, affronte actuellement des évènements difficiles à gérer. Mais les défis qu’elle doit surmonter sont finalement peu de chose si on les compare à ceux qui ont accablé l’Inde et ses dirigeants en 1971. Cette année-là, New Delhi a dû faire face à un afflux de migrants dont le nombre était infiniment supérieur - plus de dix fois -  à celui rencontré ces jours-ci en Europe.
    Ce qui suit entend évoquer l’histoire de cette crise internationale, oubliée ou ignorée du plus grand nombre(1). Le Pakistan, lors de sa création le 14 août 1947,  a été coupé en deux. A l’Ouest, se trouve le Pays des Purs(2)d’aujourd’hui, à l’Est, sa partie orientale, laquelle s’appellera bientôt le Bangladesh. Dans les années 1960, le général Yahia Khan, maître du Pakistan, se heurte à l’opposition des Bengalis de la moitié orientale du pays, victimes de l’ostracisme qui pèse sur eux. En décembre 1970, le Pakistan connaît ses premières élections libres. L’Awami League de Mujibur Rahman, qui revendique l’autonomie du Pakistan oriental dans le cadre d’un Etat fédéral, remporte ces élections. Mais le refus du gouvernement militaire d’Islamabad de réunir la nouvelle assemblée déclenche de violentes émeutes à Dacca.
    Le 25 mars 1971, l’Awami League proclame l’indépendance du Bangladesh. Rahman, aussitôt, est arrêté, son mouvement est dissous. L’armée pakistanaise se lance dans une répression sanglante: 500.000 personnes sont massacrées, 10 millions de Bengalis se réfugient en Inde.
    La crise ouverte par la sécession du Bangladesh comporte deux aspects, l’un international, l’autre limité à l’Union indienne et au Bangladesh. Le premier consiste en une guerre entre le Pakistan et l’Inde, associée à une modification fondamentale des équilibres en Asie du Sud, qui poussent les Grands de ce monde à intervenir (voir encadré); le deuxième aspect est cet afflux de Bengalis en Inde que ses dirigeants vont devoir gérer.
    En même temps que ces réfugiés arrivent en Inde, au Pakistan oriental naît un mouvement insurrectionnel que les Services indiens favorisent en instruisant ses cadres, en lui fournissant des armes, en assurant son soutien logistique. De son côté, le Premier ministre indien, Indira Ghandi, visite les grandes capitales occidentales afin de leur demander de l’aide et d’obtenir de ses interlocuteurs qu’ils fassent pression sur Islamabad pour que cesse la répression. Indira Ghandi rentre chez elle sans avoir rien obtenu, hormis de bonnes paroles. Aucun pays de la région ne consent à accueillir une partie des réfugiés ni à fournir à l’Inde la moindre assistance. Aux Indiens de se débrouiller seuls. Ce qu’ils vont faire, et plutôt bien, compte tenu de la grande pauvreté de leur pays.
    Des centaines de camps sont créés. Ils sont évidemment misérables. Mais l’Inde assure l’essentiel. Elle abrite les réfugiés, les nourrit et les soigne. Des campagnes de vaccination ont lieu pour éviter tout risque d’épidémie. L’assistance fournie aux Bengalis par l’Union indienne est aujourd’hui jugée remarquable, eu égard aux faibles moyens dont le pays disposait (3). New Delhi, d’ailleurs, s’est vu contraint, une fois la crise terminée, de voter des taxes spéciales pour renflouer un budget mis à mal par ces évènements et le milliard de dollars (valeur 1970) dépensé.
    Le gouvernement indien n’a pas manqué d’être harcelé par les mécontents, politiques ou populaires. Tous ces gens voulaient renvoyer les réfugiés chez eux, craignaient pour la stabilité du pays, redoutaient l’installation à demeure des Bengalis. Ces protestations sont sans effet! Le pouvoir reste ferme. A cela, deux raisons: un réel souci humanitaire, un intérêt stratégique évident. L’insurrection du Bangladesh est l’occasion rêvée d’affaiblir le Pakistan, l’ennemi prioritaire de l’Inde depuis la partition.
    Après la guerre perdue par le Pakistan, l’Inde renvoie la quasi-totalité des réfugiés. D’ailleurs les Bengalis, mus par une grande fierté nationaliste, veulent rentrer chez eux. Au Bangladesh désormais indépendant, ils auront naturellement leur place.
    Comparaison n’est pas raison. Comparer l’Europe à l’Inde pour mieux condamner la première ne serait pas sérieux. Les circonstances sont fondamentalement différentes. Sans doute l’Inde, en 1971, a-t-elle fait mieux que l’Europe en 2015. Mais l’Inde était un pays avec un Etat, un pouvoir unique, une seule capitale, un ennemi proche et bien identifié. Une Europe aux vingt-huit Etats ne se dirige pas comme s’il existait à Bruxelles un pouvoir en mesure de le faire. D’ailleurs, l’Inde a été confrontée, elle aussi, aux égoïsmes nationaux. Personne n’a proposé à l’Union indienne de la soulager d’une part du fardeau. De leur côté, l’Europe et certains de ses Etats comme certains de leurs habitants, s’efforcent d’agir, même si ce n’est jamais assez.
     Pour Charles de Gaulle, «Au banquet des puissances, il y a autant d’égoïsmes sacrés que de convives». Sans doute est-il possible d’en dire autant des citoyens de ce monde, lequel, comme chacun sait, n’est pas parfait, même si, probablement, il tend, crise après crise, à progresser quelque peu.

    «La crise internationale du Bangladesh»

    «La crise ouverte par la sécession du Bangladesh inquiète l’Inde. Indira Ghandi, confrontée à son adversaire traditionnel, alarmée par l’annonce, le 15 juillet 1971, du voyage du président Nixon à Pékin, se rapproche de Moscou. Tandis que Washington, soucieux de ne pas compromettre le dégel avec la Chine (alliée du Pakistan), demeure lié à Islamabad par le pacte de 1955, Indira Ghandi signe avec l’URSS, le 9 août 1971, un accord de paix, d’amitié et de coopération.
    Le 3 décembre, en réponse au franchissement, fin novembre, de la frontière du Bengale oriental par l’armée indienne venue, discrètement, prêter main-forte aux guérilleros bengalis, le Pakistan attaque l’Inde. L’aviation pakistanaise s’en prend prioritairement aux bases adverses espérant renouveler les exploits de l’armée de l’air israélienne en 1967. Mais les Indiens ont dispersé leurs appareils ou les ont mis à l’abri dans des “hangarettes” bétonnées.
    L’Inde en profite pour lancer une offensive de grande envergure au Bengale oriental. Dacca tombe au bout de 13 jours; un gouvernement provisoire du Bangladesh s’y installe. Le 4 décembre, une résolution américaine exigeant un cessez-le-feu a été soumise au Conseil de sécurité. Les Soviétiques y opposent leur veto. Le texte est alors adopté par l’Assemblée générale avec le soutien de la plupart des pays non alignés qui votent ainsi contre l’Inde.
    La perte du Bangladesh par le Pakistan fait surgir le risque d’une intervention chinoise en faveur de son allié et d’une riposte soviétique. Pour contraindre Moscou à tempérer les Indiens, Nixon menace d’annuler la conférence américano-soviétique prévue l’année suivante, il envoie le porte-avions Entreprise dans le golfe du Bengale et fait comprendre au Kremlin que s’il menace la Chine, les Etats-Unis riposteront.
    La stratégie américaine est un succès: Pékin annonce son intention de ne pas intervenir. Moscou accepte, le 16 décembre, sous réserve que le fait ne soit pas rendu public, de garantir qu’il n’y aura pas d’attaque indienne contre le Pakistan occidental et le Cachemire. Le cessez-le-feu intervient le 17 décembre. Ali Bhutto, qui succède à Yahia Khan, reconnaît l’indépendance du Bangladesh…».

    cf. «Un siècle de crises internationales», André Versaille éditeur, Bruxelles, 2009, 316 p., pp 159-160

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    (1) Voir J.-L.D., «La sécession du Bangladesh (1971)», in «Un siècle de crises internationales», André Versaille éditeur, Bruxelles, 2009, pp 158-161.
    (2) Pakistan signifie «le Pays des Purs» en langue ourdou.
    (3) Voir Foreign Affairs, «When Refugees Were Welcome», Sumit Ganguly et Brandon Miliate, 22 septembre 2015.

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