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    Chronique

    L’urgence de mettre l’école à sa place: la première
    Par Alain Bentolila

    Par L'Economiste | Edition N°:4003 Le 04/04/2013 | Partager

    Alain Bentolila est professeur de linguistique à la  Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées.  Ce qui lui donne autorité pour comparer la formation des langues, comme il le fait dans cette chronique. La présente chronique est une critique des thèses de  Noam Chomsky (présentées dans nos colonnes – www.leconomiste.com du 2 août 2012).  Alain Bentolila a publié près d’une vingtaine de livres sur les langues et sur l’apprentissage. Son dernier ouvrage, «Au tableau M. le Président» (Odile Jacob, janvier 2012), est un questionnement sur la politique de l’enseignement à l’approche des élections présidentielles françaises qui ont eu lieu au printemps dernier. NB : Dans une très prochaine chronique, Alain Bentolila ira plus loin pour poser une nouvelle théorie du langage

    Il est une interpellation qui met gravement en cause les principes même de l’éducation et détruit le sens même de sa mission de transmission. Lancée par bien des  élèves et parfois par certains parents, elle s’adresse au maître dans les termes suivants: «T’es qui toi  pour me dire ce qui est beau ou ce qui est vrai». Cette apostrophe révèle une rupture profonde avec les valeurs et les savoirs de l’école. Elle met surtout  en cause la légitimité du maître à transmettre  le corpus de vérités et de beautés qui nous rassemblent; et conséquemment elle annonce une possible soumission des élèves au premier prophète autoproclamé ou à la première idole venue.
    De ce maître, dont on ne se préoccupe aujourd’hui ni de la formation, ni des connaissances, ni du savoir-faire, la voix a fini par ne plus compter. Certains élèves, leurs parents n’hésitent pas parfois à lui contester  la mission de transmettre un patrimoine commun de savoirs patiemment démontrés et un héritage culturel et moral que le temps a longuement filtré. Tout ce que dit le maître devient ainsi réfutable non pas parce que ses contradicteurs en ont soigneusement observé et questionné  le contenu, mais parce que cet homme «banalisé» est aujourd’hui suspecté de défendre des valeurs exogènes et  d’imposer des «croyances» contestables. Car c’est bien à des croyances qu’est réduit ce qu’enseigne le maître: les lois de la gravitation, la théorie de l’évolution, les valeurs morales,  Pasteur ou Avicenne sont en effet devenues aux yeux de certains des choix arbitraires, et suspects que l’on devrait  remplacer par d’autres  dont la pseudo-endogénéïté cache mal l’obscurantisme.
    Si nous n’y prenons garde, nos élèves iront ailleurs qu’à l’école chercher leurs maîtres.
    La vérité, la beauté seront alors attestées par celui dont la popularité médiatique (souvent éphémère) éblouit l’élève ou celui dont la parole assénée est un mot d’ordre identitaire qui s’impose. Si telle idole médiatique dit que la terre est plate, pourquoi ne pas le croire? Si tel prophète populaire et habile dénonce un bouc émissaire responsable de tous les maux, c’est qu’il le mérite bien.

    Le combat des valeurs universelles

    Certains élèves iront ainsi chercher hors l’école leurs modèles, leurs guides et leurs symboles. Ils croiront en eux pour les pires raisons: la notoriété, l’argent, l’appartenance, la haine de l’autre. S’ils en venaient à faire une confiance aveugle aux prosélytes de tout poil,  nos élèves renonceraient du même coup à interroger eux-mêmes avec rigueur, objectivité et humilité la valeur des textes et des discours qu’ils reçoivent. Ils sacrifieraient leur droit fondamental au questionnement, à l’analyse et à l’interprétation auxquels l’école s’efforce de les former. La pire réponse serait alors que les maîtres de nos écoles cherchent à rivaliser en termes  de séduction avec ces nouvelles idoles. Car ils perdraient la bataille et se perdraient eux-mêmes. Ils seraient condamnés à tenter d’offrir toujours plus de complaisance, toujours plus de démagogie sans cependant jamais atteindre le niveau de rutilance, de facilité et de fulgurance  des media ni le charisme pervers des faux prophètes. Ce n’est certainement pas sur ce terrain que les maîtres doivent mener la résistance. Leur combat est celui des valeurs universelles: liberté de penser mais humilité devant le savoir établi, liberté de goût mais respect du chef-d’œuvre consacré, refus de toute emprise spirituelle mais tolérance des croyances  et des coutumes de chacun.
    Dans une école garante de la transmission collective, les critères qui définissent le beau et le vrai ne sauraient être ni affaire de tendance ni d’appartenance. Le corpus de vérités, les éléments de beauté n’y sont pas livrés avec libéralité au jugement ou au goût des élèves ou des familles. Elle tient à la longue histoire des idées qui a patiemment séparé la démonstration de la croyance et le chef-d’œuvre du faux-semblant. Si l’école ne doit pas être un sanctuaire, elle n’est certainement pas non plus un forum où se croisent émotions et allégations.
    Nos élèves ont besoin de repères. Affirmons avec force la stabilité et la solidité de nos connaissances! Présentons fièrement ce qui fait le cœur de notre patrimoine littéraire et artistique sans céder trop complaisamment à la mode, à l’exotisme ou à l’obscurantisme! Et, sur cette base solide, examinons sans complaisance mais sans mépris les questions respectueusement posées au paradigme des savoirs.  Dans la situation difficile qu’affronte notre école, il convient que la liberté pédagogique ne serve pas de paravent à la relativité débridée, à l’approximation ni bien sûr à la routine résignée.

    Notre meilleur rempart contre la barbarie

    Il faut donc et de façon urgente donner des signes forts qui disent la place essentielle du maître dans notre société en rappelant obstinément que plus que jamais on compte sur lui pour transmettre notre patrimoine de valeurs culturelles, scientifiques et morales.  Si nous voulons faire des enseignants des résistants à l’inculture et la passivité intellectuelle, il faut alors leur tenir un langage de vérité: leur dire qu’ils n’assurent  pas simplement un service d’enseignement, mais qu’ils sont investis d’une mission de formation des jeunes esprits. Leur dire qu’ils sont notre meilleur rempart contre la barbarie. Leur dire que l’importance de cette mission mérite une valorisation sociale et financière significative mais qu’elle leur impose en retour un engagement sans faille, un dévouement constant et parfois même un certain sens du sacrifice. Si la formation continue des maîtres est aujourd’hui traitée par-dessus la jambe, c’est justement parce que l’acte d’enseignement est considéré comme de second ordre. Alors que l’on serait indigné qu’un médecin ou un ingénieur néglige  durant toute sa carrière l’actualisation nécessaire de ses connaissances, le fait qu’un enseignant puisse se passer de formation continue sérieuse est considéré de peu d’importance. On agit  comme si la formation de jeunes intelligences était une chose triviale qui n’exigeait aucune compétence particulière! D’année en année, la formation continue des maîtres a rétréci comme peau de chagrin et quand on consent encore à mettre en place quelques stages,  ils sont ponctuels et sans réelle pertinence pédagogique.

    Devenir «quelqu’un de bien»

    Les futurs enseignants doivent comprendre que les promesses de l’école ne s’expriment pas en termes de rapide réussite sociale, encore moins en termes de notoriété et d’argent facile. Ce que l’école promet, c’est d’essayer de faire en sorte que chaque élève-enfant devienne «quelqu’un de bien»: capable d’accueillir l’Autre avec autant de lucidité que de bienveillance, prêt à aller vers l’Autre avec autant de respect que d’exigence, soucieux de se construire sa propre opinion sur les choses du monde, avec rigueur et liberté d’esprit; quelqu’un ayant le goût du savoir et de la découverte, le sens du beau et la conscience de sa relativité, l’obsession du vrai et la conscience de l’infinité de sa quête. Il faut avoir le courage et l’honnêteté de dire aux futurs instituteurs que s’ils ne sont pas prêts à assumer cette mission, il vaut mieux qu’ils aillent faire un autre «job». C’est la conscience du très haut degré des ambitions  professionnelles qui doit sélectionner et rassembler nos enseignants. Entre des enseignants dont le professionnalisme est devenu suspect et des parents dont le sens des responsabilités est mis en cause, les relations sont plus que difficiles. Chaque camp, peu assuré de sa propre  légitimité, oublieux des véritables enjeux de sa propre mission, observe l’autre avec méfiance. Parents et enseignants ont peu à peu délégué leurs responsabilités respectives à des groupes corporatistes et syndicaux qui donnent l’illusion qu’un dialogue existe alors que la communication réelle est quasiment rompue entre chaque maître et les parents de chacun de ses élèves.
    On s’épie, on se guette, mais on ne se regarde jamais dans les yeux ; on s’ignore, on se croise, on s’invective parfois, mais on ne communique pas. Les conseils d’école sont devenus des lieux que les parents les moins favorisés évitent. Lorsqu’ils s’y rendent avec réticence, ils n’y prennent que rarement la parole. La singularité de chaque élève, la particularité des problèmes qu’il rencontre, constituent des questions que l’on n’aborde pas, par manque de temps, par crainte aussi de soulever des questions «trop personnelles». Et pourtant, de quoi peuvent s’entretenir un enseignant et des parents sinon de la personnalité spécifique de chaque élève-enfant et de la meilleure façon de l’aider à l’école et à la maison?  Alors que notre école traverse une période de très fortes turbulences, il est urgent de comprendre que des maîtres, restés  repliés derrière les portes de leurs classes, seront parfaitement inefficaces. Il faut qu’enseignants et parents se décident à conclure une alliance dans la sérénité et la transparence.

    Identifier ensemble les «ennemis de l’école»

    Il faut que parents et enseignants comprennent que l’écart s’est considérablement creusé entre ce que l’école propose en tant que valeurs, contenus et principes, et ce que la «culture ambiante» expose avec autant de cynisme que de séduction. Sur la base de ce constat, ils  doivent ensemble choisir leur camp; on ne peut pas d’un côté faire de la télé-culture le seul horizon familial et de l’autre se battre à l’école pour une formation intellectuelle exigeante.
    Identifier ensemble les «ennemis de l’école», c’est franchir la première étape d’un engagement commun. Enseignants et parents doivent avoir en tête que l’élève et l’enfant sont une seule et même personne, sont une seule et même intelligence, ont une seule et même sensibilité.
    Chaque fois que l’on néglige, par lassitude ou indifférence, à la maison ou à l’école, d’accompagner l’élève-enfant dans sa découverte lucide des autres et du monde pour le livrer à des propositions dangereuses ou l’abandonner à des habitudes de passivité intellectuelle, on renonce à ses responsabilités éducatives. Et que l’on ne vienne pas me dire que cela dépend du niveau social et culturel des familles! C’est beaucoup trop facile. L’indifférence et le laisser-faire touchent toutes les catégories sociales; et ce renoncement est encouragé par l’indifférence de certains enseignants pour tout ce à quoi est exposé un élève, une fois passée la porte de l’école. Il est temps que parents et enseignants définissent ensemble, au sein de chaque établissement, les termes d’une compatibilité culturelle entre l’école et la maison. Ce sera difficile, il faudra que chacun, maîtres et parents, acceptent de s’exposer, de mettre en cause leurs propres habitudes culturelles, de renoncer à leurs petites lâchetés quotidiennes confortables pour mettre la salubrité intellectuelle de l’élève-enfant au centre de leurs préoccupations. Si l’on ne parvient pas à créer cet espace culturel commun, on condamnera certains élèves-enfants à considérer l’école comme une terre inconnue dont les coutumes et les exigences étranges sont contradictoires avec ce qu’ils vivent au dehors.

    Que sont devenus nos maîtres d’école?

    Avouons-le, nous avons collectivement consenti à la banalisation et à l’affaiblissement des maîtres de nos écoles. Beaucoup de parents pensent aujourd’hui qu’il ne faut pas être grand clerc pour apprendre à lire à un enfant, lui faire réciter ses tables de multiplication ou lui faire réviser ses règles de grammaire. Il faut couper le cou à cette idée selon laquelle plus on s’occupe des petits, plus c’est facile! Il faut affirmer haut et fort que la formation des intelligences, la transmission des valeurs et des connaissances nécessitent des professionnels de tout premier ordre. Il ne suffit pas de savoir lire soi-même pour enseigner la lecture, il ne suffit pas de savoir compter pour donner le sens de la numération de même qu’il ne suffit pas de savoir que la terre tourne pour en faire découvrir le principe à des enfants. 
    Quant aux responsables en submergeant les enseignants de directives au gré des modes et des tendances, en accumulant des priorités qui s’annulent les unes les autres, en les perdant dans des querelles de méthodes et de programmes, en acceptant enfin la dévalorisation de leur statut et de leur image, ils ont découragé un grand nombre d’entre eux  et en ont fait des fonctionnaires comme les autres. Et nos maîtres d’école ont ainsi fini par se comporter comme tels: soucieux de préserver les avantages acquis, privilégiant le confort à l’exigence pédagogique, choisissant le repli corporatiste plutôt que le dialogue parfois difficile avec les parents, préférant la routine à une formation continue de qualité.

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