×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Enquête

    Concubinage: Ces couples qui ont «choisi» de vivre heureux... et cachés!

    Par L'Economiste | Edition N°:3872 Le 21/09/2012 | Partager
    Etudiants, ouvriers, bidonvillois... de plus en plus touchés
    Précarité, coût du mariage, faibles revenus... des déclencheurs

    «Beaucoup de couples font croire qu’ils sont mariés pour éviter les problèmes avec le voisinage», témoigne une sociologue

    FORNICATION, prostitution, débauche… les autres qualificatifs du concubinage! Partager le même lit chaque soir, sans en informer un adoul, voilà un crime pénalement et socialement impardonnable. Pourtant, elles s’appellent Jamila, Amina ou Fatima, elles viennent de campagnes arides à la recherche d’un emploi en tant qu’ouvrières. Elles ne sont même pas payées le smig et doivent louer, manger, s’habiller et surtout subvenir aux besoins de la tribu qui est restée à la campagne. «Contrairement aux a priori, le concubinage est nettement plus présent au sein des classes les plus démunies en particulier en milieu ouvrier», explique Soumaya Naamane Guessous, universitaire, sociologue et écrivain. Souvent, ces ouvrières optent pour une vie en concubinage. Bien loin des pensées libertines, de l’émancipation, et encore moins de l’influence d’une quelconque société occidentale, elles subissent le concubinage économique forcé. Ces couples vivent généralement dans des bidonvilles ou des habitations de fortune. «La notion du mariage n’existe pas dans le bidonville où je vis, chacun habite avec qui il veut», confie Aziza, femme de ménage. Des lieux de «débauche» à ciel ouvert où la misère fait oublier la nécessité du contrat de mariage. «Beaucoup de couples font croire qu’ils sont mariés pour éviter les problèmes avec le voisinage», précise Guessous. C’est le cas d’Ali et Nabila. Lui est commercial, elle infirmière d’origine libanaise. Ils habitent un deux-pièces à Casablanca dans un quartier plutôt dédié à la classe moyenne (les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat). «Nous vivons ensemble depuis un an, jamais les voisins ne nous ont posé de problème. Ils doivent croire que nous sommes mariés», témoigne Ali. «Même le moukaddem nous connaît, il suffit de lui graisser la patte de temps en temps», insiste Nabila. Le couple se connaissait à peine depuis quelque mois avant de tenter l’aventure de la vie à deux, sans pour autant être suffisamment prêt pour le mariage. Et oui, le mariage coûte cher, même très cher. Beaucoup de couples ont recours au concubinage faute de moyens pour réaliser le mariage tant rêvé par la famille. Salle des fêtes, traiteur, coiffeur, cadeaux, orchestre... la facture est lourde. Il faut compter au moins 70.000 à 100.000 DH, un budget colossal pour un couple qui commence sa vie.
    Issus d’une couche nettement plus aisée, Marwan et Soundous vivent depuis 2 ans en concubinage à Marrakech. «Nous nous sommes connus à Paris pendant nos études. Aucun de nous deux n’a senti le besoin de se passer la corde au cou», raconte Soundous un sourire en coin. Pourtant, dupliquer le même mode de vie au Maroc n’a pas été chose aisée. «Il y a toujours la pression du qu’en dira-t-on. La fille risque de salir sa réputation», explique Guessous.  Justement ce couple a vécu une véritable mésaventure au début du concubinage. Un soir de juillet (Marwan se souvient très bien de la date), un voisin dénonciateur a appelé la police. L’officier n’a pas été en mesure de constater l’existence de rapport sexuel. En effet, le code pénal dans son article 493 stipule que «la preuve des infractions réprimées par les articles 490 et 491 s’établit soit par procès-verbal de constat de flagrant délit dressé par un officier de police judiciaire, soit par l’aveu relaté dans des lettres ou documents du prévenu ou par l’aveu judiciaire». Les articles 490 et 491 font référence aux rapports sexuels hors mariage et à l’adultère. Cela n’a pas empêché le couple et 3 autres amis d’être conduits au poste de police. «Il suffit d’une dénonciation pour qu’un couple soit accusé de relations sexuelles hors mariage. A défaut de preuves, la femme peut être poursuivie pour prostitution», explique un avocat au barreau de Casablanca. C’est justement à cette machination que le procureur a eu recours. Grâce à la carte professionnelle de la jeune fille et de l’intervention d’un parent haut placé, l’affaire a été classée. Pourtant, ils continuent à revendiquer leur droit à une vie de couple en dehors des «barreaux» du mariage. En effet, l’émancipation de la femme et sa contribution économique au foyer en plus du rallongement de la durée des études ont augmenté l’âge du premier mariage au Maroc. L’âge moyen du premier mariage chez la femme est passé de  un peu plus de 16 ans dans les années 1960 à 26 ans dans les années 2010, selon les statistiques du Haut commissariat au Plan (HCP). L’ensemble de ces mutations témoigne d’un changement du rapport au mariage. Parmi ces changements se trouve le concubinage. S’il touche clairement des personnes actives professionnelles, il n’épargne pas les étudiants. Notamment ceux qui partent dans d’autres villes ou même d’autres pays. Que ce soit pour des raisons économiques ou pour entamer une vie d’«adulte», certains ne réfléchissent pas 2 fois avant d’intégrer ce mode de vie. Au Maroc, les jeunes étudiants qui ont du mal à trouver un logement ou simplement n’imaginent pas un quotidien fait de solitude, surtout  loin du cocon familial, trouvent dans la vie de couple ou parfois de groupe une solution ponctuelle qui tôt ou tard devient  une habitude, une réalité.
    Certaines histoires prennent des tournures assez douloureuses. Khadija est avocate à Casablanca et elle partage sa vie avec Brahim depuis 10 ans sans être mariés. Sauf que Brahim est déjà marié et père de deux enfants. «J’étais jeune et amoureuse. Il m’a convaincu que la situation était temporaire et qu’il fallait qu’il divorce sans faire de mal à ses enfants. Aujourd’hui, 10 ans de ma vie sont passés avec lui», témoigne Khadija. L’avocate n’arrive plus à se défaire de cette relation et regrette d’avoir bravé les interdits au nom de l’amour. Pourtant, femme de loi, la pénalisation de son acte ne l’a pas découragée. Il y a peu de temps, la pénalisation des relations sexuelles hors mariage a soulevé un large débat public. L’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) avait ouvertement appelé à la suppression de l’article 490 du code pénal. Cette étincelle a réveillé de grandes pulsions conservatrices au sein  de la société. En témoigne l’appel au meurtre lancé par un prêcheur d’Oujda contre un journaliste. La polémique a été alimentée par les avis des religieux. Sur ce registre, les textes semblent clairs. «Les concubins vivent dans la fornication sans le savoir», explique Abderrazzak El Jay, professeur des sciences islamiques à l’Université Mohammed V et membre du Conseil des Oulémas de Rabat. L’alam cite sourate Al Isra, verset 32 « Ne commettez pas la fornication! Ceci est en vérité une turpitude et une voie néfaste». El Jay considère le concubinage comme une insulte à la femme car il ne garantit aucun de ses droits. Pis encore, il la réduit à un simple objet du désir. 
    Pour les plus conservateurs, il ne faut pas s’alarmer. Aux yeux du Pr Guessous, «le mariage reste une valeur intrinsèque de notre société». Certes, le concubinage prend progressivement de la place au sein de la société, mais demeure un phénomène marginal et comprimé par le poids de la société. Peu  importe si le couple est marié, il faut que la société en soit convaincue.

     

    Des fraises et des Africains...

    Huelva, cette terre espagnole qui recrute en masse des Marocaines pour la cueillette des fraises, cache bien des histoires! Le «rapport entre migration circulaire et développement», mené par Chadia Arab – chercheuse au CNRS ESO-Angers Futeh, montre qu’un certain nombre de ces femmes vivent en concubinage durant leur période de travail en Espagne. Elles espèrent en partie, par le biais d’une relation avec un étranger, régulariser leur situation. L’étude fait ressortir le cas de plusieurs femmes ayant des enfants au Maroc ou même mariées et qui partagent la vie d’un ressortissant de l’Afrique noir. Ces types de relations sont à la limite entre le concubinage, l’adultère et la prostitution.

     

    34 : Age moyen

    Universellement, l’âge moyen du mariage se rallonge, ce qui explique le recours au concubinage. Les statistiques officielles de l’âge moyen du mariage au Maroc font valoir qu’il a dépassé 26 ans pour les femmes et 31,8 pour les hommes.  Mais l’âge moyen tel qu’avancé par l’opinion publique  et la société civile tournerait autour de 34 ans chez les femmes et 42 ans chez les hommes. Des rapports statistiques  antérieurs, publiés par le Haut Commissariat au Plan (HCP), révèlent également que sept millions de femmes adultes sont célibataires, parmi elles, seulement 26.000 sont âgées de moins de 30 ans.

     

    Rupture historique

    Il suffit de lire les écrits de Fatima Mernissi ou de Malika Oufkir pour avoir une idée sur la portée du concubinage dans l’histoire du Maroc. Avant l’abolition de l’esclavage, avec l’arrivée du Protectorat français, le concubinage était une pratique courante. Les hommes les plus nantis, commerçants, grands agriculteurs, notables ou hauts fonctionnaires disposaient de véritable harem (voir illustration).  Ces femmes «achetées» aux marchés aux esclaves partageaient la vie du chef de famille. La pratique a été abandonnée depuis plusieurs décennies, mais elle marque l’histoire du pays.

     

    Il. B.

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc