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    Enquête

    Funérailles, cimetières... le juteux business du deuil!

    Par L'Economiste | Edition N°:3849 Le 17/08/2012 | Partager
    Une activité en plein essor
    Administration et sociétés privées en concurrence
    Une crise des cimetières se profile

    La direction du cimetière Arrahma a mis en place un projet d’informatisation des registres des tombes

    Préservatifs, bouteilles en plastique, déchets, broussailles… le lot de nombreux cimetières au Maroc. Certains sont même de vrais coupe-gorge, squattés le jour par des mendiants et la nuit par des délinquants de tout bord. Souvent ces cimetières ont été fermés car «complets» et ne font plus l’objet de surveillance ou d’entretien. Résultat, ce sont des lieux de désolation et de vices où les morts ne peuvent reposer en paix. Mais, heureusement, ce n’est pas le cas de tous les cimetières. Il y en a qui sont organisés, gérés de manière professionnelle. A Casablanca, deux grands cimetières se partagent le «business» de la mort.  Il s’agit du cimetière intercommunal d’Arrahma, dans la commune de Dar Bouazza, et d’Al Ghofrane (commune de Tit Mellil ou Médiouna).  Ouvert en 1990, après les fermetures des cimetières de Sbata et Sidi Moumen, le cimetière Arrahma s’étale sur une superficie de 95 hectares, à une vingtaine de kilomètres de Casablanca, il accueille une moyenne de vingt dépouilles par jour. Les droits d’enterrement sont  de 170 DH contre 270 DH à Al Ghofrane. Les entreprises chargées du creusement et du comblement des fosses perçoivent 70 DH sur ces sommes. En principe, le transport est assuré gratuitement par les ambulances communales. Le cimetière Arrahma, géré par un conseil communal de 6 personnes (quatre représentant le conseil communal de ville de Casablanca et deux la commune rurale de Dar Bouazza), tire ses revenus des droits d’enterrements, des recettes du parking et de la vente des caveaux: 90.000 DH pour 6 places et 150.000 pour 10 places. Au total, cela représente un budget d’environ 2 millions de DH auquel s’ajoute une subvention annuelle de 90.000 DH allouée par le Conseil de la ville de Casablanca. «On vend  5 à 6 caveaux par an seulement», souligne Mohamed Rahmouni, conservateur du cimetière. Sa mission est d’assurer l’interface entre le conseil du cimetière et le ministère de l’Intérieur.  Une partie du budget sert à payer les émoluments de 4 fonctionnaires et 14 ouvriers. A noter qu’Arrahma accueille aussi les dépouilles de bébés abandonnés et de SDF, environ 1.200 par an. Ils ont droit à des tombes individuelles et non pas, comme on pourrait le croire, à des fosses communes. Les frais d’inhumation sont pris en charge  par l’administration du cimetière.  
    Al Ghofrane, d’une superficie de 135 hectares,  est également géré par un conseil communal. Situé dans la préfecture de Médiouna, le cimetière fonctionne sur un budget autonome de 3 millions de DH et d’une subvention du conseil de Casablanca de 90.000 DH. Les caveaux sont moins chers, 40.000 DH pour 12 places mais les droits d’enterrement plus élevés. Le site «travaille bien» puisqu’il accueille entre 35 à 40 dépouilles par jour. Le prix de construction des tombes varie selon le matériau utilisé. Du simple carrelage au marbre, en passant par la pierre taillée, la facture peut aller jusqu’à 3.000 DH,  matériel et main-d’œuvre.  Ces travaux sont effectués par les employés de sociétés privées de pompes funèbres, sélectionnées par appel d’offres, qui se partagent la recette avec l’administration du cimetière.  «Il y a certes des entreprises mais peu sont vraiment organisées»,  affirme Mohamed Rami, directeur de la Compagnie marocaine de pompes funèbres et président de l’Association nationale des entrepreneurs des pompes funèbres. Il dénonce aussi «la concurrence déloyale des communes» qui s’approprient l’activité.      
    N’empêche, la demande se développe.  Comme pour les mariages, on fait appel à des sociétés structurées pour l’organisation des funérailles. Dès l’annonce du décès, l’entreprise se charge des formalités administratives, de l’achat de la tombe, du transport de la dépouille, etc. C’est un service à la carte, en fonction des besoins des familles. Les tarifs varient entre 300 et 500 DH, selon la distance entre le domicile du défunt et le cimetière. Si la société marocaine n’a pas encore totalement intégré la nécessité d’un recours à des entreprises spécialisées, c’est un fait courant chez la communauté chrétienne. Entre le cercueil, l’achat de la concession, le passage à l’église et l’acheminement vers la dernière demeure, le cimetière de Ben M’Sick, il faut compter une facture de 5.000 DH à 25.000 DH. Créée en 1950, la Compagnie marocaine de pompes funèbres dispose d’un réseau de 13 agences à travers le Royaume et d’une flotte de 50 véhicules. Employant 100 personnes, elle réalise un chiffre d’affaires de 2 à 3 millions de DH/an. La capacité des cimetières Arrahma et Al Ghofrane est respectivement de 40 et 10 ans. Mais selon le Mohamed Rahmouni, il faut anticiper et réserver des terres pour de nouveaux cimetières. Vu l’urgence  de la situation, une commission composée des ministères de l’Intérieur, des Habous et de la Justice a été mise en place en juillet 2007 pour étudier «les questions législatives, réglementaires et foncières relatives aux cimetières». Dans le détail, il s’agit d’envisager la possibilité de développer la jurisprudence pour pouvoir exploiter des anciens cimetières ou d’en aménager de nouveaux. En principe, un cimetière ne peut être rouvert que 40 ans après sa fermeture. Mais la gestion de ces tombes est délicate, les familles ne comprenant pas que l’on puisse évacuer ou réutiliser une tombe. Aussi, l’on peut s’attendre à l’avenir à une vraie crise des cimetières. Les nouveaux plans d’urbanisme doivent donc tenir compte de cette problématique.  Dans le cadre de la construction de la ville nouvelle de  Tamansourt,   dans la région de  Marrakech, la société immobilière Al Omrane a ainsi réservé un terrain de 13 hectares pour la construction du cimetière.
    Mais cela ne suffit pas. Il faut encore lever les tabous qui entourent la mort et la préservation des tombes. Selon les opérateurs du secteur, il faut prendre des décisions courageuses pour éviter une vraie «crise des cimetières» dans un futur très proche.

    Pillages en tout genre

    Les cimetières, quelle que que soit «leur confession», sont constamment pillés. Pierres tombales volées et recyclées, portails démontés pour être revendus à la ferraille, etc. «La hausse du prix du marbre et de l’acier suscitent bien des convoitises», souligne Mohamed Rami, directeur de la Compagnie marocaine de pompes funèbres. Les cimetières chrétiens d’El Hank et Ben M’Sick sont fréquemment vandalisés. Une situation que déplore un membre de l’Union des Français de l’étranger (UFE). L’association œuvre à l’entretien des tombes et paie les frais de gardiennage. Mais les malfaiteurs rivalisent d’imagination pour s’introduire dans les lieux. Pour parer au fléau, le cimetière d’Arrahma a fait appel à une société privée de gardiennage. Ainsi  14 personnes sont dédiées à la surveillance du site, jour et nuit, 7j/7. La direction a aussi fait élever un mur pour éviter l’intrusion de clochards, vagabonds et animaux. La direction du cimetière Al Ghofrane a du, elle aussi, faire appel à une société privée pour assurer la sécurité du site. «Ainsi, 16 personnes sont dédiées à cette activité», déclare Hassan Aziz, président du groupement des communes et de la coopération sociale.  
    Enfin, les cimetières sont aussi la cible de sorciers et sorcières qui n’hésitent pas à profaner les tombes pour leur obscur commerce.

    Chouhada : Le Père Lachaise musulman

    On n’est pas tous égaux devant la mort. Si officiellement, depuis 1994, il n’y a plus de places disponibles au cimetière Chouhada, à Casablanca, il y a des exceptions.  «En effet,  si vous êtes une personnalité, on vous en trouvera une», est-il indiqué. Une place qui coûtera cher, jusqu’à 30.000 DH alors que le tarif réel est de 70 DH.   Equivalent du Père Lachaise, à Paris, ce cimetière, ouvert dans les années 1920, est la dernière demeure des politiciens, des artistes, des personnalités du monde des affaires. Y être enterré est un signe de privilège. Le cimetière des Chouhadas relève de la commune des Roches-Noires.  Enfin, toutes les grandes villes du pays (Rabat, Meknès, Fès, Marrakech, etc.) ont leur cimetière «haut standing». 

    «On profite de la douleur»

    Une cour des miracles, à ciel ouvert! Des hordes de mendiants, des estropiés, de vieilles femmes ridées comme une pomme en fin de cycle, des vieux complètement ratatinés et perclus de rhumatismes, des enfants en haillons, des marchands ambulants... Bref, toute une  misère qui vous accueille à l’entrée du cimetière Al Ghofrane, à la périphérie de Casablanca. Et une population hétéroclite qui mise sur la compassion et la douleur des familles venues enterrer ou se recueillir sur la tombe d’un proche. En ce 27e jour de Ramadan, jour d’affluence extrême et synonyme de «saddaka» (aumône), la tension est à son comble. Aux côtés  des vendeurs de henné, de figues sèches et de roses séchées, les mendiants se font encore plus nombreux, virulents, voire agressifs. Ils vous poursuivent jusqu’au pied des tombes, perturbant vos prières, dans l’espoir de glaner quelques  pièces.
    Nos cimetières, aujourd’hui, sont en effet loin d’être des lieux de tout repos. Pourtant ceux qui y «résident» sont censés y trouver la «paix éternelle». «Si les morts pouvaient parler, on aurait droit à des manifestations dignes des diplômés chômeurs», lance un visiteur.
    La mendicité dans les cimetières est un vrai fléau. C’est un business florissant… Des mendiants professionnels squattent les lieux, tous les jours que Dieu fait. Des hommes, des femmes et des enfants «y travaillent» et en tirent leur pain quotidien. «A la fermeture du cimetière, ils retirent leurs guenilles, s’habillent avec des vêtements corrects et rentrent chez eux. La journée est finie», souligne un gardien de voiture. Les jours de grosse affluence, un mendiant peut gagner 300, voire 400 DH/jour.

     

    Fatima El Ouafi

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