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Tribune

Covid-19: Les conséquences socioéconomiques d'une crise sans précédent (2e partie)

Par Pr. Jaâfar HEIKEL | Edition N°:5738 Le 10/04/2020 | Partager

Ayant étudié au Maroc et au Canada, le Pr. Jaâfar Heikel, épidémiologiste, spécialiste en maladies infectieuses et économiste de la santé. Il a été une quinzaine d’années au service de la santé publique avec des missions comme les relations extérieures, le sida… Il a été aussi consultant auprès de l’OMS, avant de se lancer dans la médecine privée (Ph. Jarfi)  

Les politiques publiques et les conséquences de cette crise sanitaire appellent à une analyse globale de l’impact de la dynamique épidémio­logique et des mesures de contrôle de l’épidémie. Les pays ont réagi diffé­remment depuis le début de la crise puis avec le temps se sont alignés tous sur les mesures fortes.

Ainsi hormis la Chine et les pays asiatiques qui ont appliqué des mesures strictes d’emblée avec je dirais une «mili­tarisation des directives sanitaires», les autres pays touchés ont adopté des mesures crescendo. Les premiers résultats ont été perceptibles 10 se­maines plus tard car toute épidémie a une phase de croissance, un pic et une phase de décroissance même si elle peut évoluer par elle-même sans intervention. Pour le cas italien ou les cas français et espagnols, le délai de mise en place des mesures strictes en relation avec les stades de l’épidé­mie, l’âge moyen de la population et la performance du système de santé expliquent la situation actuelle.

Les États-Unis ou le Royaume-Uni ont laissé l’épidémie avoir sa propre dynamique en espérant une évolution favorable naturelle mais aujourd’hui eu égard à la situation épidémiologique sérieuse, l’interven­tion de l’Etat est devenue inévitable.

Au Maroc, dès les premiers cas, l’Etat a pris des mesures strictes et n’a pas corrélé son intervention aux stades de l’épidémie. En fait, la dé­marche a consisté à se protéger de l’extérieur puis de l’intérieur avec une série de fermetures (frontières, établissements scolaires, lieux de rassemblements, commerces et en­fin lieux de vie commune) pour ne laisser accessibles que les espaces personnels.

En matière de capacité de lutte contre les infections et de réponse aux crises sanitaires, le classement des pays avant la pandémie de Co­vid-19 plaçait les Etats-Unis au pre­mier rang, suivis de la Grande-Bre­tagne. La Corée du Sud et la Chine n'arrivaient respectivement qu'à la 9e et 51ième place tandis que les pays africains fermaient la marche.

Les choses ont changé depuis puisque les États-Unis et la Grande-Bretagne ont apporté les plus mauvaises réponses (inexactitude dans l’évaluation dans un cas et délais d’action inappropriés dans l’autre cas) tandis que le Maroc se trouve dans le peloton de tête en matière de réactivité de la réponse adaptée. En dehors du cas sud-co­réen, le constat général est celui de l’absence d’une stratégie large de dé­pistage, des tergiversations relatives aux traitements appropriés, ainsi que de la non-planification de l’offre de soins en réanimation. L'ensemble de ces facteurs ont entraîné un déborde­ment des services de santé publique.

L’Etat, il faut le reconnaître, a fait ce qu’il a pu et a mis les moyens pour acquérir les tests, les médica­ments et les mesures de protection pour le personnel de santé. Le sec­teur privé a pu être mobilisé et s’est joint à l’effort public. Aucun patient Covid-19 ne paye le moindre dirham que ce soit à l’hôpital public ou dans une clinique privée qui s’est portée volontaire pour recevoir pareils cas. En fait, il faut bien évaluer le coût direct d’un patient Covid-19 positif non compliqué et hospitalisé 10 jours en moyenne et à la charge totale de l’Etat ou du secteur privé: 18.130 DH.

On ne compte pas les cas critiques ou les soins intensifs (14% des cas) ou encore la réanimation (5% des cas) car il faudrait mobiliser un mini­mum de 4.000 DH par jour sachant qu’en moyenne le séjour en réanima­tion est de 14 jours, ce qui représen­terait 56.000 DH.
En pratique, si nous parlons des cas déclarés au 7 avril 2020 à 18h à savoir 1.184 cas, cela revient à un coût direct de 80% des cas à 17,1 millions de DH et 20% des cas à 13,2 millions de DH.

Cela signifie encore une fois que 20% des cas seulement représentent 43,5% du coût total de l’ensemble des patients. Une nouvelle preuve de la nécessité de faire de la préven­tion primaire, de dépister et traiter très tôt. En effet, si une personne est positive, sans facteurs de risque, sans complications et reste confinée chez elle, elle ne coûterait à elle-même ou à la collectivité que 5.600 DH pour le bilan de base et la durée du trai­tement de 10 jours. Même si ce coût peut sembler élevé il ne représente que 30% du coût d’une hospitalisa­tion non compliquée.

A cela, il faudrait ajouter le coût de la perte d’emploi ou de la dimi­nution de l’activité pour différentes couches sociales, y compris pour les professionnels de santé. Ces derniers sont au front pour le Covid-19 mais qui ont parallèlement vu la majorité de leurs patients atteints de maladies chroniques éviter les consultations ou hospitalisations non urgentes. Ces dernières représentent 78% des décès au Maroc, 50% des dépenses de l’Anam et un coût global pour l’Etat marocain et les ménages de 60 milliards de DH.

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«Le classement des pays avant la pandémie de Covid-19 plaçait les Etats-Unis au premier rang, suivis de la Grande-Bretagne. La Corée du Sud et la Chine n'arrivaient respectivement qu'à la 9e et 51ième place tandis que les pays africains fermaient la marche. Les choses ont changé depuis puisque les États-Unis et la Grande-Bretagne ont apporté les plus mauvaises réponses (inexactitude dans l’évaluation dans un cas et délais d’action inappropriés dans l’autre cas) tandis que le Maroc se trouve dans le peloton de tête en matière de réactivité de la réponse adaptée» (Ph. AFP)

Si l’épidémie du Covid-19 n’est pas rapidement maîtrisée, nous ris­quons pour les pathologies chro­niques non suivies par le système de santé, des retards de diagnostic, des complications et in fine une dépense de santé aggravée pour les ménages.
La charge financière de la prise en charge médicale uniquement du Covid-19 estimée au moins à 37 mil­liards de DH aujourd‘hui, se rajou­tera à celle des maladies chroniques.
En matière macroéconomique ,nous devrions voir notre PIB reculer de 1,5 point, voir le niveau de pau­vreté et de vulnérabilité augmenter d’au moins 1 à 2 % selon plusieurs estimations.

En matière sociale, nous avons observé des choses magnifiques et d’autres plus problématiques. Tout d’abord le profil social des patients  d’abord le profil social des patients touchés par le Covid-19 n’a aucune caractéristique hormis le fait que les hommes sont plus touchés que les femmes. Des raisons liées à la pro­fession ? Aux contacts plus fréquents avec les personnes ? A la plus grande probabilité d’être présent dans les rassemblements ?

La solidarité s’est rapidement propagée avec une mobilisation sans précédent suite à la création par Sa Majesté le Roi d’un fonds de solidarité pour la lutte contre les conséquences du Covid-19 et nous sommes rapidement passé d’un montant de contribution de 10 milliards de DH à 30 milliards de DH. L’alimentaire étant crucial une chaîne de solidarité a permis d’approvisionner celles et ceux dont l’arrêt de leur travail ne leur permet­tait plus le minimum «maslowien».

Plusieurs initiatives d’entreprises ont permis au début de l’épidémie de fournir gratuitement des presta­tions et aujourd’hui le mouvement risque de s’essouffler si on n’innove pas ou si nous ne proposons pas des alternatives créatrices de valeurs sociales et économiques. Néan­moins cette crise a aussi révélé du moins bon.

Nous avons observé des situations de non-respect du confi­nement avec des comportements peu civiques, des drames sociaux par les pertes d’emploi, des cas de manipulation des prix de produits ou équipements ou encore certains réseaux sociaux relayant des fake news ayant un impact social.

Au total le Maroc est entré dans une nouvelle dynamique épidémio­logique qui a entraîné une réaction adaptée de l’Etat d’abord sur le plan sanitaire en renforçant les mesures de confinement et les autres mesures barrières. Ensuite en matière sociale et économique, avec un rôle déter­minant du fonds de solidarité qui a permis aux ramédistes de recevoir une aide de subsistance et dès le 8 avril aux travailleurs déclarés à la CNSS ayant perdu leur emploi de recevoir une indemnité forfaitaire mensuelle.

Une chose est certaine, notre vie ne sera plus la même après le Covid-19. Un nouveau paradigme relatif à notre modèle social et éco­nomique s’imposera. Malgré les acquis et les succès dans cette crise, une refonte du système sanitaire est probablement nécessaire pour bâtir un système encore plus accessible, réactif, équitable, performant et effi­cient.

Augmentation faramineuse

Les pays les plus riches se sont retrouvés à chercher désespé­rément des masques, des gants, des blouses ou encore des respira­teurs. Tous les prix du consommable médical ont doublé voir triplé. Dans le cas du Maroc, en dépit de la planification du ministère en matière de médicaments et d’équipements de protection, plusieurs sociétés médicales ont justifié leur augmentation faramineuse des prix par les coûts d’achat chez les fournisseurs. Un thermomètre à infrarouge a atteint le prix de 2.000 DH (un salaire mensuel) au lieu de 580 DH, le masque FFP2 120 DH au lieu de 15 DH, le respirateur importé 60.000 $US au lieu de 20.000 $US, les oxymètres 945 DH au lieu de 600 DH, etc.

D’autres leçons internationales de la crise

En matière de politique de santé internationale, cette crise a révélé certains éléments intéressants: 85% des organisations travaillant dans la santé ont leur siège en Europe ou en Amérique du Nord dont les 2/3 entre la Suisse, les USA et la Grande-Bretagne. Par ailleurs, 80% des experts proviennent de pays à revenu élevé dont la moitié sont de nationalité américaine ou britannique. Cette réalité changera après la pandémie de Covid-19 comme sera discuté certainement le leadership des organisations internationales ou de l’OMS en pareille situation (voir aussi, l’article de Sarah Dalglish, publié dans la revue Lancet)(1)

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(1) Dalglish, S. L. (2020). Covid-19 gives the lie to global health expertise. The Lancet.

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