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    Analyse

    "Géopolitique d'un Roi": Le plaidoyer de Chauprade pour la stabilité du Maroc

    Par Amin RBOUB | Edition N°:5698 Le 14/02/2020 | Partager
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    Aymeric Chauprade: «Pour un pays qui s'ouvre et se libéralise, il devient forcément une société de consommation. Malheureusement, cela se traduit par une tendance à l'individualisme. Là, c'est le rôle des politiques avec des moyens pour renforcer la cohésion, l'esprit civique...» (Ph. Jarfi)

    Géo-politologue de référence en Europe, Ayméric Chauprade a découvert le Maroc il y a 20 ans, lorsqu'il a commencé à enseigner au cours des officiers supérieurs de l'Ecole d'Etat-major des FAR à Kénitra. A travers son dernier ouvrage, le géo-politologue livre un essai politique mûri sur un "Maroc moderne et multipolaire". Il revendique "sa connaissance du pays" et la conviction profonde que "l'Europe dispose avec le Maroc d'un allié solide".  Qu'on le veuille ou non, "le Maroc fascine et parfois dérange en Afrique, dans le monde arabe, en Europe et bien au delà... Le Maroc, beaucoup le jalousent"...

    L'Economiste: Quels enseignements peut-on tirer de la résilience du Maroc sur les plans social, économique et politique lors du printemps arabe?

    - Aymeric Chauprade: Le Maroc est un pays comme beaucoup d'autres qui est intégré dans la mondialisation. Par définition, c'est un pays qui vit un certain nombre de dynamiques comme toutes les sociétés ouvertes à la circulation des idées, avec une société civile qui se transforme au gré des dynamiques induites par la mondialisation. Parallèlement, le Maroc est aussi une nation qui a une chance importante, et cela est beaucoup plus rare aujourd'hui, puisqu'il jouit d'une stabilité politique et institutionnelle inscrite dans la durée. Ce qui est lié à la légitimité politique forte de l'institution monarchique. Evidemment, cette stabilité du pays permet à celui-ci de se projeter dans le futur, les investisseurs ayant plus de visibilité... Le Maroc est donc un pays qui rassure sur le plan international et qui peut se transformer et se réformer dans un cadre serein. En résumé, un capital politique fort grâce à la légitimité monarchique, grâce à la stabilité... Mais il y a aussi une société civile qui bouge et qui est influencée par toutes les dynamiques induites par la mondialisation. Parmi elles l’opposition entre les forces de modernisation, d'occidentalisation, de libre-échange et au contraire les forces identitaires tant dans le monde arabe qu’en Europe. Cette dynamique identitaire se déploie aussi au Maroc avec une dimension islamique plus forte dans la société, notamment depuis l'arrivée du PJD au gouvernement. Finalement, l'on se retrouve avec des forces certes contradictoires mais qui cohabitent dans un cadre démocratique incontestable. Grâce à cette stabilité politique, le Maroc se transforme avec ces deux forces contradictoires -à la fois modernisatrices et occidentalisatrices d'un côté et la tradition islamiste, conservatrice de l'autre côté- dans la paix.

    - Justement, ne pensez-vous pas que le Maroc a du mal à faire valoir l'argument de la forte stabilité inscrite dans la durée vis à vis de l'Europe? Il y a beaucoup d'analystes qui le pensent...

    - Je ne sais pas si le Maroc a du mal à vendre cet argument de stabilité en Europe. En tout cas, il est bien perçu et compris par les gens qui réfléchissent et investissent ; les décideurs politiques et économiques connaissent bien le pays. D'ailleurs, dans le monde arabe et au Maghreb, ce n'est pas très difficile de comparer et de savoir à quel point le Maroc est stable par rapport à des sociétés extrêmement fracturées quand elles ne sont pas tout simplement détruites. C'est le cas en Libye et au Moyen-Orient avec les guerres en Syrie, en Irak, au Yémen... J'oserais même dire que le Maroc a la chance de ne pas être frappé par la crise de légitimité politique que vivent un certain nombre de démocraties européennes. Il faut l'admettre, ces dernières années, nous vivons dans un contexte de crise de légitimité politique, qui se traduit par les désaffections des votes, l'effondrement du respect des politiques... J'ai été député au Parlement européen et j'ai pu mesurer à quel point la défiance des Français est profonde   par rapport aux élus. C'est le constat aujourd'hui dans la rue française avec cette absence inquiétante d'autorité, cette absence de peur vis-à-vis des forces publiques (ndlr: Les gilets jaunes)... Les gens n'ont plus peur ! Ils prennent des risques insensés ! Ce qui amène à une répression inédite, avec des blessures très graves... Tout cela renseigne sur l'effondrement de la légitimité des politiques.

    - Je reviens sur le livre "Géopolitique d'un Roi" qui suscite plein de réactions. Certains critiques pensent qu'il est plein de subjectivités et d'analyses complaisantes...

    - Une remarque sur le titre du livre d’abord. Je parle de géopolitique d’un Roi et non de géopolitique du Maroc. C’est volontaire, c’est assumé.  J’ai voulu démontrer que tous ces changements sont voulus par un roi et peuvent se faire parce qu’il y a un roi. Je l’admets, cela peut paraître provocateur venant de la part d'un Français qui vit en République  de dire effectivement  qu'il y a un lien  entre la monarchie et la modernisation du Maroc. Et ce Roi imprime aussi sa vision multipolaire. On le voit bien  à travers le tropisme pour l'Afrique, le souci d'entretenir de bonnes relations séculaires avec les Etats-Unis et la France, la prise en compte de la Russie... Il y a des relations excellentes aussi avec la Chine. C'est dire que le Souverain a une vision multipolaire. Ce n'est pas anodin dans le contexte actuel.  Donc la "Géopolitique d'un Roi" est un titre assumé. Ce n'est pas une question de flagornerie ou de courtisanerie pour avoir les bonnes grâces... Je tiens à préciser que c'est un essai. Un genre où il y a toujours une forme d'engagement après 20 ans d'observations et d'analyses de la société marocaine. Je l'admets c'est une vision subjective, puisque le Maroc est un pays que j'aime. D’ailleurs étant scientifique de formation, je ne crois pas à l’objectivité en sciences humaines. Les faux experts qui vous disent cela sont des Tartuffe. Je crois à la démarche scientifique en revanche et à l’honnêteté intellectuelle. J'ai essayé de faire un tableau nuancé et équilibré de la situation. Tous les acteurs français ou européens qui viennent au Maroc constatent qu'en 20 ans, le pays s'est considérablement transformé et modernisé et pas seulement du point de vue de ses infrastructures.

    - Certes le Maroc a connu des transformations. Mais il y a encore des défis majeurs tels que les disparités économiques, l'inclusion sociale, le développement humain, la montée de l'incivisme, le chômage massif des jeunes ou encore la précarisation de la classe moyenne...

    - Bien sûr, le Maroc a des difficultés sur un certain nombre de sujets... Il faut différencier des choses particulièrement liées à l'histoire et à la sociologie du pays, car le Maroc a ses caractéristiques intrinsèques, et des dynamiques que vivent tous les pays face à la mondialisation. Quant vous évoquez la précarisation des classes moyennes, malheureusement la France qui a connu les Trente Glorieuses vit maintenant aussi ce phénomène. Il y a un livre célèbre "la France périphérique", qui montre ce déclin des classes moyenne, la paupérisation qui est liée à la désindustrialisation.  En fait, une bonne partie de la société des pays développés ne ne bénéficie pas de la mondialisation, elle en subit les conséquences. Il y a ce qu'on appelle les gagnants et les perdants de la mondialisation. Aujourd'hui, ce sont justement les perdants de la globalisation qui votent pour les partis populistes en France et en Europe. A contrario, les gagnants de la mondialisation vivent  le village global, gagnent plus, évoluent... De ce point de vue, le Maroc est confronté à cette  dialectique et vit les mêmes défis. Les réactions identitaires sont partout une réaction aux effets négatifs de la mondialisation. Il me semble que ce problème social de paupérisation est pris en compte au sommet de l'Etat marocain, et par l'élite. Mais je vous l'accorde, il y a un travail considérable à faire... Il faut du temps. Ce qui compte c'est la courbe, c'est la dynamique. La question sociale ne peut être laissée de côté, non seulement pour des raisons morales, mais aussi pour des questions de stabilité, notamment les poches résiduelles de pauvreté qu'il va falloir amener vers les classes moyennes inférieures. Encore une fois, un pays ne se développe pas en 5 minutes!

    - Autre constat, les déperditions dans les prestations des services publics, surtout dans l'éducation, les écoles, les hôpitaux, l'assistance sociale, les incivilités...?

    - Le Maroc est un pays qui s’est ouvert, qui s’est libéralisé. Il est devenu aussi une société de consommation moderne, avec ses bénéfices et ses désavantages. Malheureusement, cela se traduit par une tendance à l'individualisme. Là, c'est le rôle des politiques avec des moyens pour renforcer la cohésion, l'esprit civique... C'est le cas aussi en Europe avec l'explosion des incivilités. Vous savez, pour prendre un exemple qui me tient à cœur en Afrique, qui est une réussite à mes yeux, le Rwanda, on a été très créatif là-bas pour renforcer la cohésion sociale. Cela s'appelle "Le Mouganda". Il s'agit d'une séance collective de mobilisation de tout le pays, y compris le président, pour nettoyer les quartiers. Le résultat est impressionnant, tout le pays est propre!  Vous ne voyez pas un papier par terre à Kigali ni même dans les campagnes ! Et en plus cela renforce la cohésion, la mixité sociale, cela réduit l’individualisme, le « chacun pour soi ». Mais c'est d'abord une question de volonté politique.

    - Ces 10 dernières années, le Maroc est devenu une terre d'accueil de migrants subsahariens. Au- delà de la symbolique de cette initiative, une politique migratoire doit d'abord mettre en place les conditions et les filtres des flux. Autrement, cela risque de déstabiliser la cohésion, l'identité du pays, voire susciter des réactions xénophobes?

    - Il faut avoir une politique d'immigration. Il faut savoir réguler les flux migratoires. Plus encore, les quotas doivent être limités. Lorsqu'on ne limite pas les flux et que l'on dépasse le seuil de tolérance de la population autochtone, la tendance est à la xénophobie car l'on se sent dérangé et déstabilisé dans son identité, ses repères, ses intérêts économiques... Systématiquement, la réaction se manifeste par le rejet de l'autre. Mais c'est au gouvernement de fixer la limite, de trouver le bon dosage. Qui l'on va accueillir, pourquoi et pour quels enjeux et perspectives? Sinon, l'on est pris au piège avec des risques de violences, d'agressivité, de pauvreté... Ceci dit, le Maroc réfléchit sérieusement à toutes ces questions. Il y a des possibilités de développement dans les provinces de Sud.

    - Sur la lutte contre le terrorisme, le Maroc a pris des mesures audacieuses par la réforme du champ religieux, la formation des imams, la modération des prêches dans les mosquées ou encore le développement de brigades spéciales et le partage de renseignements... Pratiquement chaque mois, des cellules sont démantelées. Mais ce n'est jamais assez compte tenu  des risques et de la tension dans la région...

    - Le Maroc n'est pas plus exposé au risque terroriste que la France et la Belgique... Nous sommes tous exposés à cette maladie du fondamentalisme, du terrorisme. Elle est répandue partout. Le Maroc est un très bon allié des services occidentaux en termes de partage de renseignements et de coopération sécuritaire. Le terrorisme est un projet totalitaire qui frappe toutes les sociétés et qui passe par des moyens différents, pas forcément la violence.

    PJD: Une force de régression!

    - Parmi les importantes réformes, il y a celle de Moudawana. Sauf que cette initiative n'a pas permis de régler tous les problèmes liées au statut social de la femme. L'islamisation rampante de la société a favorisé le conservatisme, le machisme, les problèmes de la parité... La question de la femme n'est pas encore résolue?

    - Mais on ne peut pas tout avoir. Si les citoyens ont choisi la démocratisation, qu'est l'expression de tout un tas de formes et d'aspirations de modèles... Il se trouve que les choix démocratiques ont amené le PJD à occuper une place politique importante dans la société. Moi je considère que c'est une régression pour le Maroc. C'est mon avis personnel. Il appartient aux Marocains de décider de leur avenir, ce n'est pas à moi de le faire. Sauf que la démocratie amène parfois à l'expression de forces qui portent des projets de société très différents. Je pense que tout ce qui a été fait ici en termes de développement et de modernisation peut être mis en péril par le projet de société du PJD. Mais à un moment donné, il faudra choisir. Pour le code et le statut de la femme, je pense que la place de la femme est plutôt du côté de la modernité occidentale. C'est à dire l'égalité de l'homme et de la femme, l'égalité des statuts patrimoniaux...

    Par rapport à la montée en force du PJD à travers le prisme religieux, Ayméric Chauprade estime que "la religion relève de la sphère privée". Si aujourd'hui, les gens veulent revenir à une sorte d'islam politique avec plus de poids de la religion dans la sphère publique et de la société, je ne suis pas sûr que cette voie permettra l'accès à la modernité et à la performance future du Maroc, déduit le géo-politologue.

    "Certes, la démocratie permet de développer différents projets de société, sauf que parfois il y a des projets de société incompatibles entre eux. Il y a donc des choix à faire", soutient Chauprade. "Bien entendu, je ne parle pas de religion dans le sens de spiritualité et de foi. Je parle plutôt de l'islam politique. C'est un projet qui utilise la démocratie pour l'accès au pouvoir, sans porter un projet de démocratie. C'est plutôt un projet par essence totalitaire que je distingue totalement de l'islam en tant que foi et spiritualité", tient à préciser Chauprade.

     Propos recueillis par Amin RBOUB

     

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