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    Tribune

    Retraites en France: Recul ou progrès social?

    Par Nabil BAYAHYA | Edition N°:5673 Le 10/01/2020 | Partager

    Nabil Bayahya est diplômé de Sciences Po Paris. Il est actuellement Executive Partner en charge de la Practice Consulting au sein de Mazars Maroc (Ph. N.B.)

    Celà fait maintenant un mois que la France est paralysée par une grève des transports contre le projet de réforme des retraites, et malgré ces cinq semaines de conflit, on ne voit pas encore qui en sortira vainqueur. Pourtant, les Français sont habitués aux réformes des retraites.

    Le dernier «progrès social» en la matière date de 1983 où l’âge légal a été abaissé de 65 à 60 ans par la majorité socialiste. Depuis, rattrapés par les réalités économiques et démographiques, tous les gouvernements ont eu leur lot d’ajustements: hausses des cotisations, modération des pensions, report de l’âge de départ, sans être parvenus à l’équilibre.

    C’est donc avec une certaine résignation que l’opinion publique a vu passer les mesures d’austérité. Mais aujourd’hui, le gouvernement semble dans l’impasse, face à des grévistes soudain populaires. C’est qu’entre réforme «paramétrique» et «systémique», personne ne comprend vraiment ni l’enjeu ni les conséquences, mais personne n’y voit son avantage.

    Le Maroc n’est pas loin de se trouver dans la même situation, avec une multiplicité de régimes dont la plupart ont épuisé leurs réserves face à l’évolution démographique. L’exemple français montre ainsi les difficultés de réformer un système social basé sur des acquis.

    n La réforme systémique ou le mythe de l’égalité
    Les régimes spéciaux ont tous une raison d’être plus ou moins pérenne. Le régime plus favorable du secteur public compense des salaires plus bas que dans le secteur privé. Les retraites anticipées dans l’énergie et des transports compensent une espérance de vie plus basse. Quant aux militaires ou aux policiers, c’est le risque d’une fin de carrière prématurée qui justifie une pension à tout âge.
    D’aucuns considèrent ainsi que l’égalité requiert justement des régimes spéciaux dont l’ancienneté offre une boussole au progrès social, tel le régime des cheminots qui date de 1909, celui de la fonction publique codifié en 1853, sans parler de retraite de l’Opéra créée par Louis XIV en 1698. Aussi, loin de stigmatiser les privilèges des cheminots, l’empathie pour les professeurs et les policiers comme le deuil du progrès social ont convaincu l’opinion que la réforme ne ferait que des perdants.

    ■ La réforme paramétrique ou le problème budgétaire
    Tout se passe en effet comme si le gouvernement se trompait de combat. La retraite par répartition est un système de redistribution qui est par nature inégalitaire puisque les uns payent pour les autres, sans garantie de retour. Or, du point de vue des comptes publics, ce n’est pas tant la répartition de la richesse qui compte, mais le montant même de la richesse à redistribuer.
    Pour la moduler, les gouvernements ont trois paramètres à leur disposition: le taux de cotisation, l’âge de départ, ou le montant des pensions. Or le taux de cotisation se heurte à la courbe de Laffer, selon laquelle «trop d’impôts tue l’impôt». Le report de l’âge de la retraite se heurte au chômage des seniors. Reste le niveau des pensions: en intégrant chaque euro cotisé dans le calcul de la pension mensuelle, la réforme fait de cette dernière une fraction de la rémunération moyenne sur toute la carrière au lieu des 25 meilleures années actuellement, et même des six derniers mois pour les fonctionnaires, d’où une baisse mathématique des pensions qui explique le soutien massif à la grève.
    Présentée comme une modernisation d’un système archaïque, la réforme portée par Emmanuel Macron reste un nouveau coup de rabot porté sur les retraites, dans un effort désespéré pour équilibrer les comptes publics.

    ■ Le défi macroéconomique
    L’équilibre des comptes publics dépend pourtant surtout du PIB, qui détermine l’assiette des prélèvements obligatoires. En d’autres termes, peu importe le niveau de générosité des retraites, à condition que la société ait les moyens de la payer. Ainsi l’abaissement de l’âge de départ à la retraite en 1983 avait paradoxalement un objectif macroéconomique: libérer des emplois pour les jeunes chômeurs et relancer une économie plombée par le chômage, avec le résultat que l’on sait. L’échec de cette stratégie keynésienne a poussé les gouvernements vers les politiques néolibérales de rigueur budgétaire.
    La bonne santé économique de l’Allemagne s’expliquerait ainsi par les réformes Schroeder des années 2000 qui ont notamment augmenté l’âge de la retraite à 67 ans. Mais n’est-ce pas plutôt la bonne santé de l’économie qui permet les réformes sociales? Dans les années 90, l’Allemagne a souffert des coûts sociaux de la réunification, mais elle a bénéficié de la chute du Mur en faisant fabriquer le «made in Germany» en Europe de l’Est pour le vendre partout grâce à la mondialisation. Contrairement à la France, elle a trouvé un nouveau modèle économique avant même les réformes Schroeder. Elle pourrait grâce à cela offrir à ses retraités un départ à 60 ans, mais elle n’en a pas besoin dès lors que son économie offre du travail en abondance, même aux plus âgés.

    ■ Le spectre de la capitalisation
    L’échec de 1983 a à tort imposé l’idée que les dépenses sociales étaient un frein au développement économique. De nombreux exemples montrent ainsi que les grandes avancées sociales ont souvent précédé des périodes d’expansion économique, à condition d’être adaptées à l’enjeu macroéconomique.
    Or l’investissement est précisément ce dont la France a besoin. Avec un taux de croissance ne dépassant pas 1,3%, elle est condamnée à la spirale de la rigueur et des déficits, à cause d’une désindustrialisation insuffisamment compensée par l’innovation. C’est la même chose pour le Maroc, qui avait bénéficié des délocalisations industrielles dans les années 80 et 90, avant le boum économique chinois, et qui est de nouveau à la recherche de son modèle économique du XXIe siècle.
    Les opposants à la réforme Macron le soupçonnent justement de vouloir introduire la retraite par capitalisation, supposée contraire au principe de solidarité. Elle y ressemble en effet, mais pas pour les raisons invoquées par les syndicats. Elle y ressemble justement parce qu’au nom de l’égalité chacun recevra une pension en fonction de ce qu’il a cotisé et non en fonction de qui il est, ce qui rend le système moins redistributif. Mais du point de vue économique, il reste un dispositif keynésien stimulant la consommation.

    ■ A quand la vraie réforme?
    Le système par capitalisation n’est donc pas plus individualiste que le système par répartition tel qu’il est proposé. Dans les deux cas, ce sont les actifs qui génèrent la richesse dont une part est versée aux retraités en fonction de droits acquis. La principale différence réside surtout dans l’illusion de garantie que donne le système par répartition, dès lors qu’il peut être techniquement déficitaire et donc financé par la dette. Ce n’est pas rien, notamment en période de crise, mais c’est suicidaire sur le long terme. C’est pourquoi les grands pays industriels se tournent vers les systèmes mixtes. Mais faute de vouloir pour des raisons culturelles s’y aventurer, la France risque surtout de partager la pauvreté plutôt que de parier sur la richesse à venir. Le Maroc est prévenu.

    Le principe de la réforme

    Héritage de décennies de luttes sociales, la France compte 42 régimes de retraite plus ou moins favorables et plus ou moins déficitaires, d’où un sentiment d’injustice des bénéficiaires du régime général, et un cauchemar administratif pour les carrières multiples. C’est pourquoi le gouvernement souhaite unifier tous les régimes dans un système universel par points, et supprimer les régimes spéciaux que l’idéologie libérale associe à un secteur public mal géré et plombant l’économie.

    Capitalisation ou répartition?

    Contrairement à la légende d’un pays réfractaire à toute sécurité sociale, les Etats-Unis ont un système de retraite par répartition depuis 1935, et ce n’est qu’en 1974 que la retraite complémentaire par capitalisation y a été introduite. Dans le système par répartition, les cotisations sont directement reversées aux retraités et alimentent la consommation, laquelle a été le moteur de l’économie d’après-guerre à la recherche de débouchés pour les industries pétrolières. Dans le système par capitalisation, les cotisations vont dans un fonds de pension qui les investit sur les marchés financiers et en récupère les dividendes pour les reverser aux retraités. C’est un système qui alimente l’investissement, et nourrit une économie basée sur l’innovation telle que la révolution numérique, largement portée à la fin des années 90 par les fonds de pension.

     

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