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    Roman de l'été

    Episode 27 Jésus, une grande figure biblique du Coran: La consolidation du christianisme

    Par L'Economiste | Edition N°:5539 Le 20/06/2019 | Partager

    LES historiens soutiennent que le mouvement initial des disciples de Jésus au Ier siècle se situe dans le cadre du judaïsme au même titre que d’autres courants, tels que par exemple ceux des pharisiens et des esséniens. En revanche, on n’a aucune idée sur l’époque précise au cours de laquelle ce mouvement s’est dissocié du judaïsme pour se constituer en tant que religion.
    Même pendant le IIe siècle, on ne peut parler que d’un christianisme multiforme à l’image d’un judaïsme multiforme, c’est-à-dire celui de plusieurs communautés chrétiennes diverses, aussi bien dans leurs croyances que dans leurs pratiques. L’an 70, qui marque la destruction du Temple de Jérusalem et de la prise de la ville par les troupes romaines, constitue, d’après ces historiens, la date charnière entre un christianisme qui se situe entièrement dans le prolongement du judaïsme avant l’an 70 et un christianisme qui commence à sortir progressivement du judaïsme après cette date. Autrement dit, pour ces historiens, avant cette date, le christianisme n’était qu’un mouvement dissident, parmi d’autres, au sein du judaïsme. Avant l’an 70, jusqu’aux environs de l’an 135, il est possible de considérer qu’il y a parmi eux des juifs sadducéens, des juifs pharisiens, des juifs esséniens, des juifs chrétiens.  Que signifie, alors, le judéo-christianisme? Il s’agit, d’après notamment Simon Mimouni, dans son article «Les chrétiens d’origine juive du Ier au IVe siècle », d’une appellation récente qui désigne, de façon pratique, l’ensemble des chrétiens d’origine juive qui reconnaissent la messianité de Jésus, en admettant ou en refusant de reconnaître sa divinité, mais qui continuent à observer la Torah.

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    L’an 70, qui marque la destruction du Temple de Jérusalem et de la prise de la ville par les troupes romaines, constitue, d’après ces historiens, la date charnière entre un christianisme qui se situe entièrement dans le prolongement du judaïsme avant l’an 70 et un christianisme qui commence à sortir progressivement du judaïsme après cette date (Crédit DR)

    En effet, à partir de l’an 70, s’est produit un phénomène de marginalisation des juifs chrétiens, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. De l’intérieur, ils se font progressivement exclure de la Synagogue et de l’extérieur, ils se font marginaliser par l’Église, d’où leur éclatement en plusieurs groupes: celui, d’une part, des nazôréens qui restent attachés à l’Église et celui, d’autre part, des ébionistes et des elkassaïtes qui sont en relation avec la Synagogue. Ces deux derniers groupes étant issus d’un courant antipaulien. Vers l’an 135, émergent les éléments d’une «Grande Église», celle des chrétiens d’origine païenne et d’une «Petite Église», celle des chrétiens d’origine juive.
    Ainsi, c’est par «sauts de puce», comme l’affirme Frédéric Lenoir, de ville en ville, que le christianisme a étendu son influence. Ce mouvement, pas toujours continu, comme l’affirme Maurice Sartre, dans son article «L’historien face au christianisme», a commencé dans les villages et les cités du pourtour méditerranéen où des gens commencent à se réclamer d’une nouvelle foi et auxquels on donne le nom de «chrétiens», en référence au Christ, dont ils se réclament. C’est l’évêque Ignace qui a forgé le nom de «christianisme», vers 115, et qui va donner à la ville d’Antioche, ville syrienne, appelée aujourd’hui Antakya en Turquie, l’apparence d’une ville chrétienne. C’est à partir de cette ville et de la Grèce actuelle que partent les nombreuses missions pour propager et consolider le christianisme.
    De l’autre côté, en orient, le même dynamisme se manifeste en Égypte, particulièrement à Alexandrie, deuxième grande ville romaine après Rome. Au IIIe siècle, on ne dénombre pas mois de cinquante évêchés en Égypte et seize dans la Cyrénaïque voisine (Libye actuelle). Même en Afrique du Nord, le mouvement prend place et on compte quatre-vingt-sept évêchés, en 256. En revanche, l’évangélisation est beaucoup plus laborieuse dans les régions de la Gaule et en Bretagne (Angleterre actuelle), où l’on ne compte que trois évêchés à la fin du IIIe siècle.
    Il est un fait que l’expansion du christianisme et sa consolidation se sont faites autour de l’Église (du grec «ekklesia» qui signifie «assemblée»), animée par l’évêque («episcopos» qui veut dire «celui qui surveille») qui est le successeur des apôtres. Ce dernier dirige la communauté d’un territoire bien défini et assure les principales cérémonies.
    Au commencement, existent des super évêques qui président aux destinées de la capitale d’une province : Alexandrie, Antioche, Carthage, Rome, Ephèse et Corinthe. Il n’y a pas de chef de l’Église, un pape, même si ce nom est donné à certains chefs d’Églises, mais avec une connotation affectueuse. Il a fallu attendre le Moyen Âge pour que l’Église ait un véritable chef, en la personne du pape, diminutif de «papas» en grec, qui signifie «papa». Ainsi, si on doit résumer la naissance et le développement du christianisme, on peut parler de trois étapes importantes:
    - Au Ier siècle, après la mort de Jésus, s’est constituée l’Église primitive, composée, dans un premier temps, uniquement de juifs, puis, par la suite, de convertis venus du paganisme
    - Pendant le IIe et le IIIe siècle, avec la destruction, en l’an 70, du Temple de Jérusalem par les Romains, le christianisme se développe dans tout l’Empire et la rupture entre juifs et chrétiens est consommée. Les chrétiens font l’objet de persécutions.
    - Au IVe et première moitié du Ve siècle, avec l’empereur Constantin, le christianisme devient la religion officielle de l’Empire. Ce qui aboutit à l’émergence d’une Église forte, avec à sa tête, le pape.

    Qui est le fondateur de l’église chrétienne

    Se pose, alors, la grande question, celle de savoir qui est, en définitive, le véritable fondateur du christianisme? La question, qui n’a qu’un intérêt indirect avec notre sujet, pourrait sembler provocante ; pourtant, elle n’est pas nouvelle. De nombreux spécialistes du christianisme se sont posés cette question depuis un siècle et demi et elle continue à être posée de nos jours, comme le fait Étienne Trocmé dans un article intitulé «Paul fondateur du christianisme?»
    Pour les tenants de la tradition chrétienne, ce ne peut être que Jésus : c’est lui qui a désigné les apôtres, c’est lui qui a institué le sacrement, élément essentiel de la vie de l’Église primitive, et c’est lui qui est à l’origine de la fondation de l’Église, quand il s’est adressé à Pierre: «Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église». (Matthieu, XVI, 18).
    Pour ceux qui soutiennent que c’est Paul qui est le véritable fondateur du christianisme, ils donnent un certain nombre d’arguments. Jésus est né juif, a vécu juif et est mort juif. Comme ses coreligionnaires, il est circoncis, suivant en cela une des prescriptions de la Torah (Luc II, 21). Tout son prêche se situe dans le cadre du judaïsme. Il est profondément monothéiste, croyant en un seul Dieu, celui de la Torah. Il a dit lui-même qu’il est venu réformer la Loi et non l’abolir. D’après Fréderic Lenoir,

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    Au IIIe siècle, on ne dénombre pas mois de cinquante évêchés en Égypte et seize dans la Cyrénaïque voisine (Libye actuelle). Ici l’un des Pères de l’église chrétienne Athanase d’Alexandrie  dit le Grand, est évêque (patriarche) d’Alexandrie du 8 à partir de l’an  328. L’Église copte orthodoxe l’appelle l’«Apostolique», le «Phare de l’Orient» et la «Colonne de la foi» (Crédit DR)

    Jésus n’a jamais affirmé vouloir créer une nouvelle religion, Jean-Baptiste, avant lui, non plus. Si Jésus était ressuscité aujourd’hui, il n’aurait pas pu se reconnaître dans la nouvelle religion et si le christianisme a rompu avec le judaïsme, c’est que Paul l’a hellénisé et l’a privé de ses racines juives. C’est d’ailleurs le point de vue de plusieurs spécialistes de confession juive, dont notamment, le grand rabbin et historien Abraham Geiger qui, en 1863, affirme que Jésus était pharisien, de l’école de Hillel (la plus ouverte).
    Sans verser dans des thèses excessives et parfois malveillantes, on ne peut pas ne pas tenir compte de la personnalité écrasante de Paul. Celui-ci, d’après Étienne Trocmé, est plus cultivé que la majorité des chrétiens de son époque. Sa force, il la tient de sa solide formation rabbinique qu’il combine avec une vaste culture grecque, ce qui lui a permis d’exprimer, avec brio, des idées empruntées à la Bible en des termes hellénistiques. Ses lettres aux différentes communautés chrétiennes constituent des documents exceptionnels, en ce sens qu’elles attestent d’une volonté de fer, d’un esprit de synthèse remarquable, d’un mysticisme profond et d’un talent littéraire hors du commun. Son œuvre de missionnaire est peut-être la plus vaste et surtout la plus efficace pour la première génération des chrétiens. Des Églises, comme celles d’Anatolie, de Macédoine et de Grèce lui doivent beaucoup et, de ce fait, ont accepté volontiers sa tutelle. Le génie de Paul est qu’il s’est arrangé pour apparaître, non comme un simple disciple de Jésus, continuateur de son œuvre, mais comme son admirateur qui agit de façon indépendante, n’hésitant pas à le déifier. Tout le comportement de Paul, depuis la vision de Damas, est fondé sur une mission céleste que lui aurait confiée Jésus. Paul est devenu le saint patron de l’Église. Certaines de ses Épîtres sont reconnues authentiques au sein du Nouveau Testament, dont font partie les Actes des Apôtres, dont la deuxième moitié lui est consacrée, presque exclusivement. À ces arguments, certains historiens, dont Étienne Trocmé, tout en reconnaissant la portée considérable de la pensée paulienne, affirment que Paul ne peut être considéré comme le créateur des idées centrales de la pensée chrétienne.
    Ceci dit, pour ces historiens, si Paul ne peut être considéré comme le fondateur du christianisme, quel personnage peut être considéré comme tel ? Sachant que la création d’une nouvelle religion suppose une œuvre de longue haleine, avec la mise en place d’une ligne théologique, des institutions, un culte et un clergé. Le meilleur exemple est celui de la religion musulmane où le prophète Mohammed a donné à cette religion, pendant plus de vingt années, soit entre le moment où il a reçu le premier verset du Coran jusqu’à sa mort, à l’âge de soixante-trois ans, l’essentiel de ce qu’elle est aujourd’hui.
    En fait, si l’on doit refuser à Paul, c’est-à dire à celui qui dit lui-même avoir «travaillé plus qu’eux tous» (1 Corinthiens, XV, 10), le titre de fondateur de la religion chrétienne, on voit mal comment l’attribuer à Jacques, frère de Jésus, à Pierre ou à un autre apôtre parmi les douze.
    Tous ces développements nous ramènent à la question initiale: si ni Jésus, ni Paul, ni les apôtres ne sont les fondateurs de cette religion à laquelle adhèrent, aujourd’hui, plus de deux milliards et demi de personnes, qui est donc le fondateur de cette religion?
    Pour ces historiens, dont Étienne Trocmé, le christianisme n’a pas de fondateur. Il s’agit d’une création collective, dont l’origine se trouve dans le message que Jésus a laissé et qui s’est développé avec les mouvements qui se sont constitués après sa mort. Il ne s’agit pas d’une création par une seule personne, et c’est là, la grande différence avec l’islam.
    Ceci dit, l’Américain James Tabor tire une conclusion originale mais non dénuée d’un certain réalisme: «deux christianismes» radicalement différents se trouvent inscrits dans le Nouveau Testament. Le premier, essentiellement prôné par Paul, est devenu désormais la foi pratiquée, aujourd’hui, par des milliards d’êtres humains. Le second, presque complètement oublié, a commencé à être marginalisé et étouffé par ce premier christianisme dès la fin du 1er siècle, au point qu’il faut une lecture attentive pour en trouver sa trace.

    Jésus, une grande
    figure biblique du Coran

    Rachid Lazrak
    La Croisée des Chemins,
    L’Harmattan, 2019

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