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    Chronique

    Abderrahim Bouabid, un témoin précieux de la lutte pour l’indépendance

    Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5514 Le 13/05/2019 | Partager

    Pr Mohammed GERMOUNI est économiste et politologue, qui a exercé dans le secteur de la Banque, de la haute administration et enseigné dans plusieurs établissements universitaires au Maroc et à l’étranger. Il a publié quelques ouvrages dont notamment «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard» éditions L’Harmattan, Paris, 2015, et récemment, «Economies et Sociétés du XXIe siècle, en forme de chroniques», édition Maroc Livres, Casablanca, 2019 (Ph. MG)

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    Abderrahim Bouabid, dirigeant de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) et avocat de la défense, prononce un discours lors du procès de l’UNFP, le 14 juin 1971, à Marrakech (AFP)

    La dernière période a enregistré la parution successive d’intéressants écrits de prestigieux dirigeants de la Gauche marocaine évoquant les luttes pour la fin du protectorat français puis espagnol, la libération du Sahara  et pour la démocratie.  Ces utiles mémoires et écrits autobiographiques, apportent leurs versions, leurs nuances des faits et des évènements qui ont marqué l’histoire contemporaine du Maroc. Au nombre de celles-ci, les «témoignages et écrits» posthumes et précieux de Feu Abderrahim Bouabid, enfin rassemblés dans un livre par les soins de la Fondation portant son nom. Cet ancien membre du Comité Exécutif du parti de l’Istiqlal, devenu premier ambassadeur du Maroc en France, puis vice-président du Conseil jusqu’en 1960, terminant sa vie comme premier Secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires, et disparu en 1992, a été un dirigeant marquant et charismatique  de l’opposition ayant succédé à son compagnon  Mehdi Ben Barka dont le sort a longtemps défrayé la chronique.

    ■ Allal, Ouazzani, Balafrej

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    Allal Al Fassi, fondateur et dirigeant du parti d’Istiqlal, à Rabat lors d’une conférence de presse le 29 janvier 1959 (AFP)

    Dans ses «carnets de route», tenus au cours des années 1944-1961, l’auteur nous décrit entre autres les difficultés de diriger un mouvement national contraint fréquemment à la clandestinité  sous le protectorat et de composer avec les susceptibilités des Zaims Allal El Fassi, Ahmed Balafrej et Ben Hassan Ouazzani. L’élaboration du projet du Manifeste de l’indépendance, initiative du Parti de l’Istiqlal en 1944,  a constitué un exemple type des écueils rencontrés dans la pratique. Mohamed Ben Hassan Ouazzani, un des principaux pionniers de la lutte nationale était alors encore  en résidence surveillée à Itzer, au Moyen Atlas, à la tête de  «Haraka Kaoumya» après la scission du  «Comité d’Action Marocaine», première organisation patriotique qu’il avait initiée et dirigée, et à l’origine du Plan des Réformes présenté aux autorités françaises, va décliner l’offre d’y prendre part. Si Allal, à son tour exilé au Gabon depuis 1937 pour neuf années, et dont l’absence contrainte n’avait fait que renforcer les tensions  et la mésentente au sein du Parti lorsqu’il s’est établi au Caire en tant que président, pendant que le SG Balafrej résidait à Genève. Et que seul feu Hadj Omar Abdeljalil, membre de la direction, maîtrisait, s’en accommodait et jouait la conciliation, deux caractères inconciliables des deux premiers personnages du Parti.

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    Photo prise à Rabat datée du 27 décembre 1958 du Roi Mohammed V entouré des membres du nouveau gouvernement formé le 24 décembre 1958, avec de gauche à droite, au 1er rang, le ministre du Travail Mohamed Maâti Bouabid, le ministre de la Justice Mohamed Bahnini, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Abdellah Ibrahim, au centre le Roi Mohammed V, le vice-président du Conseil et ministre de l’Economie nationale et des Finances Abderrahim Bouabid, le ministre de la Santé Youssef Belabbès et le ministre des PTT Mohamed Medbouh. (Ph.AFP)

    ■ Le Manifeste de l’indépendance
     Le Manifeste présenté aux autorités françaises sera ainsi le résultat d’un compromis entre certains membres de la direction du parti et  quelques personnalités indépendantes, optant pour «un texte plus court et dense, prenant la forme d’une sorte de verdict prononcé avec ses considérants». A défaut d’un débat contradictoire, les confusions étaient inévitables,  et le texte définitif fut réalisé par un groupe restreint, où les aspirations en faveur d’un «régime démocratique  de Monarchie constitutionnelle» et du «Suffrage universel» ont été remplacées par une formulation plus vague, à savoir  des réformes s’inspirant des principes de l’Islam à l’exemple de ce qui  avait été accompli en Irak ou en Egypte, afin de ne pas «effaroucher» paraît-il les personnalités indépendantes et celles hors du parti. La liste des signataires du Manifeste fit l’objet de discussions et  aurait demandé un certain temps pour être arrêtée  de façon définitive. Le principe même d’un «congrès extraordinaire» avait été évoqué, voire l’élection des mandataires qui devaient y apposer leurs signatures, n’eurent été les conditions de la clandestinité, selon l’auteur.

    ■ Churchill, De Gaulle et Thami Glaoui  

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    Il constate, en ce même mois de janvier 1944, non sans surprise, que le premier ministre anglais, défenseur des empires, se trouvait comme par hasard invité du Pacha Glaoui Marrakech. Unique témoin de la rencontre Ben Youssef-Roosevelt en marge de la Conférence d’Anfa, Churchill aurait fait part à son hôte que «ni  lui ni le président américain n’avaient assuré le souverain ou les nationalistes marocains d’un quelconque appui en vue de l’indépendance». De Gaulle, également mis au courant, rétorquait qu’on en discutera lorsque la France sera libérée et avec un gouvernement définitif, encourageant les responsables de la Résidence  et de la haute administration française  à agir  avec brutalité contre les nationalistes. Autant dire que les «promesses d’indépendance» naguère faites s’inscrivaient  dans la pure diplomatie de circonstance, confirmée par le même De Gaulle qui écrira dans ses «Mémoires de Guerre, Le Salut, 1944-1946, pp.224-225», rapportant ses propos caustiques échangés avec le Sultan Ben Youssef qui lui demandait un début de négociation, à savoir que «le président Roosevelt fit miroiter à votre majesté les merveilles de l’immédiate indépendance, que vous proposait-il en dehors de ses dollars et d’une place dans sa clientèle»?

    ■ «Modérés et extrémistes» de l’indépendance
    L’auteur nous apprend avoir été surpris par l’envoi, à Madrid en 1955, par Allal El Fassi, d’un médecin de profession, le docteur Abdelkrim El Khatib, alors réfugié algérien à  Paris après avoir fermé sa clinique de Casablanca, un« inconnu pour le Parti  et sans références militantes, et pour être désigné comme agent de contact  pour  l’achat des armes en Suisse et en Allemagne». Cet épisode, tel que rapporté par «les carnets», se déroulait à la veille du retour du roi exilé, soit un moment où les résistants et l’armée de libération étaient pratiquement «sans tête et sans programme», devenant  la «proie d’intrigues diverses, de manœuvres de division et pèseront longtemps» sur la vie politique du Maroc indépendant. Il note par ailleurs, à ce propos, non sans  irritation, l’attitude  de quelques dirigeants du Parti Démocratique et de l’Indépendance (PDI) qu’il a bien connus sans les désigner, qui avaient la faveur des autorités françaises, notamment celle du «président des radicaux, un certain  Emile Roche, un anti-communiste notoire, président d’honneur de «Présence Française», et qui deviendra président du Conseil Economique et Social. Ils faisaient si bien le jeu de ce dernier que «Radio Tanger alors gérée par une société étrangère amplifiait parfois leurs déclarations». Certains d’entre eux feront ainsi partie du premier gouvernement marocain de l’indépendance, «identifiés subtilement comme «modérés» par les gouvernants français les opposant aux «extrémistes de l’Istiqlal», et de relever non sans condescendance la «sottise» de leurs protégés à solliciter l’octroi de la légion d’honneur pour services rendus ou à rendre» (p.137).

    ■ Franco et le Maroc

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     Le Roi Mohammed V visite l’Alcazar de Tolède en compagnie de Francisco Franco, le 9 avril 1956, deux jours après la reconnaissance par l’Espagne de l’indépendance du Maroc (AFP)

    Les rapports ambigus  du régime Franquiste avec le mouvement national marocain ne pouvaient laisser indifférent l’auteur des carnets qui relève le souci de l’Espagne de sortir de l’isolement dans lequel elle était confinée en raison de sa forte compromission avec le régime nazi, jusqu’à occuper Tanger. Car n’ayant été ni informé et consulté encore moins par les autorités françaises quant à l’envoi en exil du sultan en 1953, le général Franco devint plus «subtil», oscillant entre un soutien manœuvrier en public et un contrôle tatillon des membres des organisations politiques et de la résistance marocains présents sur le sol espagnol et en zone nord. La diplomatie espagnole commença même à déclarer officiellement qu’elle était «disposée à libérer la zone nord, si la France agissait de même dans sa zone d’influence».

    ■ La résistance, le Maghreb

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    Photo prise le 22 octobre 1956 à l’aéroport de Rabat des cinq leaders du FLN (Front de Libération nationale) s’apprêtant à prendre l’avion d’Air Maroc à destination de Tunis. Leur avion intercepté par ordre des autorités françaises sera quelques heures plus tard contraint d’atterrir à Alger où les cinq chefs de la rébellion algérienne seront immédiatement arrêtés. De gauche à droite : Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, le prince héritier Moulay Hassan II, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Mostefa Lacheraf (AFP)

    Ayant été un témoin privilégié  des liens unissant des mouvements de résistance du Maghreb, l’ancien  premier Secrétaire  de l’USFP relate l’acte d’héroïsme d’un certain Ahmed Ben Bella, encore inconnu en 1952, année de son évasion de la prison de Blida en Algérie, qu’il quitta clandestinement pour Marseille, puis Le Caire, se joignant aux membres du bureau Maghreb aux côtés d’Allal El Fassi, et Ben Abdelkrim Khattabi, également évadé  en 1947 installé en Egypte. Ce futur président de l’Algérie informera en 1954 la résistance marocaine du déclenchement imminent de l’insurrection en Algérie, et s’emparera avec beaucoup d’audace  en compagnie  d’un certain Houari Boumediene,  du bateau de plaisance à quai à Alexandrie  de la reine de Jordanie, pour acheminer des armes vers les côtes marocaines destinées aux résistances marocaine et algérienne. Boudiaf, un autre futur président algérien, sera chargé par la suite de la coordination des opérations militaires à partir de Nador en  Zone Nord au Maroc.

    ■  L’opposition à Hassan II
    Enfin, et de façon prémonitoire, Si Abderrahim dépeint la forte tension et la  mésentente politiques ayant prévalu  au début de l’indépendance, particulièrement au lendemain de la disparition soudaine de Mohammed V, poussant les dirigeants de l’UNFP et de l’UMT à ne pas assister aux cérémonies d’intronisation du nouveau souverain, un important détail peu connu, augurant d’un règne solitaire et sans partage. Nous comprenons ainsi encore mieux la fonction d’une certaine alternance intervenue quelques décennies plus tard.

                                                                              

    La «conférence d’Aix-les-Bains»

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    Les entretiens franco-marocains ont débuté le 23 août 1955 à Aix-les-Bains en présence de gauche à droite du Garde des Sceaux Robert Schuman, Si Thami El Mokri, fils du grand Vizir El Mokri, du ministre des Affaires tunisiennes et marocaines Pierre July et du Président du Conseil des ministres Edgar Faure (AFP)

    La conférence d’Aix-les-Bains, organisée pour désigner un futur gouvernement «représentatif» du Maroc après le retrait de Ben Arafa, allait surtout alimenter une forte controverse notamment au sein des composantes du mouvement national, car elle s’inscrivait surtout dans une perspective de maintien du contrôle français de l’après protectorat. A ce propos, l’ancien premier Secrétaire de l’USFP attire l’attention du lecteur sur les diverses interférences des «conseillers» et services des «mokhabarates» égyptiens de Nasser à Madrid et au Caire à cette période critique, et qui par principe se méfiaient des partis politiques. Seuls les militaires sont révolutionnaires, selon le modèle de Nasser et de ses compagnons qui s’étaient révoltés contre Farouk et les partis politiques. Ainsi  Ben Bella et ses compagnons furent encouragés à récuser Messali Hadj,  de même que Salah Ben Youssef le fit avec Bourguiba en Tunisie. Comme Abdelkrim Khattabi, le président Allal El Fassi, séjournant également au Caire, mal informé et solidaire des algériens, s’opposera à la tenue de cette réunion.  
     Porte-parole de l’Istiqlal à cette conférence et rendant compte directement au Secrétaire général Balafrej de son déroulement, le futur premier ambassadeur marocain en France ne ménage guère ses critiques  à l’égard de certains  marocains sans les nommer, les jugeant  de «formation simpliste», voire «réactionnaires», «organisés à Tétouan, Tanger, Madrid ou Le Caire et qui s’improvisaient résistants et intermédiaires avec les cercles de Nasser». Ils auraient, selon lui, profité en particulier du vide laissé par  l’emprisonnement, le bannissement et l’éloignement de la direction de l’Istiqlal, leur permettant de propager leur thèse «pour que le peuple puisse prendre les armes, il faut éliminer les dirigeants politiques». Cette dissension structurelle entre les résistants sous l’obédience de Si Allal et l’organisation du parti allait effectivement se poursuivre longtemps après l’indépendance et même  être à l’origine de graves difficultés au futur Etat indépendant.

     

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