Tribune

Première Guerre mondiale: qu’a-t-elle changé au Maroc?

Par Bahija SIMOU | Edition N°:5445 Le 04/02/2019 | Partager

Bahija Simou, docteur d’Etat en histoire contemporaine, spécialiste d’histoire militaire, est l’auteur de plusieurs ouvrages. Elle a été commissaire des diverses expositions et activités culturelles. Elle est aussi membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer et du comité scientifique ALIPH à Paris. Elle occupe actuellement le poste de directrice des Archives royales. Elle a bénéficié de la reconnaissance nationale et internationale, elle a été distinguée notamment par le Wissam Al Arch de l’Ordre d’Officier en 2014 et faite Officier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur de la République française en 2016  

L’effort de guerre du Maroc ne concernait pas seulement le volet militaire (voir encadré et L’Economiste N° 5405 du 5 décembre et N° 5406 du 6 décembre 2018), mais à l’exemple de l’ensemble des pays colonisés, l’effort fut également socioéconomique. Le Maroc envoya en métropole des travailleurs pour les usines françaises d’armement plus toutes sortes de denrées et fourniment.

Au cours des quatre années de guerre, le Maroc envoya en France 34.500 travailleurs qui tinrent la place des ouvriers français mobilisés et furent employés notamment dans les industries de guerre comme dans d'autres secteurs.  Certains de ces travailleurs restèrent en France ou y revinrent après la fin des hostilités, qui marque le véritable début de l'immigration marocaine en France.

Appui économique

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Lors de la bataille de l’Ourcq, prélude à, celle de la Marne, 5 septembre 1914/14 Chaoual 1332. Le futur maréchal Juin (qui n’a pas laissé d’excellents souvenirs au Maroc!) servait comme lieutenant dans le deuxième régiment et devait écrire dans ses mémoires: «Malgré des épreuves difficiles, à la fois morales et physiques, jamais les Marocains ne m’ont semblé être plus confiants qu’en ce jour du 5 septembre, à la veille de la grande bataille de la Marne où ils stoppèrent l’avance allemande» (Ph. Archives royales)

Par ailleurs, le Maroc vendit à la France, au cours de la seule année 1915, cent mille quintaux de blé et en 1916, deux cent cinquante mille quintaux d'orge. Les fournitures de guerre du Maroc concernèrent bien d'autres denrées, notamment de l'huile d'olive, de la laine, des fourrages, et aussi du petit bétail, des ovins et caprins sur pied.

Les besoins en denrées agricoles de toutes sortes s’intensifiant en période de guerre, l’Intendance militaire du protectorat imposait ses tarifs, incitait à la culture et à l’élevage intensifs et procédait même à des réquisitions, surtout lors de la mauvaise  récolte de 1916-1917.

Le gouvernement français envoya deux missions parlementaires au Maroc pour encourager l’extension des superficies cultivées et l'accroissement des rendements. Ces missions, composées d’agronomes, étaient présidées par l'ingénieur Henri Crosnier, député de l’Indre et haut-commissaire à l’agriculture.

La première mission  séjourna à partir de mars 1917, tandis que la deuxième  se rendit sur place en  février 1918. Des quantités considérables de blé furent déstockées et envoyées en France. Les résultats furent satisfaisants  puisque la production céréalière totale du Maroc passait de 13,8 millions de quintaux en 1915 à 19,6 millions de quintaux en 1918.

Le petit paysan marocain était soumis à un double sacrifice: contraint de vendre ses récoltes réquisitionnées aux prix imposés, il n’avait d’autre issue que d’accroître ses rendements par un dur labeur pour payer les taxes imposées par l’Intendance militaire et par l’Administration, lors de l’achat de blé et autres denrées dans les centres d’achat ouverts dans les principales régions.

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Une dispute sur un des marchés de Meknès en 1919. Cette année-là fut celle d’une famine au Maroc, qui avait exporté 8 millions de quintaux de denrées, une contribution énorme pour un petit pays comme le Maroc (P. Shmidt, Rabat)

Disette et pénurie

Au cours de la Première Guerre, le Maroc expédia globalement en France, plus de 8 millions de quintaux de produits agricoles de toute nature, contribution considérable pour un pays qui n'était qu'à moitié occupé, et depuis à peine plus de deux années.

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Evacuation de blessés marocains, au début de la Première Guerre mondiale. 45.000 Marocains furent envoyés en Europe pour la Grande Guerre; dessin de Roger Jouanneau Irriera  (Ph. Archives royales)

Par ailleurs, la population marocaine allait manquer des produits de première nécessité et les petits fellahs, les petits commerçants et les artisans allaient être éprouvés, car en raison des pertes de navires marchands, les produits manufacturés de base importés devenaient presque introuvables. C’était le temps des restrictions et des cartes de rationnement.

Jusqu’en 1919, la population marocaine ne mangea plus à sa faim. Dès 1915 la disette sévissait dans des régions agricoles pourtant fertiles, tels les plateaux céréaliers de Fès-Meknès. L’année 1917 fut caractérisée à Casablanca par une grave pénurie de denrées alimentaires. Pire encore, en 1919, le blé se raréfia et ce fut la famine.

Cette situation précaire de la population en fit un terrain favorable aux maladies infectieuses et aux épidémies, avec l’apparition de cas de peste à Rabat, début décembre 1916 et d’une sérieuse recrudescence du paludisme, notamment dans la région de Kénitra. Le Maroc n’échappa pas à la pandémie de grippe «espagnole» de 1918 qui fit des millions de victimes à travers le monde.

Une autre conséquence, celle-là positive, de la Grande Guerre, pour le Maroc fut la création de l'école militaire de Dar El-Beida à Meknès en 1918. Elle n'ouvrit ses portes qu'à la rentrée de 1919.

Par ailleurs, la participation des Marocains à la Grande Guerre illustra la permanence des liens séculaires qui unissaient le Maroc et la France. Elle balise une étape de notre histoire militaire partagée, et pose les jalons d'une fraternité d'armes  que les soldats marocains et français ont écrite avec leur sang et qui servira de référence historique pour l'appel du sultan Sidi Mohammed Ben Youssef en 1939, peu après la déclaration de la Deuxième Guerre mondiale.

                                                                                 

L’hommage des adversaires

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Moulay Youssef à gauche reçoit (la phrase de 1922 a été rédigée dans l’autre sens) Millerand, président français. A cette époque, Lyautey militait pour que l’Empire chérifien fût admis dans les négociations de paix suite à la 1re Guerre mondiale. Paris s’y opposa. Ce furent les premiers accrochages sévères entre le maréchal et Paris  (Ph. Flandrin, collection Banque Populaire)

Au bas mot, 9.000 Marocains ont trouvé une mort glorieuse au combat mais en tenant compte des disparus ou des morts des suites de blessures, des gazés notamment, ce chiffre peut être porté à 11.000 soit plus de 26% des combattants, pourcentage légèrement supérieur à celui des Français métropolitains et nettement supérieur à celui des autres territoires de l’Empire français.

La participation du Maroc à l’effort de guerre peut paraître numériquement modeste au regard de celle d’autres territoires coloniaux mais les sacrifices humains consentis n’en ont pas moins été très honorables. On sait que Lyautey souhaitait voir le Maroc représenté à la conférence de la Paix mais que le gouvernement français s’y opposa…

 

 

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