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    Reportage

    Quand un instituteur réussit sa communication dans une école rurale

    Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5439 Le 25/01/2019 | Partager
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    L’appartenance de l’instituteur à la même région que les élèves l’a aidé à entretenir des relations amicales avec chacun d’eux (Ph. JM)

    Peu d’enseignants acceptent une affectation dans les zones reculées du Royaume. M’hamed Oukdim, lui, a fait le choix d’enseigner à l’école primaire Tissalmite, commune Zaouiat Ahansal. Un parcours plutôt réussi. Le secret: son appartenance à la même aire géographique et sa maîtrise de la langue amazighe.
    Portrait

    C’EST de notoriété publique, instituteurs du primaire et professeurs du secondaire ont du mal à accepter une affectation dans les régions reculées du Royaume, sur les montagnes et hauts plateaux notamment, souvent d’accès difficile. Les conditions climatiques y sont sévères autant que sont difficiles les conditions de travail.

    Ce n’est pas le cas de M’hamed Oukdim, 28 ans, natif d’Agoudim, un de ces dizaines de douars gravitant autour de la commune rurale de Zaouiat Ahansal, province d’Azilal. Il est instituteur à l’école primaire Tissalmite, un douar à deux heures de marche de la vallée Zaouiat Ahansal. C’est l’une de ces écoles satellites du monde rural où enseigner est en soi une épreuve que ne réussissent que les braves.

    Un semblant d’école, sans clôture, ni latrines, ni électricité ni eau potable. Une seule salle, à l’intérieur une fenêtre grillagée à la vitre brisée, colmatée par un morceau de planche, des murs écaillés, peinture défaite. Quand la neige est au rendez-vous, en hiver, on se chauffe heureusement à l’aide d’un fourneau à bois, autrement les petits gèleraient de froid.

    M’hamed a en effet du courage d’enseigner dans de telles conditions, car il aurait pu rester dans le confort d’une grande ville comme Béni Mellal, où il avait fait ses études universitaires et décroché une licence en littérature anglaise, et y tenter une carrière professionnelle prometteuse. Au lieu de quoi, il a préféré retourner à sa montagne natale pour faire profiter son village de son expérience.

    «L’effort que je devais fournir ailleurs, j’ai préféré le déployer au profit des miens, ici, je suis plus à l’aise avec les montagnards qu’avec les citadins…», glisse-t-il en guise de confidence. Nous l’avons rencontré à Zaouiat Ahansal, un lundi, jour du souk hebdomadaire.

    Il y est venu s’approvisionner en produits alimentaires et rencontrer des amis d’enfance. Avant Béni Mellal, M’hamed a fréquenté l’école primaire de la commune Zaouiat Ahansal, puis le collège d’Aït M’hamed, une autre commune rurale située à 64 km plus loin.

    Après sa licence à Béni Mellal, il a travaillé pendant deux ans dans un chantier de voieries, à Souk Sebt Oulad Nemma (région de Béni Mellal-Khénifra), dans un poste sans rapport avec sa formation universitaire. Qu’à cela ne tienne, ses parents sont pauvres et il fallait qu’il se débrouille pour leur envoyer un pécule chaque fin du mois, en attendant des jours meilleurs. 

    En 2016, il décide de rentrer au bercail: Atlas fondation, une ONG maroco-américaine, lui a proposé un poste d’animateur socioculturel. Entre-temps, il dépose sa candidature pour passer le concours d’instituteur contractuel avec le ministère de l’Education nationale et il le réussit.

    Commence pour lui, en 2017, le parcours du combattant: «la formation n’est-elle pas un combat, surtout dans ces régions montagneuses reculées, que personne ne veut s’y engager pour sortir ces enfants de l’ignorance et de la marginalisation?» s’interroge M’hamed. Il n’a subi aucun stage de formation au préalable, mais notre instituteur est assez pédagogue pour réussir là où d’autres ont échoué: la communication avec les apprenants, d’autant que, dans cette région, il n’existe pas le moindre enseignement préscolaire.

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    Un semblant d’école, sans clôture, ni latrines, ni électricité ni eau potable (Ph. JM)

    Classe de plusieurs niveaux

    Un avantage de taille, sa maîtrise de la langue amazighe. C’est sa langue maternelle d’ailleurs. Voilà notre instituteur face à 29 élèves dans une même classe de trois niveaux de l’enseignement primaire (du 4e au 6e). Comme c’est souvent le cas dans les écoles des régions reculées du Maroc, ce mélange entre plusieurs niveaux est à lui seul une difficulté de taille pour l’enseignant.

    «Impossible de préparer une fiche pour chaque niveau et dans chaque matière, je ne prends pas une classe de plusieurs niveaux en un seul bloc, ma recette est de suivre individuellement chaque élève, il faut dire que mon appartenance à la région m’a beaucoup aidé à entretenir des relations amicales avec chacun d’eux. L’apprentissage coule de source, ma langue de communication principale est l’amazighe, on ne comprend pas la darija ici, ni d’ailleurs le français…

    «Le ministère veut que nous jouons le rôle de mourchid, soit, encore faut-il savoir dans quelle langue communiquer avec les élèves», assure M’hamed. Notre formateur ne s’en sort pas mal, le niveau des élèves dans cette petite école satellitaire est bon, à tout le moins meilleur que dans beaucoup d’autres écoles urbaines, car les apprentis suivent sans difficulté les explications de l’apprenant.Ce dernier essaie du moins, avec le peu de moyens dont il dispose, d’atténuer un peu les dégâts.

    Zaouiat Ahansal, selon le recensement de 2004, détient en effet l’un des tristes records en matière d’éducation et de formation: 93,5% des plus de 25 ans n’avaient aucune instruction, révélant ainsi le peu d’ancienneté de l’implantation des écoles dans la vallée.

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    M’hamed Oukdim, l’instituteur de l’école satellite Tissalmite, Zaouiat Ahansal (Ph. JM)

    Jusqu’en 2005, la faiblesse de l’enseignement primaire est doublée d’une forte rupture scolaire avant l’entrée dans le secondaire, les familles renonçant massivement à se séparer de leurs enfants de 12 ans pour plusieurs mois en les envoyant poursuivre leur scolarité dans des établissements lointains et difficilement accessibles. Ce n’est qu’en 2016 qu’un collège à Zaouiat Ahansal a été construit.

    A l’échelle nationale, le nom de cette commune rurale résonne comme une exception statistique, avec le deuxième Indice de développement humain communal le plus faible du Royaume en 2004, le seul avec celui d’Anemzi (Drâa Tafilalet) à être inférieur à 0,3.

    Un autre avantage dans cette école primaire Tissalmite: la création d’une sorte de connivence entre élèves et instituteur du fait de leur appartenance au même substrat socioculturel, aucune barrière linguistique, culturelle et sociale entre l’apprenti et l’apprenant.

    «Je suis plus motivé avec eux, et je travaille de tout mon cœur. Mes élèves sont en même temps mes amis, avec qui je tape sur le ballon après les cours. Nous nous racontons des histoires en faisant la route ensemble lorsque nous sortons de l’école pour rentrer chez nous…», raconte M’hamed. Il consacre aussi plus de temps aux élèves en difficulté scolaire, en se rendant chez eux pour leur expliquer ce qu’ils n’ont pas compris en classe, et continuer ainsi son combat…, contre l’ignorance.

                                                                      

    Une école sans infrastructures minimales

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    De la moisissure sur des murs écaillés, une peinture qui ne ressemble plus à rien, une micro fenêtre... Selon l’enquête sur les indicateurs de prestation de services en éducation au Maroc, publiée en 2017 par l’ONDH et la Banque mondiale, plus des deux tiers des classes rurales de 4e année du primaire ne sont pas dotées d’infrastructures minimales (Ph. JM)

    Nous savons, de par les rapports officiels et non officiels, que dans les contrées les plus reculées de la campagne marocaine, les écoles n’ont ni eau ni électricité et sont démunies d’infrastructures de base (classes et toilettes). Pour rejoindre leur école, les élèves doivent parcourir chaque jour à pied de longues distances.

    Les enseignants aussi, quand ils ne résident pas sur place dans des douars isolés. Selon l’enquête sur les indicateurs de prestation de services en éducation au Maroc, publiée en 2017 par l’ONDH et la Banque mondiale, plus des deux tiers des classes rurales de 4e année du primaire ne sont pas dotées d’infrastructures minimales. La principale contrainte est celle des toilettes fonctionnelles.

    Le quart en est dépourvu. Dans les écoles rurales satellites (de petites unités comprenant 2 à 3 classes), près de la moitié (45%) en est privée. Les chances pour un élève d’une école satellite d’accéder à des infrastructures sanitaires adéquates et de suffisamment de lumière dans les classes ne sont que de 20% (32% en milieu rural).

    Jaouad MDIDECH

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