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    Pourquoi a-t-on honte de la darija?

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5410 Le 12/12/2018 | Partager
    L’usage de ce dialecte ne pose aucun problème sur le plan linguistique
    Les élèves considérés comme des «sans langue» à l’école
    Les étudiants et profs universitaires traduisent leurs cours en darija sur Youtube
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    Khalil Mgharfaoui, enseignant chercheur en linguistique, directeur du Centre de promotion de la darija: «Si nous n’avons pas de considération envers la langue avec laquelle nous éduquons nos enfants et leur transmettons des valeurs, c’est que nous avons un sérieux problème. Il en va du respect de notre propre identité»

    - L’Economiste: Utiliser des mots de darija dans des textes en arabe standard pose-t-il problème du point de vue linguistique?
    - Khalil Mgharfaoui:
    Les mots utilisés dans les manuels scolaires concernent des noms d’objets et de plats traditionnels. Les rejeter est une absurdité. Baghrir, briouates ou ghriba… c’est la même chose que pizza en italien, paella en espagnol ou chawarma en turc. Cela n’a aucun sens de demander aux enfants de les appeler autrement pour raconter une fête familiale. Nous sommes dans une sorte d’hypersensibilité envers des mots considérés comme dégradés et dégradants. A tel point que des termes sortis du dictionnaire d’arabe standard deviennent eux aussi rejetés une fois utilisés dans la darija.
    Et puis, pourquoi accepter des mots dans les manuels venant du français, comme kawader (cadres), ou de l’anglais, comme computer, ou encore de l’égyptien, comme fatayer (galettes), et pas un mot comme baghrir. C’est un mépris pour notre dialecte et notre culture.

    - Cela n’a donc aucun rapport avec le dialecte en tant qu’outil de transmission?  
    - Quand vous demandez à un enfant qui arrive à l’école d’exprimer une idée, des sentiments, un avis… il est censé le faire avec la langue qu’il a en sa possession. L’enfant marocain, lui, est considéré comme aphasique, c'est-à-dire, sans langue. Il doit d’abord acquérir un nouvel outil d’expression avant de pouvoir l’utiliser à l’oral. Il est obligé d’apprendre l’arabe standard et le français, des langues étrangères à son environnement familial, maîtriser leur lexique et leur syntaxe pour décrire ou raconter des choses. Or, cela est contraire à l’avis de tous les pédagogues qui recommandent l’accueil des enfants à l’école avec leur langue maternelle. Si nous avons à ce point honte de la langue marocaine, c’est vraiment triste.

    - Certains estiment qu’il existe des langues et des «sous-langues»…
    - Absolument. Ils mettent les langues en opposition, surtout l’arabe marocain et l’arabe standard. Jusqu’à maintenant, nous avons bien fonctionné, car nous avons considéré que l’arabe marocain se pratique à l’oral, tandis que le standard s’utilise à l’écrit. C’est d’ailleurs aberrant de traduire un discours oral dans une autre langue à l’écrit.  
    Le fait de valoriser la langue marocaine, l’étudier, l’enseigner, ne signifie pas qu’on abandonnera l’arabe standard. Ce n’est pas une trahison. Ça a été le drame de l’arabisation. Nous avons utilisé l’arabe classique pour chasser le français sans aucune démarche rationnelle.

    - Pensez-vous que ce soit finalement un problème identitaire?
    - Ce n’est en tout cas pas un problème linguistique. Il a plus trait à la perception et à la représentation de la langue. Nous méprisons notre langue et considérons qu’elle n’est pas digne d’être écrite, de figurer sur un manuel, alors que nous parlons tous les jours. Certains considèrent que le marocain n’a pas de règle. C’est juste qu’il n’a pas de grammaire écrite. Toute langue parlée dispose forcément de règles, et n’importe quelle langue peut être utilisée pour l’enseignement et la communication.

    - Y compris la darija?
    - Contrairement à ce que l’on croit, elle est déjà utilisée pour l’enseignement. Nos étudiants dans les facultés des sciences, de droit et de médecine, par exemple, récoltent leurs enseignements en français, ou en arabe standard. Mais ils discutent entre eux et comprennent en darija. La compréhension et la révision s’opèrent en arabe marocain.  
    Ils traduisent ensuite ce qu’ils ont compris dans la langue d’enseignement pour le restituer. La transmission en classe, aussi, s’effectue souvent en marocain, sauf que ça reste officieux.
    Sur Youtube, vous trouvez énormément de vidéos d’étudiants et d’enseignants expliquant la comptabilité et les mathématiques en darija. Les termes techniques sont gardés et des mots sont conjugués à la marocaine. Les explications sont en marocain. Les connaissances sont ainsi plus accessibles. Ces personnes ne le font pas par mépris pour l’arabe standard ou parce qu’ils sont moins «religieux». Ils se sont simplement rendu compte qu’il existe un besoin.

    L’arabe standard n’est pas «en danger»

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    «Le problème de la langue arabe, c’est que nous avons voulu absolument la chosifier, la transformer en une matière figée, qui craint pour son intégrité. Au point de créer tout un problème autour de l’introduction de mots marocains que tout le monde utilise. C’est un indicateur de faiblesse immense. Nous pouvons très bien prendre des mots du marocain et les mettre dans la syntaxe arabe. Pourquoi ne pas enrichir la langue au lieu de refuser toute évolution.
    Certains vont jusqu’à penser qu’il s’agit d’un complot contre l’arabe standard. Mais qui en voudrait à cette langue? Quelle menace pourrait-elle représenter? Elle est justement en décadence parce que l’on a souhaité l’enfermer et garder son caractère sacré. Il faut la désacraliser, faire en sorte qu’elle n’ait pas peur d’emprunter des mots et accepte l’évolution, afin qu’elle redevienne une langue de travail et de production de savoirs».

    Propos recueillis par Ahlam NAZIH

                                                                                  

    Un manuel pour comprendre la langue maternelle

    La darija est une langue incomprise, méprisée. Et pourtant, c’est notre outil de communication. Afin de vulgariser des concepts liées à la langue maternelle et à l’identité, le Centre de promotion de la darija a préparé un manuel d’une centaine de pages. Il sera disponible gratuitement sur internet, début 2019.

    D’une centaine de pages, il sera présenté sous forme de foire aux questions (FAQ). Une vingtaine de spécialistes, du Maroc, de France, d’Espagne, de Tunisie et d’Algérie y ont contribué. Qu’est-ce qu’une langue maternelle? Peut-elle nuire à l’arabe standard? Existe-t-il un seul arabe marocain…?

    Les experts y apportent des réponses à de nombreuses questions. Tous les textes sont traduits en marocain, hormis ceux en arabe classique. Le Centre a, en outre, préparé une grammaire de l’arabe marocain, qui vient d’être imprimée.

    «Ce n’est pas la première initiative du genre. La nouveauté est que la darija y sera utilisée, pour la première fois, afin de se décrire elle-même», précise Khalil Mgharfaoui. Un livre sur l’origine du parler maghrébin, d’un auteur algérien, est également dans le pipe. Ces initiatives se rajoutent au dictionnaire de la darija (8.000 mots), édité fin 2016, et qui sera bientôt mis en ligne.

    «Notre centre rassemble des linguistes et chercheurs autour de la promotion de la langue marocaine, qui se cherche encore. Il ne s’agit pas d’une académie, mais simplement d’un espace de réflexion et de recherche, destiné à promouvoir la dariaj, à la normaliser et à la standardiser», tient à préciser Mgharfaoui.

     

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