Analyse

Enquête L’Economiste/Sunergia: Faut-il sanctionner les «déjeûneurs» du Ramadan?

Par Aziza EL AFFAS | Edition N°:5288 Le 06/06/2018 | Partager
Les deux tiers des sondés favorables à la punition
Profil type: homme, 45-54 ans, issu du rural et de la catégorie D-E
Les plus jeunes et les plus vieux sont les plus tolérants
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Sur un millier d’interrogés, les deux tiers sont favorables à une sanction pour les non-jeûneurs

Manger et boire pendant le mois de jeûne est toujours aussi mal perçu par les Marocains. C’est ce que vient de confirmer une enquête L’Economiste-Sunergia (https://groupe-sunergia.com/), menée auprès d’un millier de personnes.

A la question: «Pensez-vous que manger, fumer ou boire dans l’espace public pendant le Ramadan doit être sanctionné?», plus des deux tiers des interrogés (68%) ont répondu «Oui». Un peu plus d’un cinquième (22%) répondent tout de même par la négative. Ce qui représente une proportion non négligeable.

En revanche, une infime partie (3%) ne se prononce pas sur la question ou reste indécise (7%), affirmant que «cela dépend des cas». Dans cette dernière réponse, sont classés les personnes malades (67%), les étrangers (11%) ou autres (23%).

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Les régions de Drâa-Tafilalet et Beni Mellal-Khénifra sont parmi les plus rigides quant à l’application de la loi contre les déjeuneurs du Ramadan

Une lecture plus attentive des résultats de l’enquête permet cependant d’affiner ces résultats selon le sexe, l’âge, le milieu (urbain ou rural), la région et la catégorie socioprofessionnelle(1). Ceux qui se prononcent clairement pour une sanction envers les «non-jeûneurs» appartiennent principalement aux classes socioprofessionnelles C (67%) ou D-E (78%). Ils sont plutôt des hommes (70%), âgés de 45-54 ans (79%) et originaires du milieu rural (75%).

Il n’empêche que même les classes aisées (A-B) sont à 51% pour des sanctions. Mais dans cette même catégorie, une part non négligeable (43%) a répondu «non» à la question de l’enquête, alors que 6% disent que cela «dépend des cas».
Paradoxalement, les plus jeunes, mais aussi les plus âgés, sont les moins rigides! En effet, parmi les 25-34 ans et 65 ans et plus, 28% répondent «non» à la sanction.

En revanche, la tranche d’âge des 45-54 ans, est celle qui se prononce le plus pour une sanction (79%), suivie par les 35-44 ans (74%) et les 55-64 ans (69%).

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Les 25-34 ans et les plus de 65 ans sont les plus tolérants envers les déjeûneurs. 28% parmi eux se prononcent contre la sanction

De même, certaines régions semblent plus clémentes envers les «déjeûneurs» que d’autres. Il s’agit notamment des provinces du Sud qui sont à 45% contre la sanction. Elles sont suivies par la région Casa-Settat (31%), Rabat-Salé-Kénitra (28%) et Fès-Meknès (22%).

Par ailleurs, les plus stricts quant à l’application de la loi contre les «déjeûneurs» se trouvent dans les zones du Nord et de l’Oriental. Ainsi, la majorité des sondés originaires de l’Oriental se prononce en faveur de la sanction (81%), suivis par les habitants de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma (70%). Drâa-Tafilalet est aussi largement pour la sanction (84%), suivie par  Beni Mellal-Khénifra (83%), Souss-Massa (73%)…

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Les femmes sont légèrement plus tolérantes que les hommes!

Si l’on croise les résultats par sexe, les femmes sont moins catégoriques que les hommes. Près d’un quart parmi elles (24%) se prononce contre la sanction. A peine 20% des hommes sont contre la poursuite des «non-jeûneurs».

Rappelons que le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali), lancé sur les réseaux sociaux en 2009, appelle depuis quelques années pour l’abrogation de l’article 222 du code pénal (voir aussi encadré) sans grand succès. Dépénaliser la rupture du jeûne n’est pas pour demain.

Sauf que cette année, les autorités semblent avoir relâché discrètement la pression sur ceux qui n’observent pas le jeûne. Le mouvement qui milite pour les droits des minorités et pour le respect des libertés individuelles ne s’est d’ailleurs pas manifesté cette année.

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Les catégories socioprofessionnelles D-E se prononcent nettement en faveur de la sanction

Il va sans dire que l’incident qui s’est produit récemment dans la province de Safi rappelle que les mentalités ne changeront pas de sitôt. De jeunes ouvriers agricoles issus d’un village (Jemaât Shaim) se sont arrogés le droit de lyncher un homme et une femme à bord d’un fourgon.

Leur crime? Ils ne devaient pas être seuls à bord d’un véhicule, ce qui pourrait donner lieu à une rupture de jeûne en pleine journée. L’enquête est en cours pour déterminer les responsabilités. On se souvient aussi de l’agression de deux jeunes filles à Inzegane pour avoir porté des jupes la veille du Ramadan…

Que dit la loi

Selon l’article 222 du code pénal, «celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du Ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l’emprisonnement de 1 à 6 mois, ainsi que d’une amende de 200 à 500 DH.
L’article 222 exempte les minorités non musulmanes – telles que les juifs et les étrangers non musulmans – de l’interdiction de manger en public pendant le Ramadan.

                                                                           

Fiche technique

L’enquête a été effectuée par téléphone du 5 avril au 10 mai 2018 (système CATI) auprès d’un millier de répondants (dont 49% d’hommes et 51% de femmes). La majorité de l’échantillon est issue du milieu urbain (62%), soit 604 personnes. Les ruraux représentaient 38% (396 personnes).

Répartition socioprofessionnnelle
-13% relèvent des classes socioprofessionnelles A-B;
- 56% appartiennent à la classe moyenne C;
- 31% sont dans les classes D et E.

Répartition par âge
- 25% de l’échantillon se situe dans la tranche d’âge de 15 à 24 ans;
- 22% des interviewés ont entre 25 à 34 ans;
- 19% pour les 35-44 ans;
- 15% ont entre 45 et 54 ans;
- 10% ont de 55 à 64 ans;
- 9% sont âgés de plus de 65 ans.
30% habitent dans les régions du nord-est du Royaume, 41% dans le centre et 29% dans le sud. L’échantillon est donc représentatif de la population du Maroc. La marge d’erreur est de plus ou moins 3,7%.
Le refus de répondre est infime (3%), alors que les indécis représentent 7%.

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(1) Les catégories socioprofessionnelles (CSP) ont été définies sur la base de 5 critères: revenus du ménage, profession du chef de ménage, niveau d’instruction, type d’habitation et âge.

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