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    Alain Bentolila: «Les institutions doivent parler la langue du peuple»

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4920 Le 20/12/2016 | Partager
    Au risque de l’exclure de l’école, du juridique, de l’administratif…
    Les dialectes s’enrichissent et évoluent, mais il faut leur donner une chance!
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    Alain Bentolila, professeur de linguistique à la Sorbonne: «La langue devrait être un choix politique au sens le plus noble du terme. C’est-à-dire dans le sens où le pouvoir donne au peuple le droit de comprendre ce qu’on lui dit, de s’exprimer et d’être compris. C’est la base même de la démocratie» (Ph. Jarfi)

    - L’Economiste: La darija, est-ce finalement une simple variante de l’arabe classique?
    - Alain Bentolila:
    Ce qui est important, ce n’est pas la comparaison des structures ou du vocabulaire. Nous savons très bien que dans l’arabe marocain il y a un pourcentage important de mots d’origine berbère. Cet apport représente déjà une grande différence. Je pense, cela dit, que l’on perd beaucoup de temps à se demander si la darija est un dialecte, une variante d’une autre langue…

    - Beaucoup de gens se posent vraiment la question…
    - Je comprends, et ce que je peux dire en tant que linguiste, c’est que la darija est la langue parlée par tous les Marocains. C’est celle du peuple. La question la plus importante, à mon sens, est de savoir si entre l’institution, scolaire, juridique ou administrative, et le peuple marocain, il existe une véritable compréhension. Si l’institution s’exprime en une langue assimilée par tous, et si la communication est efficace. A titre d’exemple, si l’école parle vraiment l’arabe classique, cela signifie qu’une partie des écoliers éprouve du mal à comprendre ce qu’on lui dit. De la même manière, dans les tribunaux, si les magistrats parlent une langue que le prévenu ne saisit pas, un problème de défense se pose.
    De ce point de vue-là, il conviendrait de parler de la langue de la nation utilisée par tous. Si nous n’avons pas cette capacité de compréhension entre les institutions et le peuple, cela veut dire que ce dernier est tout simplement exclu, de l’école, du juridique, de l’administratif, et d’un certain nombre de médias. Je pense, néanmoins, que nous sommes actuellement à un tournant de l’histoire du Maroc, avec cette volonté affichée d’aller vers un arabe médian. Pas un arabe relâché ou appauvri, mais suffisamment proche de ce que les gens comprennent.
    - Certains médias ont effectivement fait cet effort…
    - La langue devrait être un choix politique au sens le plus noble du terme. C’est-à-dire dans le sens où le pouvoir donne au peuple le droit de comprendre ce qu’on lui dit, de s’exprimer et d’être compris. C’est la base même de la démocratie. A partir du moment où la langue sert de barrière, nous nous retrouvons dans une situation extrêmement délicate.
    La darija que les gens parlent est respectable. Elle évolue aussi et s’enrichit à mesure qu’ils évoluent. Mais il faut lui donner sa chance.

    - Beaucoup pensent que la darija ne peut pas servir d’outil de transmission des connaissances. Qu’en pensez-vous?
    - Il est évident que la langue du peuple ne demande qu’à s’enrichir. C’est le dialecte de l’enfant qui s’enrichira des savoirs scolaires et non le contraire. Les gens pensent que certaines langues sont nobles et d’autres pas. Or, il s’agit d’un instrument de communication, point à la ligne.
    Autre exemple, concernant les séances du Parlement retransmises à la télévision. Si le langage du Parlement est trop distant par rapport à celui du peuple, c’est une supercherie absolue, un théâtre de marionnettes! Qui dit institution au service du peuple, dit parler commun. Ou bien vous demandez au peuple d’apprendre l’arabe classique, ce qui est une pure folie, ou bien vous décidez que l’institution fera un pas vers la langue du peuple.
    Il ne faut surtout pas que ce problème soit pollué, ni par un nationalisme qui n’a plus cours aujourd’hui, puisque le Maroc est indépendant, ni par des considérations religieuses qui sont dans une autre sphère. De tous temps, la langue du sacré a été différente de celle du profane.

    Condamnés à être des «perroquets»

    L’illettrisme à l’école, ce n’est pas seulement une question d’approche pédagogique, mais aussi une histoire de langue d’enseignement. «Ce qui est navrant, c’est que nous savons parfaitement aujourd’hui qu’un enfant a très peu de chances d’apprendre à lire et écrire dans une langue qu’il ne parle pas ou mal. Sauf si l’on considère que lire c’est réciter», souligne Alain Bentolila. Et c’est justement le cas d’une bonne partie des écoliers. A défaut de savoir lire ou de comprendre leurs enseignements, ils apprennent par cœur et récitent. «C’est une perversion absolument terrible. Au lieu de former des enfants capables de comprendre, de donner leur point de vue, d’exercer leur esprit critique, d’analyser,… ils sont condamnés à être des perroquets. D’abord, c’est frustrant pour eux. Ensuite, quels citoyens deviennent-ils? Des individus qui ne prennent jamais la parole, et qui peuvent être leurrés par n’importe qui, parce qu’on ne leur a pas appris à comprendre», regrette le linguiste.

    Propos recueillis par
    Ahlam NAZIH

     

     

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