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Tribune

La course vers l’abîme du populisme

Par Javier SOLANA | Edition N°:4841 Le 23/08/2016 | Partager

Javier Solana, ancien haut-représentant de la Politique de sécurité et des Affaires étrangères de l’Union européenne, secrétaire général de l’Otan et ministre espagnol des Affaires étrangères, est actuellement président du centre ESADE pour l’économie globale et la géopolitique et membre émérite de la Brookings Institution. Il est un des chroniqueurs réguliers de L’Economiste  (Ph. AFP)

Dans nombre de démocraties occidentales, les populistes de droite, galvanisés par leurs victoires autoproclamées sur les «élites du système», doublent la mise lorsqu’ils dénoncent la mondialisation, à la source, selon eux, des maux de leurs concitoyens. Chez ceux dont le niveau de vie stagne ou baisse depuis plusieurs décennies tandis que leurs dirigeants politiques vantent la libéralisation des échanges et des flux de capitaux comme la recette universelle de la prospérité, l’argument fait mouche. On doit donc le combattre franchement.

Les émergents ont mieux profité de la mondialisation

Certes, la globalisation a substantiellement réduit les inégalités entre les pays, mais dans chaque pays, elles ont nettement augmenté. Les fruits de la mondialisation n’ont pas seulement profité, pour l’essentiel, aux classes moyennes et supérieures asiatiques, mais au 1% des revenus les plus élevés dans le monde entier. Aux États-Unis, par exemple, le coefficient de Gini (la mesure de l’inégalité la plus répandue) a augmenté de 5 points entre 1990 et 2013. Et les inégalités se sont également accrues, quoique plus lentement, en Chine, en Inde et dans la plupart des pays européens.
Malgré cette hausse des inégalités, les bénéfices de la mondialisation sont plus sensibles dans les pays en développement, où l’ouverture économique a permis à des millions d’habitants de sortir de la pauvreté, ce qui fait dire à l’économiste Branko Milanovic que la mondialisation «a rebattu les cartes du revenu individuel comme seule auparavant y était parvenue la révolution industrielle».

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Les supporters du Républicain Donald Trump aux élections de novembre aux Etats-Unis, veulent que leur candidat rétablisse la force de leur pays et ce en renversant le «système des élites installées» (Ph. AFP)

 Pour de nombreux habitants des pays avancés, c’est là, précisément, que le bât blesse. Ils ne sont pas opposés à la réduction de la pauvreté dans les pays lointains. Mais s’ils en concluent que les Chinois, pour prendre cet exemple, se sont enrichis, tandis que leurs propres salaires réels (compte tenu de l’inflation) étaient généralement réduits à la stagnation, ils rejetteront la mondialisation. Si chez eux, en outre, les plus riches deviennent encore plus riches, les conditions d’une révolte contre les pouvoirs en place sont réunies. L’image des «élites incompétentes» est une manne pour les populistes, qui se plaignent que la mondialisation a donné aux riches et aux puissants plus d’argent et de pouvoir qu’ils n’en ont jamais eu.
En outre, les autorités nationales doivent collaborer et s’engager mutuellement à améliorer la gouvernance mondiale. Ces dernières années, l’inadaptation des structures mondiales de gouvernance, notamment pour ce qui concerne des questions comme l’impôt et l’emploi, est devenue patente. Des discussions sur des mesures concrètes de réduction des inégalités sont à l’ordre du jour au prochain sommet du G20, en Chine. Mais parler n’est pas suffisant: les dirigeants doivent s’assurer que ces discussions se traduiront par des mesures concrètes.
D’ici la fin de l’année prochaine se tiendront d’importantes élections nationales en Europe et aux États-Unis. Si les populistes en sortent vainqueurs, nombre de conquêtes sociales seront en danger. C’est pourquoi il est absolument nécessaire que les dirigeants nationaux montrent dès à présent qu’ils peuvent – et qu’ils vont – s’attaquer aux inégalités et répondre à la détresse des laissés pour compte de la mondialisation.  
Une victoire du populisme serait la preuve que la classe politique a véritablement abandonné les électeurs. Le triomphe, au Royaume-Uni, des partisans d’un retrait de l’Union européenne devrait avoir guéri chacun d’entre nous de ses illusions: nous ne sommes d’aucune manière à l’abri des risques encourus ailleurs. L’impensable peut arriver. Les populistes peuvent gagner. Il est temps que les dirigeants nationaux montrent qu’ils s’en préoccupent .

                                                                 

Les Donald Trump ou Marine Le Pen n’arrivent pas par hasard

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Marine Le Pen, présidente du Front national en France et élue au Parlement européen a facilement récupéré le choc et l’horreur de l’attentat de Nice, le 14 juillet, jour de la Fête nationale: elle s’exprime le lendemain devant des drapeaux en berne, marquée du deuil. Son parti fonde son programme sur le «renversement du système» (Ph. AFP)

Les Donald Trump, Marine Le Pen et consorts ne sont pas parvenus à prendre pied par hasard dans la vie politique de leur pays –quand ils ne menacent pas d’y prendre le pouvoir. Ils ont exploité le sentiment que partagent nombre de leurs concitoyens d’avoir été abandonnés par une classe politique qui n’a cessé de vanter la mondialisation tout en laissant se développer les inégalités à des niveaux sans précédent.  
Certes, le rejet de la mondialisation ne se nourrit pas que de frustrations économiques: le populisme a gagné des pays où le taux de chômage est bas et où les revenus sont en hausse. Mais les déceptions accumulées offrent aux politiciens populistes le fond de vérité dont ils ont besoin pour attirer le chaland, qu’ils tentent alors de retenir à grand renfort d’exagérations et de déformations. Si les questions économiques ne sont pas résolues, les soutiens dont jouissent ces politiciens se multiplieront, risquant de ramener en arrière les sociétés où ils ont désormais droit de cité, vers des temps moins tolérants– mais aussi moins prospères.  
Mais le monde que les populistes et leur électorat voudraient recréer –un monde auto-suffisant d’États égalitaires isolés des fracas du monde– n’a jamais existé. Toute tentative de fermer les économies –voire les frontières– se traduirait par un désastre.

La seule façon de vaincre le populisme…

La seule façon d’endiguer la marée montante du populisme destructeur et de prévenir une dérive vers des mesures protectionnistes dommageables, est de reconstruire la relation avec un électorat frustré et de répondre à ses griefs économiques bien réels. La mission de tout gouvernement national est de protéger l’équilibre social qui constitue la colonne vertébrale des systèmes démocratiques. Ainsi les dirigeants politiques ne doivent-ils pas rejeter la mondialisation, mais s’efforcer de la contrôler, de sorte qu’elle contribue au bien-être de leurs concitoyens et serve leurs intérêts.
Il est essentiel que des initiatives audacieuses soient prises pour venir à bout des inégalités. Outre les mesures destinées à les réduire, et à améliorer immédiatement la condition économique de ceux qui en sont victimes, les dirigeants doivent mettre en place les structures qui permettront à leurs concitoyens de prospérer, à long terme, dans une société mondialisée. La créativité, le talent à trouver des solutions et à construire de bonnes relations interpersonnelles seront indispensables.

Traduction François Boisivon
Copyright: Project Syndicate, 2016.
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