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Enquête

L’enfer des paris hippiques: La folie du jeu, la folie tout court…

Par | Edition N°:4090 Le 07/08/2013 | Partager
Les courses par courses, la machine à doper… la dépendance
Des familles éclatées et des carrières brisées

Le pari quinté, introduit au Maroc il y a juste une décennie, reste le premier favori. Outre le gain pour une combinaison (ordre ou désordre) de 5 chevaux, la formule permet aussi un bonus sur les 3 et 4 premiers gagnants. Selon des estimations, le quinté accapare plus de 60% des paris

RAMADAN ou pas, les paris hippiques ne s’arrêtent nullement. Au contraire, ils  montent en puissance avec «les courses par courses» dont le programme et le suivi sont assurés à longueur de journée par la chaîne française spécialisée : Equida. Dimanche, 28 juillet, le Bar Terminus, au quartier Maârif, était bondé de parieurs bien après la course officiellement programmée pour le pari «quinté plus». Des pros, qu’on désigne dans le jargon des courses de «kammara». Cinq et trois placés, 4 et 2 gagnants, les annonces des paris fusaient devant le box du PMUM (Pari mutuel urbain marocain), seul resté actif durant ce mois de Ramadan dans ce bar à l’atmosphère tamisée et aux volets fermés. La seule source de lumière vient de la porte où un rideau en lamelles de plastique multicolores est suspendu. Tout comme le temps d’ailleurs qui ne compte plus pour la cohorte des joueurs qui ont dû déserter leurs occupations pour l’appât du gain. Mécaniciens, tôliers, marchands de fruits et légumes et bien entendu des employés de bureaux «endimanchés» s’y bousculent. Et le spectacle se renouvelle à longueur de semaine durant ce mois de jeûne.
Le local, pratiquement vide, est composé uniquement d’un comptoir et d’étagères dénudées : tout le mobilier a été retiré à la veille du Ramadan. Une cinquantaine de personnes sont présentes, certaines accoudées au comptoir, d’autres assises sur des cageots à légumes. Le box PMUM est resté actif le jour comme la nuit bien que l’endroit ne serve ni café ni alcool. Le Terminus, un nom qui convient bien à ce lieu où les gens semblent attendre passivement leur dernière heure. D’autres parieurs entrent et sortent selon une régularité rythmée à la cadence des courses qui partent tous les 15 minutes. Qui pointe pour s’enquérir du résultat, qui regagne son travail pour ramener de quoi parier sur la prochaine course ou encore ceux qui partent en quête d’un prêt pour une ultime tentative de «se refaire». Mais entre les uns et les autres, il y a des quidams qui ne quittent l’enceinte qu’à la fermeture. Au-delà de l’addiction, ces gens sont de la race de ceux qui ont tout perdu, ceux qui ne vivent qu’à moitié sans buts ou lendemains, et qui ne voient dans le futur que le potentiel d’un nouveau pari. A travers, bien évidemment, les résultats des parieurs à qui il a fourni des combinaisons gagnantes. Ces laissés-pour-compte du jeu se recyclent, en effet, en «vendeurs de tuyaux». Traduisez de bons numéros. Ils se targuent de connaître les arbres généalogiques des chevaux imbattables, les itinéraires et performances des jokers les mieux en vue ainsi que la géographie, au centimètre près, des hippodromes européens. Car l’information a son pesant d’or pour le déroulement d’une course. «C’est de la nature d’un terrain, plat ou lourd, que dépend aussi l’issue d’une compétition», confie ce vétéran parieur. Pour argumenter ses propos, il vous cite les chutes de chevaux donnés grands favoris sans qu’il y ait le moindre obstacle. Bref, ces vendeurs de combinaisons usent de tous les subterfuges pour vous amener à parier. Car l’usage est le versement de 10% en cas de gain. S’il n’arrive pas à vous décider, il n’hésitera pas à vous demander de lui faire emprunt de l’équivalent d’une mise même s’il vient à peine de vous parler. Pourtant, nombreux parmi ces «fins connaisseurs» qui se sont retrouvés sur la paille. Avec en prime, la perte du travail, l’éclatement de la famille et un casier judiciaire parfois bien fourni. La folie du jeu peut mener à tout sauf à la richesse. «Même ceux qui ont la chance de décrocher quelques gros lots ont fini par retrouver leur situation de départ», analyse un addictif.   Avec cette nuance qui tient au changement du train de vie et partant la hausse des mises. Du coup, tous les moyens sont bons pour les accros des paris : vente des biens familiaux, endettement, remise de chèques sans provision… Et au besoin, certains n’hésitent pas à puiser dans les caisses de leur employeur quand ils ont la possibilité d’accès. Et ils sont légion dans ces cas. (Voir témoignage).
La population des turfistes que des estimations évaluent aux environs de 300.000 personnes est constituée de toutes les catégories socio-économiques et de différents âges à partir de la trentaine. Pour s’en rendre compte, une simple visite à l’agence PMUM du boulevard de Paris plutôt connue sous le nom d’Al Houfra (le gouffre ou le trou). On y trouve de tout : costumes cravate, T-shirt et sandales ou tenues sport et baskets griffés. La majorité d’entre eux exhibe des yeux écarlates aux pupilles dilatées par la fatigue, la chaleur, ou certaines herbes bien connues de  chez nous. Des yeux fixés sur le bout de papier se tenant dans leurs mains, un regard dénué d’espoir mais contenant néanmoins une sorte de détermination passive. C’est compréhensible quand on sait que ce papier peut décider pour certains du sort de leur famille. Un programme de courses par courses qui comporte aussi des pronostics fournis par les experts de la presse française. Pas l’un d’entre eux ne sourit ni ne semble prendre plaisir à être là. Certains réussissent à détacher leurs yeux du programme pour adresser la parole à son voisin, mais l’intensité de ces hommes, ou plutôt leur manque d’intensité, fait frémir. L’enjeu, c’est que le salaire d’un mois peut passer en moins d’une journée dans cette machine infernale des courses par courses. Des paris qui se pratiquent aussi au noir avec enregistrement et validation à l’aide du terminal du PMUM. Pas loin, un autre espace dédié (café) connaît une affluence spécifique aux courses dotées de grands prix. Là, une atmosphère sombre, viciée, où suintent effluves de tabac, transpiration et café brûlant. Une ambiance miteuse composée d’un sol crasseux, de murs fendillés et des mégots éparpillés. Une vingtaine de clients sont dispersés entre tables, comptoir et box PMU. A 10 heures 30 minutes c’était la grande affluence. Les gens défilent devant le box PMU, pariant ou demandant le programme qu’ils consultent religieusement. Toutes ces informations, tous ces chiffres semblent lourds de sens pour eux, tandis que le profane n’y verra que noms de chevaux, de jokers, d’écuries françaises et des pronostics, des chiffres sans intérêts. Un parieur vide ses poches sur une table d’un  geste nerveux, comptant avec précipitation les limites de son investissement. Une camionnette de police s’arrête devant l’endroit. Un agent en descend tandis que son collègue reste au volant. Une descente? Dans un lieu où le sigle PMUM semble attesté de sa légalité? L’officier rentre et se dirige vers le box… pour parier lui aussi. Les autres parieurs le laissent passer devant et  deux minutes plus tard, il s’en va, un sourire aux lèvres, son ticket dans la poche. En quinze minutes, ce n’est pas moins d’une cinquantaine de personnes qui sont passés et les tables du café ne désemplissent pas, avec vingt à trente personnes assises en permanence, partagées entre la cigarette qu’ils tiennent dans une main, le café dans l’autre, un œil sur la chaîne Equida  et l’autre rivé sur leur petit bout de papier portant programme. De la manne générée ici et partout dans les bureaux et agences du PMUM on ne saura rien. Le DG de l’entité organisatrice des jeux dont les courses se déroulent en France n’a pas daigné répondre à nos questions.

Comment ça fonctionne

ENTRE 4 et 5 milliards de DH par an. C’est l’estimation faite du chiffre d’affaires généré par les paris sur les courses de chevaux françaises. Chiffre que le management du Pari mutuel urbain marocain n’a pas voulu confirmer ni encore infirmer. Mais selon des  auxiliaires de l’organisateur des courses, le dernier montant serait dépassé depuis l’introduction au Maroc du pari quinté plus. Cette formule dont la combinaison de base est composée de 5 numéros est validée à 12 DH y compris la TVA de 20%. Grâce à la chaîne de télévision dédiée, toutes les courses se déroulant en France sont suivies à longueur de journée et durant toute la semaine. Du profit, donc, pour l’organisateur: le PMUM placé sous tutelle de la Société royale d’encouragement du cheval de l’élevage, pour le Trésor public et pour la Promotion nationale. En effet, 70% du chiffre d’affaires va aux gagnants. Le reste est réparti entre le Trésor (15,9%), la Sorec (7%), la Promotion nationale (2,1%) et la société gérante des paris (5%). Mais au préalable, le budget de l’Etat bénéficie de la TVA de 20% appliquée il y a plus d’une décennie. Ces chiffres ne concernent que les courses de chevaux françaises. Celles qui se déroulent dans les hippodromes nationaux sont gérées par le Comité consultatif des courses.

A. G.

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