Analyse

Compétitivité industrielle: A peine 1% des entreprises font de l’export

Par Nadia DREF | Edition N°:5218 Le 27/02/2018 | Partager
Le Maroc est loin derrière la Malaisie et la Turquie
Echec de la politique de promotion des exportations
Accès au financement, couverture des risques de change… les freins
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C’est alarmant! Selon les chiffres du ministère de l’Industrie et du Commerce, à peine 1% des entreprises existantes exportent. Ce qui remet en question l’ensemble de la politique d’accompagnement tant au niveau de la promotion (Amdi, Maroc Export, EACCE, ADA…) que de la montée en compétitivité. Il y a à peine 6.000 entreprises sur un total de 600.000 à avoir écoulé, au moins une fois, leurs marchandises sur les marchés étrangers.

Seules 400 entreprises exportatrices réalisent 90% de ces flux. C’est dire que seuls les grands groupes ou les structures ayant atteint une taille importante qui s’en sortent le mieux, sachant que le tissu économique est composé à hauteur de 95% de PME. Le Maroc se retrouve encore à la traîne malgré les mécanismes mis en place avant et après le Plan d’Accélération industrielle (PAI).

A titre de comparaison, la Malaisie dispose de 90.000 exportateurs représentant 4% des entrepreneurs. Autre exemple, la Turquie compte 61.000 sociétés exportatrices (8% du tissu économique). Ces chiffres montrent à la fois l’incapacité des entreprises, surtout les PME, à franchir le pas de l’export et la faiblesse ou l’inadéquation des dispositifs mis en place pour booster les flux sur les marchés internationaux.

Cette situation impacte directement la part de la valeur ajoutée dans les exportations brutes. Cette proportion a nettement baissé passant de 81% en 1995 à 74,4% en 2011. Par ailleurs, la part de la valeur ajoutée domestique est plus faible que les moyennes nationales au niveau mondial dans le secteur de l’automobile (41%), du raffinage (42%), des produits informatiques, électroniques et optiques (47%), des appareils électriques (58%) et du textile-habillement (58%). Selon l’Office des changes, les volumes à l’export, hors phosphates et dérivés, ont atteint 201 milliards de DH en 2017 contre 184,3 milliards un an auparavant, soit une croissance en valeur de 9,1%.

Corruption, concurrence déloyale du secteur informel, accès au financement, inadéquation de la qualification du personnel, taux d’imposition locaux et parafiscaux, rallongement des délais de paiement, règlement des litiges commerciaux par les tribunaux, accès au foncier, législation du travail… Autant d’obstacles qui freinent le développement des PME et de leurs activités sur le marché domestique et à l’export. Ce qui entache sérieusement le climat des affaires.

Ce constat est corroboré par une enquête réalisée par la Banque africaine de développement (BAD), le groupe Iscae et le Forum euro-méditerranéen des Instituts de sciences économiques (FEMISE), dévoilée le 22 février à Casablanca à l’occasion d’une journée d’étude organisée par le groupe. Réalisée entre le printemps et la fin de l’année 2017, l’enquête relève également que le niveau d’intégration des PME dans les chaînes de valeur mondiales reste faible, en comparaison avec les pays de la région ou ceux à revenu comparable. 

Les entreprises interviewées expriment des besoins précis pour relever ce défi. Elles réclament un appui pour la mise en contact avec les entreprises étrangères, un besoin de crédits bancaires ou encore un support pour la mise en conformité des produits et/ou des processus de production aux normes et standards imposés.

«Jusque-là, le seul canal de financement existant est le secteur bancaire. Malheureusement les PME souffrent d’insuffisance en fonds propres et de rallongement des délais de paiement qui avoisinent les 10 à 12 mois», précise Soumya Alami, présidente de la Commission PME à la CGEM. «Malgré les promesses faites par Boussaid pour débloquer les 10 milliards de DH de remboursement de TVA, à ce jour, aucune procédure n’a été entamée», insiste Mme PME à la CGEM.

«Pour pallier la destruction de l’emploi, la hausse du chômage des jeunes et l’augmentation des inégalités économiques et sociales, il s’impose de faire un saut qualitatif à travers la mise en place d’un tissu industriel solide et une meilleure intégration des PME marocaines», préconise Tarik El Malki, directeur du développement, des relations internationales, de la recherche scientifique au groupe Iscae. «Les exportations indirectes peuvent jouer un rôle important en tant que première étape à une future internationalisation», soutient Tarik El Malki.

Les chaînes de valeur mondiales offrent de nouvelles opportunités pour l’internationalisation des PME qui peuvent en tirer des avantages potentiellement positifs. C’est ce rôle d’ailleurs qui est assigné à la série d’écosystèmes lancés dans le cadre du PAI. D’après Patricia Augier, présidente du Conseil scientifique et coordinatrice du Femise, entre 60 et 80% des flux commerciaux sont réalisés au sein des chaînes de valeur globales au niveau mondial (outsourcing, insourcing, coproduction…).

La fragmentation de la production donne aux PME une opportunité sans précédent de produire et d’exporter une partie de la chaîne de valeur (process ou inputs) en fonction de leurs avantages comparatifs. Le meilleur modèle est le secteur automobile où des PME locales, grâce aux écosystèmes, sont devenues des fournisseurs des rangs 1, 2 ou 3 auprès des constructeurs mondiaux (vitrage, câblage, coiffes de siège, acier…).

Fortes de cette dynamique, des PME marocaines ont pu améliorer leurs moyens de production pour répondre aux exigences de qualité et aux standards internationaux (amélioration des compétences des salariés, accès aux nouvelles technologies et veille sur les marchés à hauts revenus, accès à de nouvelles organisations de production, transfert de technologie…).

Du côté des entreprises, celles qui ont réussi à exporter leurs produits soutiennent que les impacts sont positifs surtout au niveau de l’amélioration de la qualité des produits, de la capacité à exporter et une meilleure productivité. Les PME qui ont échoué à franchir ce pas évoquent qu’il y a une plus grande concurrence au niveau des coûts, des prix et des délais de livraison.

«Les entreprises qui ne sont pas compétitives sur le marché domestique ne le seront jamais à l’international. Par contre, celles qui sont déjà compétitives, il faut les encourager à aller vers l’export», fait valoir Said Maghraoui Hassani, directeur de la Politique des échanges commerciaux relevant du ministère du Commerce et de l’Industrie.

Obstacles à l’intégration des chaînes de valeur

L’étude a relevé des obstacles à plusieurs niveaux. Du côté des importations, les principales contraintes résident dans la lourdeur des procédures douanières, le coût d’obtention d’une couverture contre le risque de change ou encore l’obtention du financement. Sur le volet export, les entreprises énumèrent plusieurs freins: incapacité à pénétrer les marchés, obtention d’un financement, coûts de transport, lourdeur des procédures douanières, coût de la couverture contre le risque de change, faiblesse de la R&D, difficultés d’adapter les produits aux normes imposées sur les marchés étrangers, voire des difficultés à embaucher de la main-d’œuvre qualifiée. Par ailleurs, les PME font face, dans leurs relations avec les donneurs d’ordre, à 5 types de difficultés: manque de services logistiques efficaces, déficit de compétitivité des produits, difficulté à satisfaire les exigences des donneurs d’ordre, difficulté à mettre le produit ou le processus de production aux normes et aux standards imposés ou encore le manque de main-d’œuvre qualifiée.

                                                                     

Verbatim

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■ Hakim Abdelmoumen, président de l’Amica: «Les PME se développent à deux vitesses. Celles qui évoluent au sein des zones franches bénéficient d’un appui inégalé. Dans le secteur de l’automobile, toutes les mesures nécessaires ont été prises pour faciliter le travail des équipementiers et constructeurs tant au niveau des procédures douanières que logistiques et administratives. L’objectif est de laisser ces industriels se concentrer sur leur cœur de métier et répondre à leurs commandes dans les meilleurs délais. A contrario, les PME qui évoluent en dehors des zones offshores peinent pour régler les procédures administratives, réduire le retard du passage en douane, obtenir des autorisations… c’est dommage que les administrations bloquent toujours des investissements lourds. Aussi les PME ne peuvent-elles pas faire le poids face à des entreprises étrangères dont les pays ont mis en place des fonds dédiés à l’accompagnement des industriels. Nous avons besoin d’une institution financière qui accompagne les industriels lorsqu’il y a une opportunité commerciale qui se profile. Prenons l’exemple de la France, un fonds de 500 millions d’euros est affecté chaque année pour accompagner les équipementiers. In fine, je suis contre toute mesure de protection, mais je suis pour un marché structuré et clair. Toute entreprise qui n’est pas performante au Maroc ne peut l’être à l’export. Enfin, je ne vois pas l’utilité d’une industrie 4.0 chez les PME».   

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■ Mohamed Tazi, secrétaire général de l’Amith: «Nous assistons à un essoufflement du modèle économique marocain. Le textile constitue une alternative pour booster le développement industriel du pays. La mise en place des écosystèmes a permis d’attirer de grands donneurs d’ordre. Toutefois, le secteur qui compte 1.200 entreprises, dans la majorité des PME, se retrouve confronté à des problèmes liés surtout à l’accès au financement. La sous-traitance reste un modèle d’avenir pour les textiliens, à condition de gagner en productivité, en termes d’accès aux marchés et de diversification. Il y a une urgence à placer l’industrie sous la tutelle du Chef du gouvernement comme c’est le cas en Turquie ou encore en Chine. Certes, nous sommes les champions mondiaux du fast-fashion, mais les concurrents internationaux avancent plus vite que nous».  

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■ Soumya Alami, présidente de la Commission PME à la CGEM: «Les chiffres avancés mettent en lumière la fragilité de nos PME. L’accompagnement des opérateurs sur la compétitivité reste insuffisant par rapport à la concurrence. De son côté, la PME doit produire plus de valeur ajoutée et assurer le transfert d’expertise. Nous réussirons à intégrer les chaînes de valeur si nous réussissons d’abord à créer une équipe Maroc».

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■ Said Maghraoui Hassani, directeur de la Politique des échanges commerciaux au ministère du Commerce et de l’Industrie : «Nous avons peu d’entreprises qui font de l’export. Une bonne partie exporte de manière irrégulière et réalise un chiffre d’affaires faible. Nous préparons un nouveau programme d’appui aux primo-exportateurs. Nous accompagnerons une cinquantaine d’entreprises au départ avant de généraliser ce programme. Par ailleurs, nous déployons une zone de libre-échange continentale et nous préparons l’adhésion du Maroc à la Cedeao. Les PME, à leur tour, doivent améliorer leur offre exportable et être compétitives. La création de l’Amdie favorisera également la promotion à l’international».

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■ Vincent Castel, économiste pays en chef à la BAD: «Pour que les PME puissent intégrer les chaînes de valeur mondiales, le Maroc doit développer une vision multidimensionnelle pour lever les contraintes de financement, l’amélioration du climat des affaires, l’accès au marché et le développement de la compétitivité. L’industrialisation est également importante, cela passera par le développement des PME».

 

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