Tribune

Urgence-Ecole-Maroc: La mère des batailles

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5079 Le 03/08/2017 | Partager

Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

En termes de développement économique et de justice sociale, en termes de solidarité citoyenne et de tolérance spirituelle, que peut-on attendre d’un pays dont une part importante de la population lit mal, raisonne mal et écrit encore plus mal? Si le Maroc ne remporte pas, la « mère des batailles», celle dont l’issue heureuse conditionne l’égalité  des chances, la liberté des esprits et la fraternité des citoyens, tous les efforts d’investissements tous les rappels à l’ordre des responsables resteront lettres mortes.

Tirant un trait sur de fausses  réformes qui ont eu un résultat dérisoire,  il faut aujourd’hui avoir le courage de métamorphoser l’école marocaine afin de la rendre capable de prendre la tête de la résistance collective aux mensonges et aux manipulations  et de répondre aux défis des technologies nouvelles.

Métamorphose en dix points

La métamorphose nécessaire de l’école sera forgée par tous ceux qui ont aujourd’hui la conviction que la capitulation de l’éducation et de la transmission signerait la désintégration de ce qui fait l’ humanité du peuple marocain  et… qui ne s’y résignent pas. Elle impose de lancer dix  chantiers prioritaires.

1) La résistance intellectuelle doit devenir la priorité: armer les élèves au questionnement et à la critique tout en leur transmettant un patrimoine scientifique et culturel solide.
2) La maternelle et le primaire sont décisifs, encore faut-il, au-delà d’une  diminution des effectifs au CP, imposer  une formation spécialisée pour ces enseignants  et faire  de la maîtrise du langage une priorité absolue, notamment en matière de vocabulaire et de grammaire.
3) La transformation totale de la formation initiale des maîtres. Cette responsabilité n’est pas l’apanage de l’université ; on doit  la confier à des formateurs d’expérience. Chacun des futurs maîtres devra posséder une solide culture linguistique, scientifique et historique. Enfin, il conviendra d’imposer une formation continue de qualité liée à la promotion professionnelle
 4) L’autonomisation des établissements est une idée juste dans le cadre strict des programmes nationaux.  Il faut  leur donner le pouvoir de recrutement et d’organisation pédagogique, mais surtout  en faire des lieux de formation et de culture ouverts à la communauté éducative.
5) Refuser l’échec programmé des enfants fragiles, donc ni redoublement systématique ni complaisance coupable! Aux moments cruciaux du cursus, il faut des sas de transition: ils permettront, dès le mois de février, de dresser le profil de

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«De mensonges en manipulations, de complaisances en lâchetés, notre intelligence collective se délite jour après jour. Ne cherchons pas ailleurs qu’en nous-mêmes les responsables de cette décadence intellectuelle: nous en sommes tous coupables» A. Bentolila

compétences de chaque élève et de remettre chacun à niveau selon ses besoins à raison de quatre heures par semaine en atelier.
6) La compréhension des textes doit revenir au cœur de toutes les disciplines: des textes de fiction aux textes scientifiques tous les élèves devront savoir équilibrer la liberté d’imaginer et le respect du texte.
7) Rééquilibrer la tête et la main: On traitera au collège avec la même exigence et… la même admiration les résultats du labeur intellectuel et du labeur manuel.
8) Signer un pacte entre parents et enseignants en créant une continuité culturelle entre la maison et l’école. On rendra notamment  obligatoires des entretiens individuels réguliers avec trace écrite.
9) Mettre la technologie au service d’une école humaniste en se méfiant de l’éblouissement du numérique. Les tablettes, à elles seules, ne résoudront pas l’échec  scolaire mais, utilisées avec pertinence, elles permettront aux  enseignants de prendre en compte les élèves les plus fragiles.   
10) Rassembler sur un même territoire  tous les partenaires de l’éducation autour d’un même projet : prévenir et lutter contre l’illettrisme. Région, ville, académie, chacun gardera  sa propre mission et ses responsabilités spécifiques; mais tous  œuvreront dans un même élan afin que   les différentes populations en difficulté aient accès à une maîtrise  linguistique, scientifique  et   culturelle.

Retrouver la foi perdue

Dans leur majorité, les  responsables  marocains, ont, depuis des décades, perdu foi dans la capacité de l’école publique de dépasser  les déterminismes sociaux. Ils ne croient plus vraiment en sa vertu de lutter contre  les inégalités individuelles et sociales.
Et dès lors qu’ils   ont  cessé de croire qu’une école ambitieuse pouvait permettre aux défavorisés de «forcer» leur chance, ils  ont aussi cessé  de faire de l’éducation  une priorité absolue. En acceptant que l’échec scolaire  soit une fatalité, ils ont ainsi progressivement privé l’école marocaine de son sens et précipité les plus fragiles des élèves dans les bras de ceux qui tentent de transformer leurs frustrations en désespoir.  
Seule la raison des élèves marocains  offre au Royaume une chance de victoire contre la bêtise et l’inculture. Si nous voulons qu’ils ne tombent pas dans les pièges grossiers qui leur sont tendus, il faut que l’école que l’on a tant négligée et les familles que l’on a tant délaissées comprennent que  leur mission conjointe est  de faire des enfants de ce pays des résistants intellectuels. Il ne s’agit donc pas d’annoncer la énième «réformette», de celles qui ont fini par épuiser la bonne volonté des enseignants et les espoirs des parents.

 

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