Economie

Délais de paiement: Dans le privé, les grands tuent les petits

Par L'Economiste | Edition N°:4979 Le 13/03/2017 | Partager

La détérioration des délais de paiement ne touche pas que les donneurs d’ordre publics contrairement aux idées reçues. Si les grandes entreprises de l’Etat sont à l’origine de difficultés rencontrées par le privé en accumulant des impayés, les grandes structures dans le privé sont réputées aussi être de mauvais payeurs. De la grande distribution par mauvaise foi aux secteurs financier et industriel, aucune activité n’est épargnée par ce fléau. Pourtant, le sujet reste tabou dans les organisations patronales où l’on a souvent tendance à ne s’en prendre qu’à l’Etat. Tout un écosystème de petits prestataires et de PME est actuellement menacé à cause de factures impayées chez les grands donneurs d’ordre privé. Par peur de représailles, la plupart des témoignages recueillis par L’Economiste l’ont été sous couvert d’anonymat.

■ «Arrêtons de prendre les PME pour des banques»

Les retards de paiement ne sont pas une spécialité du secteur public. Dans le secteur privé, les entreprises si promptes à critiquer les administrations, devraient balayer devant leur porte. Les retards de paiement inter-entreprises s’accumulent. En moyenne, ils peuvent atteindre jusqu’à 9 mois, relève Khalid Dahami, président de la Fédération du commerce et services de la CGEM.
Les délais de paiement dépendent des rapports de force entre client/fournisseur. Ceux-ci jouent en défaveur des petites et moyennes structures. Ce phénomène qui pollue le climat des affaires, touche beaucoup moins les multinationales, lesquelles s’entourent de procédures et obéissent aux règles de la maison mère.
 Les opérateurs lancent un appel «au militantisme des grandes entreprises pour qu’elles paient leurs clients et fournisseurs». Car ces retards projettent l’entreprise dans un cercle vicieux: mois de trésorerie, retard de paiement des clients, des salariés etc. Les plus chanceuses peuvent s’appuyer sur les lignes de financement si elles existent, d’autres sur des prêts privés et dans la très petite entreprise les opérateurs font même appel à la solidarité familiale. «Ce genre de situation ne permet pas à l’entrepreneur de se projeter, ni d’investir. Sans environnement sain, rien ne peut marcher», poursuit Dahami. «Il faut arrêter de prendre les PME pour des banques». La situation des entreprises s’est tellement détériorée que très peu d’entre elles envisagent de recruter.
K. M.

                                                                       

■ Grande distribution: Le holà des fournisseurs!

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Ça traîne là aussi! Quasiment tous les segments sont concernés, de l’hyper aux magasins spécialisés voire la supérette de quartier. Les fournisseurs triment. «Les délais sont généralement lents », explique Abdelkrim Mazouzi , CEO d’Accent. «Nous nous retrouvons facilement au-delà des 90 jours avec le retail, mais l’avantage c’est qu’il n’y a pas d’impayés. Ce sont de bons payeurs», reconnaît le fabricant marocain d’équipements et terminaux électroniques. Heureusement que l’open-market fait largement le job: 80% du business de la marque se fait sur ce segment. Les fournisseurs de l’agroalimentaire voguent dans la même galère. «Les commandes ne font pas défaut mais il est vrai que les périodes se rallongent de plus en plus. Nous comptons sur la loi sur les délais de paiement, mais les donneurs d’ordre font ce qu’ils veulent», confie un responsable d’une grande marque agroalimentaire. Le ressenti est le même chez les fournisseurs de matériels électriques. Reda Sekkat, DGA d’Ingelec, parle d’une «tendance plutôt à la rallonge, avec un délai moyen de 4,7 mois sur le marché local».
 Cela a évidemment des incidences sur la trésorerie des fournisseurs. «Nous payons nos fournisseurs de matières premières, qui sont essentiellement étrangers, avec un maximum de 90 jours, pour ensuite facturer à 150 jours… » Le décalage n’est pas toujours évident à couvrir dans les comptes pour l’industriel.
S. F.

                                                                       

■ L’agriculture s’aligne sur son cycle d’exploitation

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Entre 10 et 12 mois. C’est le délai de paiement en usage entre opérateurs de l’agrofourniture et les agriculteurs. La gamme des fournitures englobe la quasi-totalité des intrants. Mais tout particulièrement, les produits phytosanitaires, le petit matériel de traitement et les engrais. Tous ces produits et bien d’autres sont réglés après récolte et vente de la production. Et souvent, les frais de cueillette et transport sont préfinancés par les mêmes fournisseurs d’intrants. Cela sans pour autant générer des conflits significatifs. Bien au contraire, le système arrange tout le monde. Sauf, qu’il est contradictoire avec l’esprit de la loi qui fixe le délai de paiement à 90 jours, sauf convention contractuelle. Mais ces principes ne résistent pas à la spécificité agricole, notamment les activités orientées export. Ces dernières sont tenues de livrer un produit compétitif et de qualité irréprochable. De ce fait, tous les soins doivent y être apportés, en temps opportun. De leur côté, les producteurs/exportateurs doivent supporter un délai de paiement excédant souvent les 9 mois. C’est le cas des agrumes exportés sur le marché russe.
A.G. 

                                                                       

■ Agences de com: «Où est le bon de commande?»

«Il faut avoir les reins solides pour survivre dans ce secteur». Ce constat d’un opérateur traduit les difficultés des agences, notamment celles qui en sont à leur début. Si les délais de paiement réglementaires sont de 60-90 jours, 80% des clients ne les respectent pas. Les meilleurs paient au bout de 6 à 9 mois. «Nous avons chaque année l’équivalent de 6 à 7 millions de DH d’impayés», témoigne un dirigeant. Selon ce spécialiste de la communication, il est déterminant de se rapprocher du service Achats pour avoir plus de chances d’être payé à temps. «Le service marketing ou communication, qui est notre interlocuteur habituel, se soucie plus de la livraison de la prestation, que du suivi des procédures de règlement des factures», poursuit-il. D’où l’intérêt de connaître les procédures et les normes en vigueur en matière de bons de commandes, factures…
En l’absence d’un bon de commande, il est beaucoup plus difficile de se faire payer à temps, notamment auprès des grands groupes, à cheval sur les process. «Sans bon de commande, les grands groupes ne paient pas». Les petites structures sont celles qui pâtissent le plus des paiements tardifs. L’agence n’est payée que plusieurs mois après livraison de la prestation.
A. E.

                                                                       

■ Chimie-parachimie: Aux impayés s’ajoute la chute des commandes

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«Le délai moyen de paiement s’élève à 8 mois. Mais cette moyenne cache d’importantes disparités». Pour cet opérateur, la situation a commencé à se compliquer vers la fin de l’année dernière. «L’attentisme est tel que les délais s’allongent, le tout se traduit par la multiplication des incidents de paiement: les chèques et les effets de commerce qui retournent impayés se comptent par milliers, poursuit un chef d’entreprise. Dans le secteur de la peinture en particulier, certains industriels constatent un début d’année catastrophique avec un secteur de l’immobilier toujours en grande difficulté. «Les grandes entreprises privées adjudicataires de marchés publics recourent à la sous-traitance. Elles reçoivent tardivement les paiements et répercutent sur les PME», indique un opérateur. Sauf que, ces entreprises semblent prendre un malin plaisir à retarder plus qu’il ne le faut les paiements de leurs fournisseurs et prestataires.
K. M.

                                                                       

■ Tourisme: Visibilité zéro
 Les avis sont unanimes dans le secteur du tourisme. Il n’y a aucune visibilité pour l’activité en 2017, du moins pour les trois prochains mois, déplore Abdelatif Kabbaj, président de la Confédération nationale du tourisme (CNT). Il faut dire que de plus en plus, les ventes sont de dernière minute et cette situation est devenue structurelle. S’y ajoutent des retards inquiétants dans les délais de paiement, surtout en provenance de la clientèle corporate. Des entreprises clientes qui, dans la majorité, souffrent elles-mêmes, de retards de paiement. Du coup, elles répercutent le même attentisme. Compte tenu de la stagnation du tourisme en 2016 (avec 1,5% de plus que 2015) et l’absence de stratégie d’urgence pour le secteur, les opérateurs ne s’attendent pas à des miracles en 2017. Une ville comme Marrakech, la locomotive du tourisme par exemple, tourne avec un taux d’occupation de 30% en ce mois de janvier. Si en 2016, l’activité a frôlé le crash, malgré la COP qui a permis d’atténuer la crise, les prévisions sont plus pessimistes pour 2017. Les trésoreries des hôtels sont très tendues, tient à préciser Lahcen Zelmat, président de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière (FNIH) en raison des baisses au niveau des taux d’occupation. Les marges sont aujourd’hui écrasées du fait de la pression sur les prix alors que les charges augmentent, explique-t-il. Une situation qui effraie aujourd’hui les investisseurs. Il n’y aura pas de grosses annonces cette année, prévoient les opérateurs. A l’exception des chantiers en cours, les opérateurs du secteur réduisent la voilure en ce qui concerne les investissements. «Il faut être fou pour investir en ces temps de crise», estime Kabbaj.
B. B.

                                                                        

■ La LLD en route vers un crash

Comme dans presque tous les secteurs, celui de la location de véhicules longue durée (LLD) subit de plein fouet les dégâts des délais de paiement «à durée indéterminée». La situation de beaucoup d’acteurs est tendue, concède un dirigeant d’une société du secteur. S’il n’y a pas d’évolution, on se dirige vers un crash. Toutes ou partie n’arrivent plus à se faire payer dans les temps, ce qui pose d’énormes problèmes de trésorerie. «Dans la LLD, 3 à 4 jours de retard équivalent à plusieurs millions de DH de trésorerie à trouver», soutient une autre source. Ceci dit, les opérateurs font le distinguo entre les impayés du public et ceux du privé qui sont finalement étroitement liés.
 Quand l’Etat qui est généralement le premier donneur d’ordre dans le cadre des projets structurants notamment ne paie pas, les trésoreries des entreprises de BTP qui lui sont liées sont dans le rouge. Elles ont donc du mal à leur tour à honorer les facteurs de leurs fournisseurs. «Au lieu de se concentrer sur la création de richesse, les entreprises gaspillent leurs ressources pour baisser les coûts et recouvrer leurs impayés», déplore un opérateur.
 M.A.B.

■ Les agences de voyages aux abois

Le rallongement des délais de paiement préoccupe également la corporation des voyagistes. Des enseignes structurées se plaignent de retards qui se multiplient. La règle des 90 jours est rarement respectée. D’autant plus que les agences de voyages sont tenues de verser la totalité des recettes liées à la billetterie aux compagnies aériennes à 15 jours fin de mois. Pendant ce temps, les commandes de la clientèle «entreprises» ne peuvent être encaissées dans le meilleur des cas, avant 90 jours.

 

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