Reportage

Formation des imams: «Dans 20 ans, l’islam modéré sera dominant»

Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:4978 Le 10/03/2017 | Partager
Les lauréats de l’Institut M6 vont propager les valeurs de la doctrine juste
Un travail pour assécher les sources de l’extrémisme
Les imams mourchidines sont interdits de fatwa
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«L’Institut Mohammed VI de la formation des imams contribue au renouvellement des relations spirituelles entre le Maroc et les pays africains, sachant que l’activité humaine comporte des erreurs. Ce qui est juste, nous le confirmons. Nous corrigeons les erreurs et nous complétons les insuffisances», souligne Abdeslam Lazaâr (Ph. Bziouat)

- L’Economiste: Le Maroc a lancé la réforme du champ religieux. Quelle est la place de l’Institut Mohammed 6 de la formation des imams dans ce dispositif?
- Abdeslam Lazaâr:
Le monde, particulièrement musulman, fait face au terrorisme, un fléau qui puise son origine d’une mauvaise compréhension de l’islam. L’Institut corrige les croyances pour que la doctrine soit juste et saine. Sur le terrain, l’Institut combat les fausses idées pour en propager les plus justes. Nous avons des étudiants du Mali, de la Guinée, de la Tunisie, la France, le Tchad et le Nigéria. Ils diffusent l’islam modéré dans leurs pays. Après 10 ou 20 ans, cet aspect de la religion sera dominant. En fait, nous avons réalisé de grands pas, mais il fallait accomplir ces efforts à partir des années 70 au moment où la pensée extrémiste est entrée au Maroc. Nous avons pris du retard.

- Quand verra-t-on le bout du tunnel?
- Quand plusieurs promotions auront terminé leurs études et seront dispersées dans les pays africains et ailleurs, l’image de l’islam aura changé. En fait, cela dépendra du nombre de pays qui vont contribuer à cette opération.
Certains pays ne veulent pas envoyer leurs étudiants, mais préfèrent dupliquer le modèle marocain pour l’appliquer chez eux. C’est une bonne chose. Si tout le monde se mobilise, une dizaine d’années suffisent pour rétablir l’image de l’islam. Pour cela, la pensée extrémiste devrait être isolée et contrecarrée. Cette pensée est alimentée par l’ignorance. Attention, l’armée et les services de sécurité ne suffisent pas à éradiquer ce phénomène. Il faut aussi un travail de la pensée pour assécher les sources et les affluents de l’extrémisme. Il ne faut plus qu’on ait peur quand on s’approche d’un musulman comme maintenant.
- Dans cette formation, comment traiter la politisation des imams?
- Nous avons la conviction que l’imam est pour tout le monde à l’intérieur de la mosquée où prient les fidèles quels que soient leurs courants politiques.
Dans la société, il est l’imam de tous, des musulmans et des non-musulmans. Par le dialogue, nous essayons de convaincre les étudiants pour que cette vision soit leur conviction. Les expériences des pays qui ont réservé des mosquées à telle catégorie ou telle autre ont débouché sur des conflits qui ont mis à terre leurs pays.
En plus, nous avons des étudiants qui viennent de pays où toute la population n’est pas musulmane. Cet imam doit apprendre à coexister avec les musulmans pour unifier leurs rangs et avec les citoyens.
- Leur apprenez-vous comment traiter ce sujet crucial?
- Au Maroc, les choses sont claires: l’imam ne peut pas être un politique car il est pour tout le monde. Donc, il est inacceptable qu’un imam, appartenant à un parti politique, s’adresse à la communauté, en rendant hommage à son parti et en critiquant les autres. Nous sensibilisons les étudiants étrangers à cette réalité.
Vous êtes les imams des musulmans dans votre pays et vous êtes le modèle dans votre société. Mais c’est dangereux d’aller jusqu’à dire que dans telle mosquée, il y a un tel parti. Cela a causé l’effondrement de l’économie et de la société comme en Egypte.
Pourtant, Al Azhar devait être le modèle, au lieu de se perdre avec d’autres courants. Le citoyen ordinaire vient à la mosquée, non pour écouter les discours politiques, mais pour s’approcher de Dieu et se faire pardonner les fautes commises au cours de la semaine.
 
- Et pour les fatwas? Au Maroc, c’est réglé, mais pour les autres étudiants, quels moyens vous leur donnez pour les affronter?

- Nous leur apprenons à distinguer entre la fatwa et l’orientation. L’imam mourchide conduit la prière et fournit des réponses aux questions connues. Il ne doit pas dépasser certaines limites comme pour dire que la banque est halal ou haram. S’il fait une fatwa, il est dans l’erreur. C’est un imam mourchide et non un moufti.
La fatwa concerne une question générale et nouvelle sur laquelle un théologien ou un imam n’est pas habilité à édicter. La distinction du Maroc est de disposer du Conseil supérieur des Oulémas qui est doté d’une commission de la fatwa.

- Avez-vous l’impression que les étudiants ont compris que l’objectif de l’Institut est de propager un islam modéré?
- Tout le monde, théologien ou simple musulman, est conscient que l’image de l’islam a été dénaturée. Les concepts de la religion comme Achoura, Salafia, Jihad,… ont été déformés. Nous essayons de les corriger.

- Des jeunes sont embrigadés via Internet. Vous leur apprenez comment le domestiquer?  
- Nous avons des séances de formation dans le domaine des TI dont tous les étudiants profitent. Nous avons également un module destiné à montrer comment un imam peut exploiter les réseaux sociaux. Il est enseigné par un spécialiste.

- Y-t-il des différences dans la formation des étudiants marocains et étrangers?
- Le but de l’Institut est de rendre service aux pays qui nous envoient leurs étudiants. Ils sont formés pour aller travailler dans leurs pays. L’étudiant doit maîtriser la langue et les lois en vigueur chez lui, en plus de connaître les sciences théologiques et humaines qui peuvent l’aider à transmettre la véritable image de la religion musulmane.

Des imams pour les militaires

L’Armée n’est pas en dehors de ce mouvement de reprise en main des imams. En effet, l’Institut Mohammed VI accueille actuellement 100 étudiants. A la fin de leurs études, ces lauréats vont intégrer les casernes qui disposent d’une mosquée pour chacune.
Cet imam aura une formation notamment dans les sciences théologiques, la communication, les institutions politiques et les droits de l’homme et les connaissances dans le règlement de l’armée. Le ministère des Habous et des Affaires islamiques met la dernière touche à la confection d’un guide pour les casernes. Son contenu sera enseigné à l’Institut.

Propos recueillis par
Mohamed CHAOUI

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