Tribune

De l’Administration à la veille du numérique

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:4931 Le 04/01/2017 | Partager

Ancien directeur de Banque de dévelop-pement et haut fonctionnaire dans l’administration marocaine, Mohammed Germouni est actuellement professeur visiteur de quelques universités étrangères et consultant pour des questions de développement et d’endettement. Il est l’auteur d’un ouvrage sur l’engineering et la technologie puis d’un essai sur les problèmes d’investissement, et il contribue à des revues spécialisées (Ph. MG)

Il n’y a pas d’administration sans une réorganisation régulière et une révision appropriée des règles de son fonctionnement, au risque de  dépérir sinon de bloquer certaines évolutions positives. Le passé comme le présent recèle d’exemples du genre, à travers le monde, de régions avec une administration en tout ou partie à bout de souffle ou tout simplement en voie d’obsolescence.
Le degré prononcé d’arriération de l’administration du «makhzen» aura été déterminant dans l’établissement des protectorats français et espagnol. Cette double protection fut au total le résultat d’un refus quasi permanent  de réformes, devenues à la fois indispensables et urgentes notamment après les défaites militaires successives face à la France puis  à l’Espagne au  milieu du XIXe siècle.
A son tour, la modernisation de l’Etat marocain aura été en grande partie le produit d’une administration nouvelle de type occidental introduite par la France, dont l’organisation et les structures actuelles trouvent leurs origines pour l’essentiel dans une expérience de plus d’un siècle jalonné de quelques réformes ponctuelles et partielles menées en particulier depuis l’indépendance. Quelques simples rappels des principales caractéristiques qui sont demeurées les siennes orientent vers autant de pistes pouvant être privilégiées pour lever certains de ses handicaps devenus majeurs.
D’abord, la forte centralisation de l’Etat et une administration publique concentrée peuvent être considérées comme de simples prolongements de la phase du Protectorat français qui, elle, a duré moins d’un demi-siècle (1912-1956), et fut marquée par une culture, un code de procédures et des traditions s’inspirant du modèle français de la période  entre les deux-guerres mondiales. Une forme pyramidale, une hiérarchie relativement rigide, des règles disciplinaires peu en phase avec l’Etat de droit, un esprit de corps excessif et un centre qui inspire toutes les instructions, décide presque tout, encore faiblement ouvert dans l’ensemble sur les besoins des usagers et de la société, malgré d’infructueuses tentatives de changement intervenues sous la pression des évènements.
Devenant un «frein» jugé sérieux à la croissance économique, selon plusieurs études officielles successives notamment, l’administration publique marocaine limiterait en particulier l’expression des initiatives d’individus et la manifestation d’entreprises nouvelles. Cela tient au fait que l’appareil a des circuits longs, des rythmes lents et certains de ses procédés sont demeurés relativement opaques. Elle peut même constituer dans certains cas un handicap encore mal mesuré à l’apparition d’activités de production de biens et de services et à la création de revenus supplémentaires allant jusqu’à obérer la compétitivité de l’économie du pays en raison de coûts exogènes, à la fois non prévus  et injustifiés, les ordres de grandeur du phénomène de la corruption manquant de rigueur pour être retenus.
Avec des équipements, des infrastructures sommaires et précaires dans bon nombre de cas, les services administratifs dans le monde rural demeurent éloignés des populations. Une telle situation se traduit par une faiblesse des prestations dispensées aux concernés en quantité comme en qualité, constituant de ce fait une des raisons renforçant le départ vers les centres urbains. Si la concentration des services, des pouvoirs de décision et des moyens au niveau central est encore considérée comme excessive, avec en corollaire une faiblesse caractérisée de ressources humaines, matérielles et du rendement au niveau des services extérieurs, elle entraîne un important décalage entre les missions confiées aux services hors des ministères et celles qu’il conviendrait de leur attribuer dans une logique de déconcentration pertinente.
Beaucoup de structures administratives au niveau central ont eu tendance à se démultiplier au cours des années, entraînant fréquemment une inadéquation entre l’appareil et les moyens dont il dispose pour réaliser ses missions. Des études réalisées par le gouvernement au cours des deux dernières décennies ont mis en relief une tendance prononcée à la multiplication des services par deux, voire par trois fois, selon les administrations prises comme échantillons et dont la justification n’était pas toujours évidente, ainsi qu’une segmentation également discutable de plusieurs organigrammes. Ceci continue de favoriser une dispersion évidente des ressources en cadres supérieurs et rend la transversalité difficile dans plusieurs cas. Le même décalage peut être observé également entre celles créées et l’usage réel qui en est fait, s’apparentant dans certaines situations à des coquilles vides, à défaut de la compétence requise pour animer ladite structure. En sécrétant  un foisonnement de circuits et de procédures, le travail de l’administration marocaine développe des effets négatifs prenant la forme d’une faible articulation entre processus et procédures, d’une multiplication de formulaires et d’imprimés souvent inaccessibles aux populations analphabètes, d’une abondance de pièces difficiles à fournir et de dossiers à constituer et une  pluralité de services concernés par des procédures similaires.
C’est rappeler la difficile reconstruction du système sur des bases nouvelles devant concilier stabilisation de la charge financière globale et émulation de l’ensemble du corps administratif. Le pari audacieux sur des départs anticipés à la retraite par exemple n’a pas réglé pour autant la question de fond, posant encore plus de problèmes. Il manque toujours une étude exhaustive, rigoureuse des emplois, des compétences, des possibilités de leur redéploiement selon les besoins de l’administration du futur, et qui devait être un préalable à une telle opération restée sans lendemain.

Effectifs et rémunération

Des études comparatives menées il y a quelques années, effectuées en termes de proportion de la population totale, font ressortir que les effectifs de la fonction publique marocaine étaient par exemple pratiquement similaires à ceux de la Turquie, de l’ordre du tiers de la proportion observée en Egypte et de près des deux tiers de celle de la Tunisie. Dès lors, comme en d’autres domaines, la nuance sera la meilleure compagne de la rigueur, mais l’ordre de grandeur constitue un indicateur d’alerte.
Le système de rémunération qui prévaut actuellement dans l’administration publique marocaine se caractérise par plus qu’une «opacité», même pour des initiés. Il peut donc être difficilement qualifié «d’équitable», si les écarts varient actuellement de 1 à 52! La disparité devient ainsi structurelle. Il a même été établi qu’il pouvait être démotivant pour de nombreuses catégories d’agents et de fonctionnaires.

 

 

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