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Tribune

Maghreb-Europe : Le nouveau paysage migratoire

Par L'Economiste | Edition N°:207 Le 07/12/1995 | Partager

par le Pr Larbi BENOTHMANE*

L'accord d'association entre le Maroc et l'Union Européenne vient enfin d'être conclu. Dans cet accord, le volet social et notamment la question de l'émigration est pratiquement traitée en appendice, à part l'annonce du principe concernant le traitement égalitaire des immigrés dit "légaux". Pourtant, en cette fin de siècle, les données nouvelles du phénomène migratoire sont d'une telle acuité qu'elles dominent l'actualité et habitent déjà l'avenir.


Certes, l'émigration continue comme par le passé d'avoir pour origines la paupérisation croissante de nombreux pays du Sud, l'explosion démographique, l'augmentation du chômage, la perpétuation des déséquilibres des termes des échanges Il est admis aussi que ni les vagues de xénophobie, ni l'hostilité ou les humiliations, encore moins les politiques restrictives de fermeture des frontières des pays d'accueil, ne peuvent freiner complètement le mouvement. Un récent rapport du FNUAP (1992) estime que, malgré ces entraves, "les migrants seront de plus en plus nombreux à franchir les frontières nationales", des migrants qu'il convient souvent de considérer comme des "réfugiés économiques". Aujourd'hui, pas moins de 70 millions de personnes de par le monde travaillent légalement ou clandestinement hors de leurs pays.
Au-delà de l'historique du phénomène migratoire marqué par une forte demande de main-d'oeuvre dans les années cinquante et par des tentatives de freiner le flux depuis le milieu des années soixante-dix, le constat actuel est que, confronté à des données nouvelles, le paysage migratoire ne peut donc, malgré les contraintes, que continuer de prendre de l'importance.

Les pays qui composent l'Union Européenne maintiennent et renforcent plus que jamais leur décision de fermer leurs frontières face aux demandeurs d'emplois du Sud. Bien qu'ils se disent conscients du risque de vivre dans un environnement où les déséquilibres démographiques et économiques sont manifestes. Contre ces risques cependant, seules des précautions surtout sécuritaires ne sont pas tout à fait absentes.
Ils estiment aussi être conscients de l'urgence de poser la question de l'émigration dans sa vraie perspective, à savoir celle du co-développement: cette perspective a pour ambitions l'aide au développement du Sud, l'ouverture commerciale mutuellement profitable et l'incitation à l'investissement.
Il en résulterait un rééquilibrage et une réduction des inégalités entre les pays du Nord et du Sud et par conséquent une diminution, à terme, du désire d'émigrer. L'approche est séduisante. Elle est en filigrane dans l'accord d'association entre le Maroc et l'Union Européenne. Encore faudrait-il qu'elle soit suivie d'actes concrets. Jusqu'ici, ces actes tardent à voir le jour de façon significative.
En fait, la réflexion autour de cette perspective n'a pas tari depuis les années soixante-dix, et donne souvent l'impression d'être une sorte de justification des pays de l'Union Européenne en considération de leur décision d'arrêter unilatéralement les flux migratoires. Au cours des dernières années, une politique alternative à l'immigration, fondée sur plus de coopération et de partenariat économique, a pu se dessiner mais de façon relativement encore nébuleuse.
Le propos ici n'est pas de traiter de cette politique, mais de dégager dans ce qui suit quelques enseignements tirés de la politique de l'allocation des ressources à l'échelle internationale et des nouvelles données démographiques qui contribuent à accentuer les traits des mouvements migratoires actuels.

Démographie et immigration


De nombreuses études(1) montrent que cette double décision de fermer les frontières et d'arrêter les flux migratoires ne constitue pas la meilleure formule face à la montée de l'émigration. Le facteur démographique le démontre de façon incontestable. Ainsi, le taux de fécondité de l'Europe n'a jamais été aussi bas dans l'histoire de l'humanité puisque pour renouveler la population, il faut un taux de 2,1 enfants par femme. Or, en France, ce taux a été de 1,6 en 1994, il est de 1,4 en Allemagne et de 1,3 enfant seulement en Espagne et en Italie.
D'un autre côté, l'âge médian dans l'Union Européenne est de 34 ans, alors qu'il est de 17 ans dans les pays d'Afrique du Nord: une famille y compte 5 à 6 enfants alors que dans certains pays d'Europe (Italie du Nord), elle ne compte qu'un seul enfant. Ces données démographiques montrent nettement que la césure est forte entre la rive Nord et la rive Sud de la Méditerranée.
Plus, en Europe, le nombre de personnes âgées dépassera assez vite celui des enfants et des jeunes. Vers 2025, en Allemagne, il y aura deux fois plus de personnes du troisième âge que de jeunes: 35% contre 17%. On peut facilement imaginer les effets d'une telle situation à moyen terme sur la productivité et les coûts de la protection sociale(2).
Globalement en tout cas, si les rythmes actuels sont maintenus, les études précédemment citées estiment que la population de la rive Nord de la Méditerranée dont celle de l'Espagne, la France et l'Italie s'accroîtra de 4% vers la même date (2025), alors que celle de la rive Sud dont le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte augmentera de 87%. Autrement dit, la population de l'ensemble des pays de l'Union Européenne sera largement dépassée par celle du Monde arabe vers 2015.
A côté de ces données démographiques, les différences de niveaux de vie entre les deux rives sont telles que les pressions migratoires du Sud vers le Nord ne pourront que s'amplifier(3). Aussi, prétendre assurer par des mesures uniquement protectionnistes "l'immigration zéro" relève de l'irréalisme.

On sait déjà, en effet, que la politique de la fermeture des frontières est en ce sens une grande illusion: comment peuvent efficacement y parvenir des pays hautement touristiques comme la France, l'Italie ou l'Espagne avec des dizaines de millions d'entrées et de sorties d'étrangers? Comment, en outre, réellement endiguer l'émigration clandestine du Sud et de l'Est qui sont de plus en plus aujourd'hui considérées comme une réalité évidente. Une immigration clandestine qui contribue par ailleurs à une certaine flexibilité économique dans plusieurs secteurs de l'économie des pays d'accueil(4).
En fait, les pays d'Europe ne peuvent continuer de nier les nouveaux visages et les nouvelles évolutions du phénomène migratoire. Il leur appartient plutôt d'essayer de les maîtriser et de les intégrer dans leurs politiques sociales et économiques. L'exemple fourni par les Etats-Unis qui ont instauré une politique d'intégration et de quotas est, en ce sens, à méditer. La démarche américaine part du principe que les immigrants contribuent au dynamisme démographique du pays d'accueil et que ce dynamisme impulse la prospérité et le rayonnement du pays d'accueil. C'est pour cela même que les tenants de cette politique estiment que les problèmes démographiques et la question de l'immigration sont intimement liés(5).

Richesse et pauvreté


Les données démographiques se caractérisent donc par une dénatalité au Nord et une forte progression au Sud. Ce phénomène ne constitue pas la seule ou la moindre différence entre eux. Richesse et pauvreté les éloignent encore plus.
Le revenu par habitant dans les pays à faible revenu est passé de 140 à 270 Dollars entre 1965 et 1980, alors qu'il a augmenté dans la même période de 8.800 à 14.400 dollars dans les pays industrialisés. Durant les années 90, le revenu dans les pays à faible revenu a même régressé à son niveau des années 1970.
Parallèlement, l'investissement dans ces pays se trouve aussi largement affecté. Selon la Banque Mondiale, à l'horizon 2000, les pays du Sud représenteraient 85% environ de l'accroissement de la population active alors qu'ils ne bénéficieraient que de 15% de l'investissement productif.
Plus, les dernières données disponibles sur les flux d'investissements à l'étranger montrent que cinq pays riches (les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, le Japon et la France) accaparent les deux tiers de cet investissement alors que la part des pays en développement reste très faible au niveau de 2%.
Les transferts opérés par la Banque Mondiale connaissent une évolution identique. Entre 1975 et 1980, ils étaient de l'ordre de 28.368 millions pour atteindre 8.660 millions de Dollars entre 1990 et 1994. Ils accusent ainsi une baisse considérable, soit un transfert de près de 9 à 2 Dollars par habitant durant ces mêmes périodes.

Ce sont des données alarmantes qui démontrent clairement que l'allocation des ressources à l'échelle internationale ne peut qu'aggraver la crise des pays du Sud et rendre encore pus problématique le financement de la croissance créatrice d'emplois stables. Une crise qui à son tour ne peut que renforcer la pression migratoire du Sud vers le Nord.
Or la seule alternative qui s'offre aujourd'hui à cette échelle se réduit:
- soit à accepter une certaine mobilité transfrontalière de la main-d'oeuvre et donc accepter le fait migratoire. Cette solution est refusée par les pays du Nord qui à leur tour connaissent un taux de chômage élevé et apparemment durable;
- soit à redéfinir l'allocation des ressources à l'échelle mondiale et régionale dans la perspective d'accroître l'investissement productif dans les pays du Sud pour y créer des opportunités d'emplois susceptibles de freiner les pressions migratoires. Face à la réalité, cette hypothèse, comme la première, semble avoir peu de chance d'être considérée comme réaliste ou réalisable à terme.
Pourtant, plus cette situation se prolongera, plus la question migratoire deviendra plus complexe. Dans les pays du Sud, la situation de l'emploi se dégrade continuellement. Au début des années 90, les pays du Maghreb sont confrontés à un taux moyen de chômage particulièrement élevé (entre 18 et 20%), surtout parmi les jeunes de 15 à 24 ans, les femmes et la population active en milieu urbain. Pire, la durée moyenne de chômage s'est allongée et le chômage des diplômés est en augmentation constante depuis que les emplois créés par l'Administration n'absorbent plus comme par le passé les lauréats des systèmes universitaires et de formation professionnelle.

Ce sont autant de facteurs d'incitation à l'émigration. Des facteurs qui s'ajoutent, à l'évidence, à d'autre causes qui sont tout aussi importantes comme les bas salaires ou les salaires inadaptés aux besoins vitaux, l'inexistence de couverture sociale, ou d'allocations de chômage. Le mimétisme à l'égard de ceux qui ont déjà émigré et qui reviennent au pays avec un semblant de réussite, l'inexistence de perspectives pour un grand nombre de jeunes, accompagnées de la fascination qu'exerce toujours le pays d'accueil, particulièrement par le biais des médias. Pour toutes ces causes réunies, l'émigration ne peut s'arrêter et les candidats à l'émigration clandestine ou non seront toujours plus nombreux.
Compte tenu de la conjugaison de tous ces éléments, l'émigration peut changer de destination ou modifier ses moyens d'accès légaux ou clandestins dans les pays d'accueil. Elle ne peut s'arrêter de manière définitive.

* Le Pr Larbi Benothmane est enseignant à l'Université Mohammed V de Rabat et membre du Conseil National de la Jeunesse et de l'Avenir (CNJA).
(1) J.P. Carson: Tendances des migrations internationales, OCDE, Paris, 1992, également El Futuro de las Migraciones, OCDE, 1989.
(2) J.C. Chesnais: Le crépuscule de l'Occident, démographie et politique, R. Laffont, 1995.
(3) Conseil de l'Europe: Rapport sur les nouveaux pays d'immigration, Doc. 6211, 1990.
(4) M. Larbi Benothmane: Emigration clandestine et coopération CEE-Maghreb, Vues économiques, Casablanca, 1992; Espaldas mojadas, morir en la frontera del Estrecho, El Pais, octobre 1992.
(5) J.C. Chesnaiss: op. cit.

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