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    Les grands flux de l'investissement : Délocalisation : Des miettes pour les PVD

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Quelle chance pour les industriels : la production d'un bien peut être fragmentée. Les composants fabriqués dans les pays développés du Nord sont ensuite expédiés vers des pays du Sud où une main d'oeuvre bon marché assemble le produit final (comme c'est le cas pour les vêtements).

    Cette logique de délocalisation a permis aux Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) d'Asie de se développer. Elle peut également avoir pour objectif d'implanter des usines d'assemblage dans un pays pour conquérir le marché local.

    Après l'euphorie des années 1970, les investissements étrangers directs dans les pays en voie de développement sont pourtant retombés dans les années 80. Selon les statistiques des Nations Unies, moins de 20% de ces investissements allaient aux PVD à la fin des années 80. L'Afrique, dont la part était déjà marginale au début des années 1980 (2,4% pour la période 1980-1984), en a reçu moins de 2% en 1988-1989. Parallèlement, les investissements croisés entre pays développés connaissent une augmentation considérable. Dans les pays asiatiques qui disposent d'industries intensives en main-d'oeuvre (textile, sidérurgie...), les investissements directs du Japon ont baissé, alors qu'ils augmentaient dans les secteurs de haute technologie et dans les services.

    En dépit de cette évolution, face à la persistance d'un chômage massif et croissant dans les pays riches, le coupable est tout trouvé : la délocalisation et les importations à bas prix. Pourtant, et contrairement à une idée reçue, la délocalisation vers les pays du Tiers-Monde n'est pas particulièrement en vogue, les transferts se faisant de plus en plus entre les pays développés eux-mêmes. La raison en est simple : les pays présentant comme seul avantage une main-d'oeuvre abondante et bon marché attirent peu les investissements directs étrangers, puisque les écarts de coûts salariaux entre le Nord et le Sud se réduisent.

    Au contraire, la mode est aux opérations de relocalisation ou de désinvestissements dans les pays du Sud. Seuls quelques secteurs qui ne parviennent pas à achever l'automatisation de la production (comme l'assemblage dans l'habillement) ou ceux qui fabriquent des produits de bas de gamme pour lesquels la demande est plutôt faible, font l'objet des délocalisations. Mais le phénomène apparaît toujours comme un facteur de destruction de l'emploi dans les pays du Nord, justifiant un retour au protectionnisme.

    Succès allemands...

    L'exemple allemand est assez significatif. Les opérations de délocalisation des firmes allemandes du textile (hors habillement), aujourd'hui rarissimes, ont désormais pour objectif la conquête de marchés où l'automatisation de la production est réalisable.

    Les firmes allemandes de l'habillement, manquant de main-d'oeuvre spécialisée, ont entamé leurs processus de délocalisation dès la fin des années 50 dans les pays d'Europe de l'Est et les PVD. Profitant de leurs relations privilégiées avec les pays d'Europe de l'Est, qui leur permettaient d'obtenir des gains de productivité, elles ont pu concilier la délocalisation et la qualité du produit final finalement réimporté en Allemagne.

    ...Et règlements de comptes à la française...

    Le cas français diffère sensiblement. Les firmes de l'Hexagone accélèrent les opérations de délocalisation dans les années 80. Les plus grands groupes transfèrent en général leurs productions dans leurs filiales déjà existantes des pays du Bassin méditerranéen (Portugal, Espagne, Maroc, Tunisie).

    Les grands distributeurs français imposent aux fabricants des conditions de prix et de livraisons draconiennes incitant ceux-ci à la délocalisation. Les distributeurs recourent d'ailleurs eux-mêmes à la délocalisation. En Allemagne, le processus est mieux maîtrisé, puisque distributeurs et fabricants sont de tailles relativement égales, ce qui les incite à coopérer plus étroitement. Les conflits au sein de la filière textile en France et l'insuffisance de la taille des entreprises de l'habillement sont un facteur méconnu de la délocalisation. On a plutôt tendance à dénoncer le dumping social des pays à bas salaires...

    Au moment où les firmes françaises accélèrent leurs opérations de délocalisation, les firmes américaines, britanniques ou japonaises, tout comme leurs concurrentes allemandes, mettent en oeuvre de nouvelles stratégies d'internationalisation et abandonnent la quête traditionnelle d'une main-d'oeuvre bon marché.

    S'il existe un secteur dont la délocalisation dans les pays à main d'oeuvre bon marché a été la plus poussée, c'est bien celui des composants électroniques. Mais parallèlement, cette industrie connaît un introduction de nouveaux équipements automatisés et l'apparition rapide de nouveaux produits. Les stratégies de réduction des coûts salariaux par la délocalisation dans les pays à bas salaires reculent d'autant plus vite que les changements technologiques se diffusent plus rapidement que dans l'industrie du textile-habillement. Dans l'activité d'assemblage en sous-traitance, les barrières sont beaucoup plus hautes dans les années 1980 que dans les années 70, lorsque les nouveaux pays industrialisés d'Asie y ont fait leur entrée. Les investissements nécessaires sont très élevés, alors que dans les années 1970, la main-d'oeuvre féminine asiatique habile et bon marché attirait les firmes multinationales. Désormais, les travaux d'assemblage exigent des opérateurs et des techniciens hautement qualifiés.

    Pourtant la délocalisation dans les pays à main-d'oeuvre bon marché continue à apparaître comme le nouveau bouc émissaire idéal, responsable du chômage massif dans les pays développés. Les appels protectionnistes contre les importations à bas prix se multiplient, depuis les firmes menacées jusqu'à l'opinion publique dans son ensemble.

    Le bouc émissaire idéal

    La diffusion du changement technologique dans les pays industriels s'accompagne donc d'une résurgence du protectionnisme sous toutes ses formes. La demande de protection provient souvent des syndicats et des firmes qui ne délocalisent pas leurs activités.

    De nombreuses mesures internationales adoptées dans le cadre de l'Organisation Internationale du Travail ou du GATT tentent de réglementer les conditions de travail de la main-d'oeuvre des pays du Tiers Monde. Les clauses sociales inscrites dans les accords préférentiels du commerce international ente les pays industriels et les pays en développement autorisent des sanctions contre les pays qui ne respectent pas des normes minimales en matière de conditions de travail. A la différence des barrières protectionnistes traditionnelles (tarifs ou quota) qui peuvent être détournées par divers moyens et n'ont pas d'impact sur les conditions de production dans les pays du Tiers Monde, les clauses sociales permettraient l'égalisation des coûts de production et à terme la régulation de la concurrence des pays à faibles coûts salariaux jugée déloyale. Mais elles sont loin de régler le problème : de nombreux gouvernements des pays du Sud n'y voient que des mesures de protection déguisées, visant à interdire les importations de produits à bas prix dans les pays développés.

    La délocalisation des opérations nécessitant une main-d'oeuvre nombreuse ne permet pas aux pays du Sud de développer une industrie complète puisqu'elle les cantonne dans le rôle de simples sous-traitants. Dès que la rentabilité est remise en cause, les firmes changent de pays "d'accueil", compromettant le processus d'apprentissage.

    par E.M. Mouhoud (1)

    (1) D'origine algérienne, El Mouhoub Mouhoud est l'un des meilleurs spécialistes français des phénomènes de délocalisation industrielle. Docteur ès sciences économiques de l'Université de Paris I - Panthéon Sorbonne et maître de conférences à l'université de Paris-Evry, il est membre du CESSEFI (Centre d'Etudes sur les Spécialisations et les Stratégies Economiques et Financières Internationales de l'Université de Paris et auteur de nombreux ouvrages sur la division internationale du travail.

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