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Politique Internationale

La légende d'Ismail Kadaré, cet écrivain qui veut restaurer ses oeuvres

Par L'Economiste | Edition N°:627 Le 29/10/1999 | Partager


· L'auteur réécrit sur tout. Il ajoute des notes en marge de vieilles éditions de
ses livres


Ismail Kadaré, 63 ans, le conteur exilé de l'Albanie, n'écrit presque plus. Mais il restaure son oeuvre sans relâche. Il a toujours aimé travailler au café, s'installant au gré des saisons près de la terrasse ou au fond de la salle devant un expresso qui lui dure toute la matinée. Le rituel est immuable, pour les horaires, entre dix heures et midi, comme pour les lieux. Il choisit des bistrots près de son domicile, entre le Luxembourg et le Panthéon, où les garçons le connaissent comme habitué sans pour autant le reconnaître, quoiqu'intrigués par ce petit monsieur discret qui remplit au stylo-bille une page et demie ou parfois deux puis s'arrête.
"Il faut avoir peur d'écrire plus, mais cela fait quand même une moyenne de 500 pages par an", souligne Ismail Kadaré qui aime l'épaisseur de sa solitude dans ces cafés parisiens. Sur de grandes feuilles pliées en deux, il aligne les tumultes balkaniques, histoires tragiques ou grotesques de pachas ottomans et d'autocrates marxistes, autant que les antiques légendes de ces montagnes gorgées de sang. Cet anonymat lui est impossible dans la capitale albanaise.
Depuis des années, il réécrit sur tout. D'une calligraphie serrée, il ajoute des notes en marge de vieilles éditions de ses livres. Quand la place manque, il colle de petites feuilles. Reprendre, élaguer, compléter. "L'oeuvre définitive n'existe pas, mais je voudrais arriver au maximum de la perfection", se justifie l'écrivain qui veut redonner à ses romans leur forme première. "Les versions qui ont été traduites sont celles publiées sous la dictature; ce sont des livres que j'ai dû moi-même couper ou arranger pour qu'ils puissent être imprimés", raconte Kadaré, soulignant que "l'autocensure est la plus insidieuse et la pire des mutilations". Il écrivait ce qu'il voulait vraiment dire, puis discutait avec sa femme, souvent pendant des nuits entières, de ce qui pouvait passer ou non. Ainsi, dans le "Palais des rêves" la description d'Istanbul, capitale d'un empire ottoman agonisant, où un sultan despotique rêvait de pouvoir contrôler les songes de ses sujets.

Ingénieur des âmes


De son propre aveu, il fut "un cas particulier" sous la dictature communiste, tout à la fois auteur reconnu et persécuté, "celui dont le plus grand nombre d'oeuvres ont été interdites". Il ne fut pas un dissident et il le reconnaît volontiers: "l'Albanie d'Enver Hohxa était comme l'URSS de Staline où toute forme d'opposition était férocement éliminée". Mais il est fier de n'avoir jamais été un laquais, un "ingénieur des âmes" au service du Parti.
En restant sur le fil du rasoir et au prix de lourds compromis, il réussit à écrire de vrais livres. "C'était ma seule ambition et à chaque fois une victoire à l'arraché; j'étais écrivain avant même d'être contestataire", souligne l'auteur du "Général de l'armée morte".
Il avait alors à peine vingt-quatre ans. Ce premier roman qui le rendit aussitôt célèbre racontait la dérisoire et pathétique traque d'un général italien à la recherche des corps de ses soldats restés dans les montagnes albanaises. On était déjà bien loin du réalisme socialiste.
Les gros volumes bleus des oeuvres complètes publiées chez Fayard construisent tome après tome l'oeuvre définitive. Les 7ème et 8ème viennent de sortir et comprennent notamment l'un des romans les plus directement politiques de l'écrivain, "L'hiver de la grande solitude", qui raconte la rupture de l'Albanie avec l'URSS de Khroutchev. La version précédente comprenait une centaine de pages en plus qu'il fut contraint d'ajouter pour montrer que le peuple soutenait avec enthousiasme la lutte contre "le révolutionnarisme". Le livre jugé "pessimiste" avait irrité le Parti, mais Enver Hoxha lui-même était plutôt flatté des quelques scènes le campant au moment de son grand défi à Moscou. "Sa vanité était sans limite et je savais qu'il laisserait sortir le livre", souligne l'écrivain toujours fasciné par cette réunion au sommet où, en octobre 1961, se brisa l'unité du mouvement communiste international.

Admiré et jalousé


"C'était un huis clos shakespearien avec des gens qui se haïssaient et qui tous avaient du sang sur les mains", témoigne Ismail Kadaré convaincu que l'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Dictateur implacable jusqu'à sa mort en 1985, Enver Hohxa, le "pacha rouge", fils de bonne famille et ancien étudiant en France, était aussi un dandy et un lettré raffiné. Il éliminait sans pitié tout ce qui défiait son pouvoir absolu mais ne pouvait pas ne pas reconnaître le talent de cet écrivain qui, pour la première fois, donnait une place à l'Albanie dans la littérature mondiale. "On était de la même ville et du même quartier. Il se voulait écrivain lui aussi", raconte Kadaré qui, pendant des années, risqua sa tête pour être tout à la fois admiré et jalousé par le tyran: " Face à un tel pouvoir un grand écrivain isolé est comme un arbre marqué pour être abattu".
Le régime s'est effondré quelques mois à peine après son arrivée à Paris. Il a continué à écrire, mais un seul de ses livres "Spiritus" évoque en partie l'Albanie de l'après-communisme. "Il m'est difficile d'en parler, car il s'agit maintenant d'un monde banalisé où les gens s'intéressent seulement et encore plus qu'ailleurs à gagner rapidement le plus d'argent possible". Il est désormais comme orphelin de ses monstres et privé d'adversaires à sa mesure. Ecrire sous la dictature en tournant les interdits avait un sens: "Chaque lecteur était comme un critique scrutant et relisant le texte pour en saisir tous les messages".

Marc SEMO
Syndication L'Economiste-Libération (France)

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