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    La force réelle des Banques Centrales

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Taux de change, inflation... les banques centrales, qui disposent du pouvoir de création de la monnaie, ne maîtrisent pas ces phénomènes. Elles se heurtent aux forces des flux monétaires qui spéculent, à travers les frontières, par de simples jeux d'écritures, aidés par les réseaux informatiques. Débat entre un Européen pétri du S.M.E. et un Japonais gardien du Yen fort.

    Les hommes d'affaires et les spéculateurs brassent chaque jour des milliards de Dollars par le biais des systèmes informatiques des marchés financiers. Quelles en sont les conséquences pour les Banques centrales ?
    Takeshi Ohta : Dans les années 80, quand je travaillais à la Banque centrale japonaise, nous avons constaté qu'il était rigoureusement impossible de fixer de quelque façon que ce soit les cours des changes. Nous étions pourtant conscients de la nécessité de cours stables. Nous avons alors déclaré que la meilleure politique de stabilité consistait à ce que les nations les plus importantes coopèrent autant que possible et s'efforcent de stabiliser ensemble les cours des changes.

    En Europe, ce n'est que cet été que nous avons pu constater une nouvelle fois ce qui se passe quand un système de changes s'effondre. La coopération a-t-elle été insuffisante ?
    Henning Christophersen : La puissance concentrée dans le marché nous a tous surpris. Ce qui s'est produit cet été devrait donc nous servir de leçon : les banques centrales doivent suivre les marchés financiers de plus près et mieux évaluer l'évolution des choses. Nous devons toujours garder à l'esprit que la stabilisation des cours ne met pas en jeu un simple mécanisme technique, mais la question plus générale de la crédibilité d'une politique économique. Si la politique monétaire n'est utilisée que pour masquer un manque de prudence en matière macro-économique, les marchés ne s'y laisseront pas longtemps tromper.

    Que pense un responsable japonais des efforts européens pour stabiliser les cours?
    Takeshi Ohta : Nous avons toujours considéré le Système Monétaire Européen comme une réussite et ce, malgré les turbulences de l'été 1993. L'élargissement des marges de fluctuation des monnaies à 15% a entraîné de facto une phase de transition : un passage de cours fixes à des cours véritablement flottants.

    Il s'agit maintenant de convaincre le marché de la crédibilité des mesures macro-économiques dont nous parlions tout à l'heure. Dans les années 80, nous avons constaté que les réserves en devises semblaient très limitées dès lors que le marché a perdu confiance en une monnaie. Depuis, le volume des échanges s'est de nouveau accru fortement et c'est maintenant encore plus difficile pour une banque d'émission de se maintenir en intervenant sur le marché.

    Vous parlez d'une période de transition en Europe. Transition vers quoi ?
    Henning Christophersen : La période actuelle peut déboucher sur un flottement complet, ce qui serait ma foi une perspective plutôt inquiétante. La question est en fait la suivante : retournerons-nous à de faibles marges de fluctuation, avec toutes les conséquences que cela implique, ou les cours dériveront-ils de plus en plus ?

    Face à cette alternative, le problème est de savoir si les pays membres prendront les mesures économiques indispensables à temps ou bien trop tard, comme par le passé. Si l'on est alors obligé de s'en remettre à des interventions du fait des erreurs commises, les moyens à la disposition des banques centrales seront alors bien insuffisants, comme l'a fait remarquer à juste titre M.Ohta. Cet été, certaines banques d'émission ont utilisé en un seul jour la moitié de leurs réserves en devises.

    C'est pour cette raison qu'il est essentiel que les gouvernements et les banques centrales parviennent à convaincre les marchés de la crédibilité de leurs politiques économiques respectives.

    Un pays ne peut fixer de taux d'intérêt sur de l'argent placé à 24 heures à 500% sans que les marchés se demandent combien de temps la banque centrale compte supporter cela avant que toute activité économique ne soit étouffée et que cela ne bloque tout investissement.

    Qui aura la parole au cours de la phase de transition qui s'amorce : les gouvernements, les Banques centrales, les spéculateurs ?
    Henning Christophersen : Il y a certes des spéculateurs, mais une large part du marché est influencée par des entreprises et des institutions qui doivent, pour des raisons juridiques ou commerciales, protéger la valeur de leurs biens ou de leurs investissements. Si une caisse de retraite ou une entreprise a acheté 600 millions de Francs français et arrive à la conclusion que cette monnaie baisse, les dirigeants de la caisse devront vendre pour éviter une perte à ses assurés. La situation est la même pour des entreprises qui ont investi et qui veulent dégager des bénéfices.

    La parole est donc à ceux qui ont la responsabilité des biens et des investissements, c'est-à-dire bien sûr les gouverneurs des Banques centrales et les gouvernements qui déterminent la politique économique des différents Etats.

    Il faut aussi être conscient du fait que toutes les vagues de spéculation ne sont pas toujours une réussite pour les intervenants privés du marché. En d'autres termes, les investisseurs, les dirigeants d'établissements financiers et également les spéculateurs se trompent parfois dans leurs estimations. Au cours de l'hiver 1992-93, par exemple, il y a eu beaucoup de cas de spéculation qui ont échoué et qui ont coûté beaucoup d'argent à certains. Le pari des spéculateurs ne marche pas toujours dans un seul sens et certaines banques d'émission sont beaucoup plus agressives que d'autres.

    Quel est le ressort de cette agressivité : la fermeté ? la conviction ?
    Henning Christophersen : Pour réussir, les Banques centrales doivent avoir la certitude que leurs gouvernements respectifs prendront les mesures nécessaires en matière de politique économique et sauront par exemple donner une nouvelle orientation à la politique économique.

    Takeshi Ohta : A la Banque centrale, nous avons ainsi essayé par nos interventions de faire connaître notre point de vue au marché, en émettant une sorte de signal. Nous avons pu indiquer le chemin et créer dans le même temps sur le marché une certaine incertitude. Les interventions d'une Banque centrale peuvent être utiles lorsqu'elles sont menées de façon concertée avec d'autres banques d'émission et qu'elles sont coordonnées à des mesures macro-économiques. Ce "tango" financier doit être dansé par au moins deux partenaires...

    Et ce tango doit annoncer une nouvelle phase de stabilité?
    Takeshi Ohta: Exactement. C'est de cela que l'Europe a aujourd'hui terriblement besoin. D'où la question que j'adresserai à M. Christophersen : combien de temps durera la phase de transition actuelle en Europe ?

    Henning Christophersen : La situation actuelle est comparable à celle où le "Serpent monétaire" s'est effondré au milieu des années 70, les monnaies européennes fluctuant ensemble par rapport au Dollar. Après la disparition du "Serpent", l'opinion publique européenne s'est très vite aperçue qu'il est dangereux de ne pas avoir de cours fixes. C'est à la suite de cela que s'est développé, grâce à 1' initiative de Valéry Giscard d'Estaing et d'Helmut Schmidt, un système bien plus stable. C'est précisément quand le risque de cours flottants est présent que le besoin de rétablir une certaine stabilité se fait le plus sentir.

    Vous estimez possible et nécessaire de rétablir aujourd'hui une marge de fluctuation étroite des cours ?
    Henning Christophersen : Oui, mais cela impliquerait également que les gouvernements européens décident de leur politique fiscale et budgétaire en collaborant beaucoup plus étroitement.

    Takeshi Ohta: Pas seulement au sein de la CEE. Les Européens, les Américains et même les Japonais devraient essayer d'élaborer une politique commune de stabilité, comme cela a déjà été tenté avec l'Accord du Louvre. Pour cela, il faudrait d'une part que les valeurs économiques fondamentales retrouvent une certaine sécurité et d'autre part, que le Deutschemark, peut-être avec le Franc français, reprenne en Europe un rôle de monnaie-pivot. Car c'est ce qui a changé après la réunification : auparavant, ce qui était bon pour l'Allemagne était bon pour l'Europe...

    Il y a également en Asie toute une série de pays dont les régimes devraient évoluer vers des économies de marché. Ce ne sera possible que si les biens et les capitaux peuvent circuler librement et ne sont pas entravés par des taux de change complètement irréalistes fixés par l'Etat.

    La production de biens, d'automobiles, de matériel hi-fi ou de machines-outils sera-t-elle à l'avenir dominée par les flux invisibles des marchés financiers ? Ou bien faut-il penser que les marchés financiers s'adapteront plutôt aux réalités économiques ?
    Takeshi Ohta : A la fin des années 80, la situation était telle au Japon qu'on ne pouvait pas gagner grand-chose par l'activité industrielle traditionnelle du fait de l'abondance des biens de consommation. Les entreprises ont plutôt placé leurs liquidités sur les marchés financiers. La situation a changé après l'effondrement de la Bourse des valeurs, et nous pouvons maintenant nous remettre à produire des biens à des prix aussi compétitifs que possible.

    Henning Christophersen : Il subsiste toujours un risque que l'économie soit dominée par l'évolution des marchés financiers et des capitaux, surtout si certains misent sur une certaine inflation pour faire des profits à court terme. La perspective est alors de gagner plus d'argent par des placements financiers que par une activité industrielle avec tous les risques qu'elle comporte . Cette tendance est constante dans l'histoire. C'est pourquoi les gouvernements doivent être conscients de leurs responsabilités et mener, même si c'est parfois politiquement délicat, une politique économique qui justifie la confiance en leurs monnaies respectives. 

    Entretien animé par Thomas Rüst, correspondant aux Etats-Unis de Tages Anzeiger (Suisse)

    Abstract

    La spéculation menace aujourd'hui l'équilibre monétaire mondial et le courtier George Soros est plus connu que le président de la Federal Reserve Bank. Le pouvoir est-il passé dans les mains de ces spéculateurs au détriment des institutions traditionnelles : banques centrales et gouvernements ? Ancien gouverneur adjoint de la banque centrale japonaise, Takeshi Ohta est aujourd'hui l'un des principaux responsables d'une grande banque japonaise qui intervient quotidiennement sur le marché des changes. Il débat de ces questions avec Henning Christophersen qui au gouvernement danois, puis à la Commission des Communautés Européennes, a également été confronté aux tourmentes monétaires de ces dernières années. Pour eux, le pouvoir des banques centrales est clairement remis en cause, mais l'action des spéculateurs, qui comporte des risques, n'est que la conséquence du déséquilibre existant entre politiques monétaires et politiques économiques. C'est aux gouvernements de régler ce problème. S'ils y renoncent, la spéculation aura alors de beaux jours devant elle...


    Takeshi Ohta

    64ans, est vice-président de la banque japonaise Daiwa. Jusqu'en 1990, il était gouverneur adjoint de la Banque Centrale japonaise.

    Henning Christophersen

    54 ans, est vice-président de la Commission des UE, en charge de l'économie et des finances. Avant sa nomination à Bruxelles il a exercé différentes. fonctions gouvernementales au Danemark, notamment comme ministre des Finances et ministre de l'Economie.



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