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    La Dai-Ichi Kangyo, première banque du monde : Un droit de vie et de mort sur les entreprises

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Première banque mondiale, la Dai-Ichi Kangyo exerce son influence sur l'ensemble des marchés financiers de la planète. Actionnaire privilégié de plus de 120 grandes entreprises, elle fait partie du club fermé des dirigeants de "Japan Inc." : la triade administration - entreprises - classe politique qui assure en cogestion l'ensemble du pouvoir.

    A la fin des années 80, les Japonais possédaient le plus grand empire financier de tous les temps. Les fleurons de l'immobilier américain et européen portaient l'étendard blanc marqué du rond rouge. En 1991, les prêts à l'étranger des banques nippones se montaient à 2.071 milliards de Dollars, soit 36% du marché financier international, une multiplication par 4,5 en 7 ans. Les avoirs japonais dans le monde, estimés à 350 milliards de Dollars, impressionnaient ou plutôt exaspéraient l'Occident qui dénonçait la guerre commerciale à la "Une" de ses plus prestigieux magazines.

    Cette jalousie, exacerbée par chaque nouvel étalage de la richesse nippone a dû faire sourire plus d'une fois les gardiens du trésor de la Dai-Ichi Kangyo. Japonaise jusque dans le choix méticuleux de la formule de politesse adressée à chaque client qui entre dans une de ses 400 succursales, moins tournée vers l'international que certaines des onze autres banques commerciales de l'Archipel - bien qu'elle soit le seul établissement à offrir des services en anglais -, la première banque mondiale gère sans faire de vagues des actifs de plus de 484 milliards de Dollars.

    39 millions de comptes au Japon

    Avec la confiance que donne la puissance, la Dai-Ichi Kangyo joue naturellement gagnant dans tous les paris qu'elle prend. Elle est implantée sur 4 continents, membre du marché des futurs américains, gérante de 39 millions de comptes au Japon, banquière et conseillère de 110.000 PME japonaises.

    Elle assure le rôle de centre financier du groupe Dai-Ichi Kangyo, l'un des six "keiretsu" du pays, grands groupes industriels qui couvrent tous les secteurs de l'économie nationale et qui contrôlent le quart du capital, des actifs et du chiffre d'affaires des sociétés japonaises. Ses actifs et son réseau sont tels qu'elle peut vendre quarante milliards de Yens de titres sur les six premiers mois de l'année fiscale 1993 sans affecter son équilibre, rafler sans effort à ses rivales nippones onze des 21 émissions d'obligations Samourai et Shogun émises en 1992/93 sur la place de Tokyo et se classer aussi parmi les plus importants garants des émissions d'euro-obligations par les entreprises japonaises, convaincre à l'inverse 33 des 115 entreprises étrangères cotées d'être leur agent payeur au Japon, ou encore s'engager sans frissonner comme banque de coordination dans un projet de construction d'un pont en Chine d'une valeur de 79 millions de Dollars.

    La contrepartie : Payer les échecs

    Cette puissance tentaculaire lui donne concrètement un droit de vie et de mort sur des centaines de milliers d'entreprises au Japon et, au moins, un moyen de pression considérable sur de nombreuses institutions à l'étranger qui n'ont pas dédaigné son argent (les "city", autrement dit les banques commerciales nippones, contrôlaient, par exemple,12% des actifs des banques américaines en 1991). Muramoto Construction, une entreprise familiale du bâtiment de la région d'Osaka employant 1.200 personnes, en a récemment fait l'expérience. Comme des milliers d'autres patrons, les actionnaires de la vingt-troisième entreprise de construction du pays n'avaient pas su résister à l'argent facile promis par le boom économique de la fin des années 80, la fameuse "bulle" financière. Ils avaient accepté des commandes liées à l'industrie du golf et à l'immobilier. Le ralentissement économique les a laissés sur le carreau, avec 590 milliards de Yens (5 milliards de Dollars) de dettes. La Dai-Ichi, elle-même empêtrée dans un filet serré de créances douteuses, a refusé le plan de redressement proposé par la direction qui prévoyait un nouveau prêt de 30 milliards de Yens, forçant Muramoto à la faillite.

    La sentence des banques (la Dai Ichi n'a pas agi seule) a fait grand bruit au Japon. "La faillite de Muramoto pourrait préfigurer un changement de la politique bancaire", a titré à la "Une" le quotidien Asahi. En contrepartie de leur pouvoir sur les entreprises, les banques nippones acceptent en effet habituellement la responsabilité de l'échec. "Les entreprises japonaises entretiennent des relations étroites avec leurs banquiers qui sont souvent leurs actionnaires (...) Quand elles rencontrent de grosses difficultés, ce sont leurs banques qui viennent à la rescousse pour les remettre sur pied", souligne ainsi l'économiste américain James C. Abbegglen, auteur du livre "Kaisha"(l). Outre de l'argent et une expertise, les banques prêtent à leurs clients en déroute un capital humain, allant jusqu'à installer au poste de PDG leurs meilleurs spécialistes de la restructuration. La Dai-Ichi Kangyo est l'une des banques qui jouent ainsi le rôle de banque "principale" - celle qui dans le système japonais assume les dettes de tous en cas de problème - auprès de centaines de milliers d'affaires.

    En donnant à ce changement de cap des banquiers le même écho qu'elle aurait accordé à une annonce du Ministère des Finances, la presse japonaise ne s'est pas trompée. Les gardiens de l'épargne et des prêts et le Grand Argentier de l'Etat nippon gouvernent de fait ensemble une partie de l'économie, et la Dai-Ichi fréquente assidûment les allées du pouvoir. Noyau financier du groupe Dai-Ichi Kangyo et à ce titre actionnaire privilégié de plus de 120 grandes entreprises dont les noms - Meiji, C. Itoh, Kawasaki ou Shimizu - sont tous synonymes de prééminence mondiale dans leur secteur, la Dai-Ichi fait partie du club fermé des dirigeants de "Japan Inc" : la triade administration - entreprises - classe politique qui assure en cogestion l'ensemble du pouvoir.

    Comme toutes les autres banques japonaises, la Dai-Ichi compte au sein de sa direction de très nombreux fonctionnaires des finances, "descendus du ciel" pour faire le lien entre intérêts privés et intérêts publics. A l'inverse, son président dirige l'Association des Fédérations de Banquiers, un organisme très écouté et respecté de l'Administration.

    Dans l'attente de la déréglementation

    Affaiblie par l'accumulation de créances douteuses, la Dai-Ichi a ainsi obtenu cette année du Ministère des Finances plusieurs assouplissements des conditions d'augmentation du capital des banques (par exemple, le droit d'émettre des actions prioritaires). Par retour d'ascenseur, les "city" dont les actions représentent près du quart de la capitalisation totale de la bourse de Tokyo n'ont pas rechigné à appuyer 1'opération du Ministère pour artificiellement faire monter les cours au Kabuto-Cho.

    Surdimensionnée sur un marché protégé de la concurrence étrangère, la Dai-lchi Kangyo n'a pourtant pas encore atteint la plénitude de sa puissance potentielle. Les réglementations qui jusque-là interdisaient aux banques commerciales japonaises d'entrer sur les chasses gardées des trust banks (gestion de patrimoine) et des maisons de titres tombent pourtant les unes après les autres au nom de la déréglementation. La Dai-Ichi veut en profiter. "DKG se prépare à ouvrir les filiales nécessaires pour tirer tout le parti de la réforme financière du 1er avril 1993 qui permettra aux banques de s'engager dans les transactions des titres boursiers", a prévenu la présidence.

    Les hostilités avec Nomura, la première maison de titre japonaise, et avec ses consoeurs, sont ouvertes. Officieusement, DKG entretenait déjà "des liens forts et solides" avec la maison de courtage Kankaku, classée cinquième de la place. Elle vise désormais la place d'opérateur officiel sur le marché des actions et des obligations. Via une maison de titres filialisée, DKG veut étendre sa toile sur un marché dont la capitalisation atteint encore la somme colossale de 2.255 milliards de Dollars.

    La partie lui sera facilitée par les liens internes aux Keiretsu : logiquement, les entreprises affiliées, devraient dès que possible s'adresser à une maison de titres... du groupe Dai Ichi Kangyo. Si la situation économique redevient favorable et si la déréglementation des marchés financiers de l'Archipel se poursuit, la puissance de la première banque mondiale et de ses consoeurs japonaises devrait encore s'accroître dans les années à venir... 

    Anne Martin, pour World Media

    (1) "Kaisha" by James C. Abbegglen and George Stalk Jr. Basic Books. New York. Edition française : "Les tentatives des entreprises japonaises". Editions d'organisation. Paris. 1989.

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