×
  • L'Editorial
  • Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Prix de L'Economiste 2020 Prix de L'Economiste 2019 Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Culture

    L’indépendance des banques centrales est-elle aussi bénéfique qu’on le dit?
    par Joseph Stiglitz

    Par L'Economiste | Edition N°:2161 Le 30/11/2005 | Partager

    Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie, enseigne l’économie à l’université de Columbia après avoir dirigé le Conseil des conseillers économiques du président Clinton et servi en qualité de directeur économique et de vice-président de la Banque mondiale. Il en a démissionné en 2000 et depuis il se montre très critique à l’endroit de l’institution. Son dernier ouvrage s’intitule «The Roaring Nineties: A New History of the World’s Most Prosperous Decade», que l’on pourrait traduire par «les 90 rugissantes: une nouvelle histoire de la décennie la plus prospère du monde»ALAN Greenspan, qui vient de quitter son poste, s’est acquis un statut quasi iconographique en qualité de gouverneur du Federal Reserve Board (comité de direction de la Réserve fédérale américaine). Aussi, alors que son mandat touche à sa fin, et que son manteau d’infaillibilité passe à son successeur, il est intéressant d’examiner si son héritage est à la hauteur de sa réputation afin de déterminer ce que nous pouvons attendre du nouveau responsable de la Fed, Ben Bernanke.. Une hagiographie peu communeRares sont les gouverneurs de banques centrales qui jouissent de l’hagiographie dont on auréole Greenspan, particulièrement de leur vivant. Mais quelle est la fabrique d’un gouverneur de banque centrale d’exception dans nos sociétés modernes, de grandes institutions ou de grands hommes? En économie, nous bénéficions rarement d’une analyse hypothétique clairement définie: l’économie aurait-elle connu de meilleurs résultats ou fonctionné un peu différemment si une autre personne avait pris la barre? On ne peut pas savoir avec certitude, mais il est indubitable que ceux qui «gèrent» l’économie se voient accorder une qualité plus importante que ce qu’ils méritent réellement, et même parfois moins de reproches.Bien des forces ayant soutenu le boom des années 1990, y compris les avancées technologiques, furent mises en branle bien avant que Bill Clinton n’arrive au pouvoir (tout comme les déficits dont nous héritons du président George W. Bush se feront encore sentir très longtemps après son départ). Aussi ne peut-on pas créditer Greenspan de ce boom économique. Pourtant, même si le gouverneur d’une banque centrale ne peut assurer la prospérité économique, il peut causer énormément de problèmes en cas de mauvaise gestion. Un grand nombre des récessions américaines de l’après-guerre fut causé par la hausse trop rapide et trop importante des taux directeurs de la Réserve.Alan Greenspan connut ses heures de gloire, sans aucun doute, alors qu’on pouvait facilement imaginer un gouverneur moins doué faisant de «mauvais» choix avec des conséquences catastrophiques. Un des moments critiques survint en 1987, quand le marché boursier s’effondra. L’année 1998 représente un autre moment critique, quand la Réserve baissa ses taux d’intérêt face à ce qui se révéla être, par la suite, la menace d’une crise économique financière mondialeCes succès, associés au boom des années 1990 et au semblant de durabilité de la stabilité des prix, renforcèrent le statut élevé de Greenspan. Ils poussèrent également beaucoup à se montrer oublieux des moments moins glorieux. La Fed ne parvint pas à empêcher le déclin économique de 1990, et il faut relire le témoignage de Greenspan devant le Congrès durant cette période pour comprendre clairement que la nature fondamentale des problèmes économiques n’était pas distinctement appréhendée. En bref, sur le départ, Alan Greenspan laisse derrière lui une Amérique à l’économie criblée de dettes, celles des ménages et du gouvernement qui atteignent des sommets. Ses bilans apparaissant fragiles: un héritage qui contribue déjà à l’instabilité financière internationale. L’argument traditionnel présenté en défense de l’indépendance d’une banque centrale tient au fait qu’on ne peut faire confiance aux hommes politiques en matière de politique monétaire et de politique macroéconomique. Pas plus que ne le peuvent, bien évidemment, les gouverneurs de banques centrales, du moins quand ils opinent du bonnet dans des domaines qui ne relèvent pas de leur responsabilité immédiate. Greenspan aimait beaucoup les politiques qui menaient à des déficits élevés comme tous les politiciens, mais l’argument de pure forme consistant à se placer «au-dessus de la politique» a apporté un certain crédit à cette politique, générant un soutien de la part de ceux qui, autrement, auraient remis en cause cette sagesse économique. Nous avons donc là le deuxième legs de Greenspan: le doute croissant porté à l’encontre de l’indépendance des banques centrales. La politique macroéconomique ne peut jamais être totalement libre de toute influence politique: elle comporte des compromis fondamentaux et affecte différents groupes différemment. Le chômage fait du tort aux salariés, tandis que la baisse des taux d’intérêt nécessaires pour générer des emplois peut mener à une inflation galopante, ce qui, à son tour, est particulièrement néfaste pour les détenteurs d’actifs dont la valeur est alors érodée. Des questions aussi essentielles ne peuvent être renvoyées aux technocrates, particulièrement quand ces technocrates défendent les intérêts d’un segment de la société plus que tout autre. En effet, les positions politiques de Greenspan étaient si peu masquées sous la forme de sagesse professionnelle que son mandat a mis en évidence la nature douteuse de la notion même de l’indépendance des banques centrales et de l’impartialité de leurs responsables. Malheureusement, de nombreux pays se sont laissé tromper par cette illusion et il faudra peut-être des années avant qu’ils ne tiennent compte de la plus importante des leçons de Greenspan. Accentuer le «professionnalisme» du nouveau directeur de la Réserve fédérale ne peut que retarder le moment où cette leçon est apprise de nouveau.


    Marchés crédules et arguments spécieux

    . Impôts: Baisse irresponsable LE véritable problème de l’héritage Greenspan concerne l’évolution de l’économie américaine au cours des cinq dernières années, évolution dont il est en grande partie responsable. Greenspan était favorable aux réductions d’impôts de 2001 et avançait dans ce sens des arguments fort spécieux: si l’on ne réagissait pas face à l’emballement des excédents budgétaires américains, la dette nationale aurait été totalement remboursée dans les dix à quinze années à venir. Selon Alan Greenspan, il fallait réagir immédiatement pour empêcher la catastrophe qui menaçait, catastrophe qui aurait à son tour empêché la Fed de mettre en place toute politique monétaire.Les marchés financiers ayant sérieusement pris en considération cet argument, nous en dit long sur leur crédulité. Plus précisément, les réductions d’impôts étaient tout ce qu’attendait Wall Street, et les professionnels de la finance étaient prêts à accepter n’importe quel argument allant dans ce sens. Si, bien sûr, en 2008, par exemple, la disparition de la dette nationale semblait avoir réellement représenté un grave danger, le Congrès aurait bien volontiers suivi et voté des réductions d’impôts ou une augmentation des dépenses.Le soutien irresponsable de Greenspan pour les réductions d’impôts pesa de son poids sur leur vote. Cette erreur ne porta pas uniquement sur l’ampleur des réductions d’impôts mais également sur leur conception: en dirigeant les réductions d’impôts vers les classes supérieures, elles n’apportèrent que peu d’impulsion pour l’économie. Les déficits montant en flèche n’ont pourtant pas renvoyé l’économie au plein emploi, et la Réserve a donc agi en conséquence et baissé les taux directeurs. La baisse des taux d’intérêt a eu l’effet escompté, non pas véritablement parce qu’elle a relancé les investissements mais plutôt parce qu’elle a permis aux ménages de refinancer leurs prêts immobiliers et elle a alimenté la bulle immobilière. Nous ne savons toujours pas clairement pourquoi Greenspan a soutenu les réductions d’impôts. Était-ce le résultat d’un important manque de jugement économique ou cherchait-il simplement à s’arroger les faveurs du gouvernement Bush? L’explication la plus plausible est que ce soit l’association de ces deux aspects, car Bush et Greenspan poursuivaient la même stratégie politique, qui consistait à «affamer la bête», nécessitant l’utilisation des réductions d’impôts pour réduire les revenus fiscaux et ainsi forcer le secteur public à se restructurer.Copyright : Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc