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Feuilleton de l'été
Les amours d'un apprenti boucher
IIe épisode: Comment Thami joue la résistance passive
Par Mohamed NEDALI

Par L'Economiste | Edition N°:1563 Le 17/07/2003 | Partager

. Résumé:Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de lettrés à l'ancienne, le jeune Thami refuse la voie toute tracée par sa lignée. Il vient de l'annoncer à son adel de père: Thami n'ira plus à la medersa, il veut être boucher. Insulté, battu, Thami n'en démord pas. Son père est humilié par ce qu'il considère comme une déchéance de sa lignée.-----------------------------------------Contrairement à la medersa, la boucherie me paraissait un lieu respirant la santé et la joie de vivre, un havre de bien-être et d'abondance. Parfois, je m'oubliais devant l'étal au point d'attirer l'attention de M'allem Djebbar, le propriétaire, dont on disait qu'il avait même été sollicité pour les législatives.Jamais je ne me suis expliqué cet amour pour la boucherie. Il me semble qu'il provient de l'essence même de mon être, un sentiment profondément enraciné en moi, une passion innée, naturelle, une chose d'Allah. Aussi vraie et aussi forte que fût ma passion pour la boucherie, elle n'en demeurait pas moins quelque chose que je n'avais jamais osé évoquer autour de moi. Un secret. Un sujet tabou. L'Adel et tout mon entourage ne comprendraient pas comment un enfant comme moi, descendant d'une famille docte et distinguée, pourrait être tenté par un métier si bas et si vulgaire.. Il est temps de briser le tabouAyant senti que l'Adel s'apprêtait à me caser quelque part, je décidai donc de le mettre au courant du fond de ma pensée. Il était temps de briser le tabou.Ses premières réactions furent d'une violence inouïe. Jamais père ne fut plus cruel avec sa progéniture. Mais, plus il me battait, plus je persistais dans mon refus de retourner sur les bancs de la medersa ou d'apprendre un métier autre que la boucherie. Au bout de quelques semaines, mon père s'aperçut enfin que sa brutalité et son acharnement ne conduisaient à rien de positif. Il renonça, mais ne se déclara pour autant pas vaincu. Il changea de stratégie.Du châtiment corporel, il passa à celui psychologique, avec toujours le même objectif visé: me mettre au pas pour me brider à sa guise. Il s'agissait à présent de me négliger totalement. L'Adel ne m'adressait plus un traître mot. Plus le moindre regard. Dorénavant, je passais inaperçu. Je n'existais plus. Un absent. Un disparu. Pour m'isoler complètement, il contraignit ma mère et mes deux soeurs à adopter le même comportement à mon égard. Celles-ci obéirent. La peur, bien sûr.. Oisiveté dangereuseLa mise en quarantaine dura trois ou quatre mois. Pour moi, c'était plutôt une parenthèse de liberté totale, ou presque. Quand j'avais un pressant besoin d'argent, je guettais l'apparition d'un ou deux touristes français, auxquels je proposais de faire office de guide à travers les souks de la médina, en échange d'une petite commission. Cette activité était parfois vraiment fructueuse. Avec un peu de chance, je tombais sur des touristes d'une grande générosité, qui, en plus d'une rétribution assez large, offraient vêtements, casquettes, livres, stylos, friandises... Il y en avait même qui, après la visite de la médina, m'invitaient au restaurant. Quant aux invitations à l'hôtel, je les déclinais toujours poliment.Il fallait cependant être très vigilant, car cette activité comportait l'énorme risque d'être à tout instant coincé par l'un des flics en civil qui pénétraient parfois dans les souks de la médina à la recherche de proies faciles comme les jeunes faux-guides. Si, par malheur, vous étiez pincé, il fallait bien plus que votre gain du jour pour vous tirer d'embarras. Grâce à Dieu, ce ne fut jamais le cas pour moi. Un matin, alors que je commençais à savourer l'inertie et la vadrouille, l'Adel me saisit par le bras et me conduisit, sans mot dire, chez M'allem Djebbar, le fameux boucher du souk. Mon rêve allait enfin se réaliser, contre vents et marées. J'en restais sans voix.– Je vous confie ce garçon, lui dit mon père avec quelque chose de brisé dans le ton, le Meskhout ne veut plus rien faire de ses dix doigts! J'ai tout essayé pour qu'il retourne à la medersa, rien n'y fait! Aujourd'hui, je vous le confie, M'allem Djebbar; il est dorénavant entre vos mains et celles du Très-Haut! Prenez-en soin, qu'Allah ouvre grandement son Eden à vos défunts parents!- Ne vous inquiétez pas, Sidi Ali! répondit M'allem Djebbar. Quel honneur pour moi que de me confier le fruit de vos entrailles, un enfant issu d'une si vénérable lignée! Je m'engage devant le Tout-Puissant à en prendre soin comme de mon propre fils!.. Le mépris des métiers manuelsL'Adel salua M'allem Djebbar et s'en alla, la tête baissée, l'air humilié comme s'il venait de commettre l'acte le plus bas, le plus indigne de sa vie. Au fond, mon père avait toujours eu, pour les métiers manuels, un dédain d'aristocrate. Il estimait que le boucher, l'artisan et le maçon se situaient, par rapport à lui, à des profondeurs abyssales dans l'échelle sociale. Ce sentiment lui venait sans doute de ses origines savantes -un pedigree dont il a toujours été fier. Mais cela aussi je ne le comprendrais que bien plus tard.Je pénétrai alors dans l'univers des viandes et des graisses, comme dans un monde merveilleux. Tout mon être me disait que j'y étais prédestiné. Allah, le Très-Haut, m'avait doté de prédispositions naturelles à y réussir. M'allem Djebbar n'eut guère de difficulté à m'apprendre le métier. J'assimilais vite et bien. Les enseignements rentraient d'eux-mêmes dans mon esprit et dans mon coeur, au point d'étonner parfois mon propre maître.Jour après jour, je découvrais en moi toutes les potentialités d'un boucher digne de ce nom: habileté, doigté, précision, tact, adresse, circonspection, rapidité... J'avais l'impression que ces vertus sommeillaient quelque part en moi et que l'exercice du métier ne faisait en fait que les révéler.Au bout de deux années d'apprentissage assidu, j'assimilai toutes les techniques, toutes les manipulations du métier, y compris les plus délicates, l'écorchement ou le dépeçage notamment. Aux abattoirs -le rendez-vous de tous les professionnels de la ville- M'allem Djebbar ne tarissait pas d'éloges sur moi, qualifiant d'hors pair mes aptitudes à manier le couteau et le couperet, vantant sans cesse mes mérites devant ses collègues, si bien que certains venaient vérifier par eux-mêmes la teneur de mes prédispositions de boucher doué...Ma situation n'était pourtant pas du tout enviable. Les anciens apprentis, déjà très aguerris et souvent plus âgés que moi, n'hésitaient pas à me décourager, me traitant de blanc-bec, de Oueld Mimtou, fils à maman, ou encore de Legzizir, diminutif très ironique de l'guezzar, le boucher. Au moindre faux-pas, ils me tournaient en ridicule. Certains disaient et répétaient tout le temps que je n'avais pas le profil d'un boucher -ce qui était d'ailleurs un peu vrai. D'autres disaient que j'aurais mieux fait d'aller laver à grande eau les boyaux à la triperie. Il y avait surtout un boiteux surnommé Louatouat, un méchant persifleur qui ne se lassait pas de répéter à mon maître que je ferais un excellent enseignant d'écriture dans une medersa de demoiselles.... L'Adel me surveillait de loinLa concurrence était féroce entre les apprentis, l'erreur impardonnable, elle pouvait être fatale.L'Adel, que mon choix avait profondément affligé au début, finit par adopter une attitude tout autre avec moi. Ma mère m'apprit en effet un jour qu'il suivait subrepticement mon évolution dans le métier.Un soir pourtant, l'Adel fit irruption dans ma chambre. C'était un vendredi, je m'en souviens bien. Il s'arrêta un instant sur le seuil, hautain et imposant comme d'habitude. Je me précipitai pour baiser sa main. Il me fit signe de rester à ma place. Du regard, il fit le tour de la pièce avant de venir s'accroupir près de moi, sur la natte. je poussai discrètement sous l'oreiller le magazine de pornographie que j'étais en train de feuilleter.Que venait faire cet homme si arrogant et si imbu de sa personne dans ma sinistre mansarde? L'Adel n'y avait plus jamais remis les pieds depuis que j'avais déserté la medersa. Voulait-il, par cette visite surprise, se réconcilier avec moi, mettre un terme à sa longue fâcherie? Il s'éclaircit la gorge, ajusta d'une main perplexe son bonnet de nuit, le déplaçant d'abord un peu vers l'arrière, puis vers l'avant. J'attendais, impatient, déconcerté. Il garda encore un moment le silence, avant de me demander si j'étais à la Grande Prière. Ma réponse fut négative, un lla! bref, évasif, sans explication. Il va encore me gronder! pensai-je. Non, je m'étais trompé sur son intention; l'Adel ne desserra pas les lèvres, à mon grand étonnement. Son visage demeura impassible, pas la moindre expression de colère. J'en déduisis que ce n'était pas pour me faire l'habituelle leçon de morale qu'il avait débarqué dans ma mansarde, et que cette question sur ma présence ou non à la Grande Prière n'était en fait qu'une façon de préparer la transition à quelque chose de beaucoup plus intéressant, un prélude. Mon impatience monta d'un cran, je demeurai suspendu à ses lèvres. Ses grands yeux noirs fixèrent un instant le plafond avant de revenir sur moi…--------------------------------------Demain, troisième épisode: Le travail, la mosquée, la maison

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