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    Tribune

    Il est temps de discuter honnêtement des politiques antidrogues au Maroc

    Par Khalid TINASTI | Edition N°:4742 Le 01/04/2016 | Partager

    Khalid Tinasti est secrétaire exécutif de la Global Commission on Drug Policy et chercheur invité au Global Studies Institute de l’Université de Genève (Ph. KT)

    Dans quelques semaines se tient à l’Assemblée générale des Nations unies une session extraordinaire sur le problème mondial des drogues (SEAGNU). Cette SEAGNU doit approuver des recommandations pratiques qui seront transposées dans les lois nationales des 193 pays membres de l’ONU. L’intérêt majeur de cette session est sa nature éminemment politique, loin des débats techniques qui ont lieu au sein de la Commission des stupéfiants, l’organe onusien en charge des drogues illicites. Surtout, cette session se déroule à un moment charnière, alors que certains pays légalisent et régulent certaines drogues illicites, d’autres durcissent leurs législations pénales afin de combattre les drogues. Le monde n’a jamais été aussi divisé sur la réponse à donner aux drogues.
    Au Maroc aussi le débat est ouvert. Notre pays se place en première ligne lorsqu’il s’agit de drogues. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), notre pays reste un des premiers producteurs de cannabis dans le monde même si les autorités  réduisent chaque année, à travers des programmes pour le développement alternatif intégré, les surfaces cultivées de cannabis, avec 47.196 hectares actuellement concernés principalement dans le Rif. La loi contre les stupéfiants de 1974 criminalise l’usage des drogues et prévoit des amendes et des peines d’emprisonnement entre 2 mois et un an. Le Maroc, enfin, est le premier pays arabe à avoir introduit un programme de substitution aux opiacés en 2010 suivi d’un projet pilote en prison. Mais la question se pose de savoir si ces politiques basées sur des mesures punitives suffisent à résorber le problème. La réponse est clairement non. Le taux d’infection à VIH parmi les injecteurs de drogues s’élève à 10,17%, et celui à l’hépatite C va jusqu’à 90% à Nador. Il n’existe pas de chiffres fiables sur le nombre d’usagers de drogues, mais le ministère de la Santé estime que les injecteurs sont au nombre de 3 à 4.000. Enfin, en 2014, un tiers des cas traités dans les tribunaux du pays étaient en lien avec les drogues, avec plus de 80.000 personnes condamnées.  
    Il est important de rappeler ici que seuls 10% des usagers sont des usagers «problématiques», selon l’ONUDC. Ceci se réfère à un usage continu qui pose de réels torts à la personne, que ce soient des problèmes psychologiques ou une dépendance physique. Toutefois, nos lois considèrent tous les usagers comme des criminels. Qui plus est, les drogues licites comme le tabac n’exposent pas leurs usagers aux mêmes conséquences légales dramatiques que celles liées aux drogues illicites.

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    Mais la légalisation régulée du cannabis, comme proposée par certains partis politiques et associations au Maroc, et mise en place dans certains Etats américains, l’Uruguay et bientôt le Canada, est-elle une solution viable? Elle paraît très attractive pour enfin donner le contrôle des drogues au gouvernement. Malgré leurs politiques répressives, les autorités marocaines subissent elles aussi les problèmes liés aux drogues, car le marché reste entre les mains des criminels et des trafiquants. La régulation remettrait au centre du jeu l’Etat, qui aurait ainsi les moyens de contrôler la qualité des drogues, les quantités produites, l’âge des usagers, ainsi que la durée de l’usage. Cette proposition demande d’abord d’accepter la réalité: les drogues ont toujours existé et existeront toujours, partout, et dans toutes les communautés humaines.
    La véritable question, dans le cas du Maroc, est non seulement de savoir si la régulation est le meilleur moyen de riposter aux drogues, mais de savoir s’il est en capacité de la mettre en place. En effet, afin de réguler des substances qui peuvent être dangereuses, les institutions étatiques doivent être assez solides pour réduire tout risque de détournement vers le marché illégal, et être en capacité de juguler la corruption et de faire face au crime organisé qui est extrêmement résilient. Au vu de nos défis et de nos priorités en matière de développement humain, il serait sûrement plus prudent de mettre d’abord en place un projet pilote de décriminalisation complète des usagers de drogues et des producteurs de cannabis dans la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, de mettre en place un mécanisme de suivi et d’évaluation scientifique, et de tirer les leçons de ce projet pilote dans cinq ans.
    Le Maroc, s’il a déjà accompli de grands progrès dans ces politiques antidrogues vers une meilleure défense de la santé publique, reste encore très loin d’avoir pris la mesure du défi. Notre pays, s’il souhaite répondre de manière efficace aux problèmes liés aux drogues, doit décriminaliser les usagers de drogues dont l’usage ne cause de tort à personne. Ceci n’est pas une proposition radicale, des pays en Europe de l’Ouest et en Amérique latine ayant déjà décriminalisé l’usage de drogues sans que les niveaux de consommation n’augmentent.

    Pour des raisons morales...

    Le problème des drogues, dans la perception de la grande majorité des citoyens, relève strictement de la justice criminelle. Ceci est faux. Il faut faire la différence entre les effets négatifs de l’usage des drogues, et ceux des politiques prohibitives antidrogues. Par exemple, un injecteur de drogues ne s’infecte pas par le VIH car il injecte de l’héroïne, mais parce qu’il partage la seringue avec ses pairs, parce qu’il n’a pas accès à des seringues propres et à d’autres mesures de réduction des risques. Un jeune qui fume un joint de cannabis et qui est arrêté par les forces de l’ordre risque l’emprisonnement, la perte de tout soutien social et le dénigrement par ses proches, mais perd surtout toute perspective d’avenir professionnel et de réintégration sociale à cause de son casier judiciaire. Nous choisissons, en tant que société, de rejeter des pans entiers de nos concitoyens pour des raisons morales qui n’ont aucune base scientifique.

     

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