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    Société

    Le traitement du Sida a été un moteur pour les systèmes de soin

    Par L'Economiste Mohamed Ali Mrabi | Edition N°:4688 Le 18/01/2016 | Partager
    La rémission, le principal défi des chercheurs les prochaines années
    La politique de traitement du VIH est un modèle à dupliquer
    De grandes évolutions de la médecine attendues pour la prochaine décennie

    Françoise Barré Sinoussi: «Dans l’affaire du sang contaminé, nous avions voulu analyser des choses qui se sont produites à une époque où nous n’avions pas toutes les connaissances» (Ph. Bizouat)
     

    - L’Economiste: Comment évolue la pandémie du Sida?
    - Françoise Barré Sinoussi: D’une façon globale, nous sommes face à une épidémie particulière parce qu’elle touche tous les niveaux de la société. Elle pose des problèmes médicaux, sociétaux, politiques…
    C’est un bel exemple où il y a eu une telle mobilisation internationale qu’on a pu faire des projets extraordinaires, relativement en peu de temps. C’est le côté positif, dans la mesure où il s’est passé seulement 10 ans entre la découverte du virus en 1983 et la découverte du traitement. Surtout qu’il n’y avait pas à l’époque des médicaments pour traiter un virus viral. C’est extraordinaire en termes de progrès pour les patients. Aujourd’hui, lorsqu’ils ont accès au traitement, ils vivent avec ce virus quasiment aussi bien qu’une personne qui n’est pas infectée. Mais il y a encore beaucoup de choses à faire. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est la perception du public, des médias et parfois des politiques, ainsi que la stigmatisation et la discrimination des personnes porteuses du virus, qui en souffrent toujours.  Or, il s’agit d’une infection chronique comme toutes les autres maladies. Parallèlement, l’épidémie est toujours là. Il y a énormément de difficulté en termes d’accès au dépistage. Beaucoup de personnes sont séropositives et ne le savent pas malheureusement, et continuent de transmettre le virus aux autres.
    - L’accès aux médicaments innovants reste un frein tout de même ?
    - Le premier frein à l’accès aux médicaments c’est le dépistage. Pour pouvoir traiter les patients, il faut d’abord qu’ils soient dépistés. Donc, c’est la première étape qu’il faut améliorer au niveau mondial. Pour l’accès aux soins, il y a des variations entre les pays. Si nous prenons la France, les indicateurs sont assez bons. Par contre, les Etats-Unis font moins bien.
    Quand nous regardons  la cascade de la continuité des soins, les Etats-Unis ont une couverture de près 30% des personnes qui suivent un traitement sur le long terme. En France, nous sommes à 60%, même si tout est pris en charge. Ce qui veut dire qu’il y a aussi d’autres barrières. Si je me suis lancée dans cette initiative internationale pour la guérison du VIH, c’est parce qu’en rencontrant les gens vivant avec le virus, ils me disaient qu’ils voudraient un traitement qu’ils pourraient arrêter. L’étape suivante est donc de trouver des stratégies thérapeutiques qui permettraient aux patients de contrôler le virus sans poursuivre le traitement. Ce n’est pas la guérison, mais plutôt la rémission.
    - Les pays pauvres demeurent d’éternels laissés-pour-compte…
    - De façon globale, il y a 40% de couverture. Cela veut dire que trop peu de pays atteignent un taux de 80%. C’est inadmissible. D’où le besoin de renforcement des systèmes de soins. Il y a beaucoup de manque de ressources humaines dans certains pays. Mais le problème n’est pas lié uniquement au financement. C’est toute l’organisation du système de soins qui est à prendre en considération. Surtout que dans certains pays, elle est encore balbutiante. Le VIH a tiré vers le haut le système de soins de plusieurs pays, en les aidant à s’organiser comme c’est le cas du Cambodge, qui est arrivé à un taux de couverture de 80%.
    Donc nous pouvons y arriver même dans des petits pays, à condition qu’il y ait une volonté politique, une bonne gouvernance et un leadership. Il n’y aura jamais suffisamment de personnel de santé. Il faut s’appuyer sur les associations pour améliorer l’accès au dépistage et au traitement.
    - Comment dupliquez l’alchimie qui a marché dans la lutte contre le Sida pour d’autres domaines thérapeutiques ?
    - Justement, c’est un exemple qu’il faut utiliser pour d’autres pathologies. Je pense que c’est la première grande épidémie face à laquelle tout le monde s’est réuni pour travailler ensemble. Pas seulement les chercheurs et le personnel soignant, mais aussi les patients et leurs représentants.
    A ma connaissance, c’est la première pathologie pour laquelle il y avait une proximité avec les patients et leurs représentants. Je ne peux pas imaginer mener la moindre recherche sans discuter des projets avec les patients ou leurs représentants, afin d’avoir des retours de leur côté, qui nous permettent d’avancer. Ce qui est aussi extraordinaire c’est que des représentants de patients sont devenus eux-mêmes des chercheurs, et des médecins qui sont devenus activistes. Il y a eu un élan de solidarité face à cette situation dramatique. S’il y a un message sur lequel insister, c’est qu’il ne faut pas attendre d’arriver à ce stade pour les autres pathologies. C’était un peu le cas pour Ebola. J’ai vu des personnalités travaillant sur le VIH qui sont allés faire des recherches sur cette nouvelle épidémie. Il est important de développer cette logique.
    - Le VIH, c’est aussi une crise de société comme pour l’affaire du sang contaminé. Au Maroc, il y a eu aussi une variante de la crise, l’affaire de la gammaglobuline(1). Quels ont été les enseignements pour le milieu médical?
    - Dans l’affaire du sang contaminé, nous avions voulu analyser des choses qui se sont produites à une époque où nous n’avions pas toutes les connaissances, tant dans le domaine du VIH que pour les hémophiles. Nous ne savions pas encore travailler avec des produits purifiés, et  ne connaissions pas les bénéfices et les risques. Lorsque j’exerçais à l’Agence de transfusion sanguine en France, j’ai assisté à des discussions avec les transfuseurs où il y avait plusieurs inconnues. L’erreur, c’était  de juger des affaires à travers des données que nous n’avions pas. Donc il faut faire très attention.
    - Quelle est la marge qui reste pour les grandes avancées de la médecine?
    - Je pense qu’il y aura dans les décennies à venir de très grandes découvertes. J’en suis convaincue surtout grâce au développement technologique, avec l’analyse du génome, des gènes, les analyses fonctionnelles… Tout cela va permettre d’aboutir à une médecine personnalisée. D’une part, on va pouvoir prédire à l’avance certaines pathologies. Ce qui va permettre d’éviter des maladies. Et d’autre part, on pourra mieux les prendre en charge de façon individuelle.
    - En matière de R&D, la France est bousculée dans ses certitudes par les nouvelles puissances émergentes, asiatiques tout particulièrement. Cela vous inquiète?
    - Bien sûr que cela m’inquiète. Un pays où la recherche va mal est en voie de sous-développement. Mais la recherche scientifique est sans frontières. Peu importe qui fait les recherches du moment qu’il y a des résultats.
    - Comment devient-on prix Nobel de la médecine?
    - (Rires)…C’est une question que des jeunes m’envoient souvent par mail. Je répond toujours: surtout n’y pensez jamais!
    Propos recueillis par Mohamed Benabid & Mohamed Mrabi

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    (1)  En 1996, un pharmacien, Moncef Benabderrazik, patron du laboratoire Ingepharm, sera emprisonné dans le cadre de la sinistre campagne d’assainissement. A l’origine de la procédure judiciaires,  une saisie de dérivés du sang, la gammaglobuline, importés d’Espagne par cette entreprise et utilisés par les femmes enceintes pour traiter certains déficits immunitaires. Pour les autorités, les produits étaient présumés contaminés au VIH. Ce que réfutait une partie de la communauté médicale. Une controverse scientifique allait s’en suivre opposant le ministre de la Santé, Ahmed Alami, aux Prs Noufissa Benchemsi et Hakima Himmich qui allaient prendre la défense du pharmacien. Les enquêtes de L’Economiste sur le sujet avaient été très suivies à l’époque (www.leconomiste.com)
     

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