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    Le prix de L’Economiste pour la recherche en économie, gestion et droit
    Roman de l'été

    «Les enfants perdus de Casablanca»,
    quarante-et-unième épisode: La rencontre

    Par L'Economiste | Edition N°:4616 Le 29/09/2015 | Partager

    Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
    L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman.

    Résumé: Dans le Maroc des colons, les préjugés ont la peau dure. Si Lucas commence à changer d’attitude, à bouder la viande de porc, c’est qu’il a été contaminé par une mystérieuse maladie… arabe.

    Misère, réussit à placer Mme Ros avant d’être engloutie sous un nouveau flot de lamentations où il était question de parler arabe du jour au lendemain,

    du porc qu’il en voulait plus, du boucher qu’il avait vu mort et des maladies qu’il allait attraper si ça continuait.
    - Je ne voudrais pas avoir l’air de m’ennuyer, dit Mme Diligenti en profitant d’une courte pause, mais il faut que je repasse à la bijouterie, j’ai une nouvelle employée que je préfère surveiller avant d’avoir une mauvaise surprise.
    - Il faut que je rapporte les poireaux à Huguette si elle veut les faire en vinaigrette pour demain midi parce que c’est ça qu’ils préfèrent comme entrées, les clients, avec les œufs mimosa.
    Comme mues par une soudaine urgence, elles se lèvent en remerciant pour l’accueil, récupèrent leurs affaires sur le portemanteau.
    - Alors? demande Mme Angelofranchi au moment des au revoir, sur le pas de la porte. Vous feriez quoi, vous, à ma place?
    - Je l’éloignerais d’ici, dit Mme Ros. Je l’enverrais loin.
    - Oui, le mieux c’est de l’envoyer en France, dit Mme Diligenti.
    - Qu’est-ce que je vous ai fait? Vous voulez ma mort?
    - Loin. À Lille, par exemple.
    - En Belgique, s’il faut.
    Mme Angelofranchi joint les deux mains et lève les yeux au ciel pour qu’Il leur pardonne.

    Le vaste hall des services municipaux résonne de jacasseries, d’ordres, de pas, de sonneries, du bruit de la fontaine centrale et de leur écho cent fois répercuté par la surface réfléchissante des bronzes, des marbres, des carrelages, des azulejos. Avec un air de gravité lié à sa fonction, un chaouch en sarouel et boléro brodés accueille Lucas à l’entrée du bâtiment et lui indique avec force détails comment se rendre au bureau des renseignements.
    Il passe entre les massifs disposés autour du hall à la façon de ryads andalous, débordant de bananiers, de chamærops, d’alocasias, de bambous nains et de fleurs grasses qu’il n’avait jamais vues ailleurs, pas même dans les villas cossues d’Anfa où habitent quelques-uns de ses amis.
    Il parvient au guichet des renseignements au moment où, penchée par-dessus le comptoir, la tête dans le guichet, une grosse dame en robe grise à pois blancs aboie une injure au fonctionnaire assis en face d’elle, redresse son chapeau et fait demi-tour en faisant virevolter son sac à main façon croco, le visage cramoisi de fureur.
    Lucas hésite à prendre son tour. Il craint qu’après cette humiliation le fonctionnaire dont il n’aperçoit que le crâne chauve ne lui fasse payer la colère de la grosse dame.
    L’homme relève la tête, l’aperçoit, lui adresse un regard interrogateur au travers de lunettes épaisses.
    Lucas y voit un signe d’encouragement.
    - C’est pour un renseignement, dit-il en s’approchant timidement. Voilà, une amie à moi a perdu son père et je voudrais aller la voir pour les condoléances et tout ça, mais je n’ai pas son adresse, est-ce que vous pouvez…
    Le fonctionnaire le quitte des yeux, frappe un document avec un tampon encreur. Poum.
    - Non.
    - Vous ne pouvez pas?
    Il soulève le bord du document, tamponne le suivant. Poum.
    - Non.
    - Elle s’appelle Gabrielle Maisonneuve, mais son père c’était Albert. Albert Maisonneuve. Un héros de la guerre, un pilote de chasse.
    Nouveau coup de tampon. Poum.
    - Non.
    Lucas tend l’annonce tachée de sang.
    - Tenez, j’ai son avis de décès.
    - Non, dit l’homme sans regarder. Poum.
    - Je peux voir son extrait de naissance, ça peut me donner une indication?
    - Non.
    Poum.
    - Vous ne savez pas quel service pourrait me renseigner?
    - Non.
    Poum.
    Lucas recule d’un pas.

    - Bon, bafouille-t-il, décontenancé. Eh bien, tant pis, merci. Sans répondre, le fonctionnaire encre le tampon, frappe un nouvel exemplaire du document. Poum.
    Oui, tant pis. Elle ira sûrement porter des fleurs à son père, au cimetière, le 8. Demain.
    - Va te faire foutre, sale con! s’écrie soudain Lucas en prenant ses jambes à son cou, effrayé par le retentissement de sa propre voix.
    Des dizaines de regards offusqués suivent sa galopade vers la sortie.
    - Voyou! lui lance la grosse dame à pois.
    Elle le frappe sur la nuque avec son sac façon croco au moment où il la dépasse.

    Museau à terre, un clébard efflanqué rôde dans les allées à la recherche de quelque nourriture oubliée par une famille venue pique-niquer sur la tombe d’un proche.
    Pas un nuage. L’air est immobile, les tamaris en fleur, les eucalyptus embaument, les cyprès couchent leurs ombres parallèles dans l’allée du carré militaire.
    Gabrielle avance lentement. Pendu au bout du bras, le modeste bouquet qu’elle a cueilli en cachette dans les massifs d’une villa voisine du cimetière. Hibiscus, marguerites et lantanas pour l’essentiel, les rosiers étant protégés par des grilles qu’elle n’a pas osé enjamber malgré les volets fermés.
    Devant chaque tombe, elle s’arrête pour lire les noms gravés sur la pierre, elle ne se souvient pas où se trouve celle de son père. Le cimetière s’est considérablement agrandi depuis l’année précédente et les imposants caveaux de famille construits depuis ont effacé ses repères.
    Armés d’une pelle, deux fossoyeurs creusent un trou en cadence, le geste facile, du moins en apparence. L’un d’eux, noir de peau, est vêtu d’un habit à queue-de-pie troué aux coudes, par-dessus une salopette. Il ne peut rien faire pour elle, explique-t-il par gestes, il ne comprend pas le français.
    Elle avise un employé occupé à ratisser une allée, celui-là même à qui il s’est adressé quand il est arrivé, deux heures plus tôt. Il le reconnaît aisément, il ne porte pas de casquette en coton bleu comme le reste du personnel, il est coiffé d’une calotte de hadj.
    Elle se dirige vers lui.
    À cette distance, dissimulé par les branches basses d’un énorme figuier, Lucas ne peut les entendre mais leur conversation lui paraît trop longue pour un simple renseignement. D’ailleurs, en suivant les indications de l’employé, elle regarde à plusieurs reprises dans sa direction.
    Il recule dans l’ombre.
    Elle remercie et avance d’un pas décidé vers lui, mince, souple, harmonieuse, cheveux au vent, une veste courte jetée négligemment sur l’épaule, retenue par un crochet du doigt. Le chemisier jaune poussin est en coton léger, fermé aux poignets, le col largement ouvert sur une croix qui balance au bout d’une chaînette en or. Sous la taille marquée par une large ceinture torsadée, la jupe imprimée flotte à mi-mollets. Ses couleurs et ses dessins rappellent une toile de Miró.
    Il voit bien qu’elle le cherche.
    L’employé lui a signalé sa présence. Il lui aura raconté qu’il lui a demandé le même renseignement, qu’il est allé s’asseoir sur la tombe de son père, sans prier ni déposer de fleurs, et qu’il a ouvert un livre à couverture cartonnée, jaune et noir.
    Les cyprès étendent des ombres obliques dans l’allée.
    Lucas corne la page de l’Horace McCoy qu’il est en train de lire et se glisse derrière une stèle.
    À quelques mètres de sa cachette improvisée, un jardinier taille un carré d’herbes folles avec une tondeuse manuelle.  Gabrielle se rapproche, la démarche hésitante.
    Il avait imaginé cette scène, l’avait apprise par cœur. Il s’est donné le beau rôle, il a récité tous les dialogues en se réservant les meilleures répliques et, subitement, il ne se souvient de rien. Le trou. Plus de texte, plus de voix et le rouge qui lui monte aux joues.
    Elle a déposé les fleurs sur la pierre, elle fait un rapide signe de croix et se dirige vers sa cachette.
    Son ombre a trahi sa présence.
    - Qui c’est? elle demande.
    Une Pontiac décapotable verte avec des ailes à liséré rose et des pneus à flancs blancs passe

    dans l’allée à petite vitesse, soulevant un nuage de poussière rouge. L’homme au volant porte une casquette à l’envers.
    - Qui vous êtes? elle répète, d’une voix intriguée.
    Elle fait plus jeune sous la lumière naturelle que sous les spots du Speakeasy, mais elle n’a rien d’enfantin, les traits affirmés révèlent une fille belle, privilégiée, intelligente, déterminée, maîtresse d’elle-même.
    Irrésistible, ajoute-t-il in petto en apparaissant devant elle, une main en visière pour se protéger de l’éblouissement.
    - C’est moi, balbutie-t-il en se maudissant aussitôt pour sa balourdise. Lucas.
    Dans quel coin de sa tête il a foutu ce scénario où il était Zorro et elle la gracile Magdalena, la fille de don Francisco Montes?
    - Lucas?
    Soudain, de façon déconcertante, elle pouffe entre ses doigts, puis laisse éclater son rire.
    Il rit à son tour, bêtement, pense-t-il.
    - Tu m’as fait peur, dit-elle en riant encore. Le gardien m’a parlé d’un type bizarroïde.
    - Je… Je voulais pas…
    Il fait tomber son livre, se prend les pieds dans une racine en le ramassant.
    Elle retrouve son sérieux.
    - Qu’est-ce que tu fais ici?
    - Ma mère est enterrée par là, dit-il en désignant un caveau dans une allée parallèle.
    - Tu savais que j’allais venir? s’étonne-t-elle.
    - Je n’en étais pas sûr mais je l’espérais.
    Elle a souri, il s’encourage.
    - Nos parents sont morts le même jour, on avait toutes les chances de se rencontrer ici et je me demande comment je n’y ai pas pensé les autres années.
    - On a dû se croiser à des heures différentes.
    - Je ne connaissais pas ton nom. Il a fallu que je lise une annonce dans le journal pour que j’aie un déclic.
    - Les autres années je venais avec ma tante, je ne pouvais pas attendre, elle était toujours pressée. C’est la première fois que je viens seule, elle est de garde aujourd’hui. Elle est infirmière.
    - Tu veux dire que tu pensais à moi?
    - Oui. Souvent.
    - Comme moi.
    - Toi, je ne pouvais pas le savoir.
    Ils marchent en silence vers la sortie.

     

                                                            

    Tito Topin

     

    Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célèbre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions:  grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007,  grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006,  Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

     

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