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    Société

    Les «patients» de Bouya Omar reviennent lentement à la vie... normale

    Par L'Economiste | Edition N°:4548 Le 16/06/2015 | Partager
    Le sanctuaire de la honte enfin fermé
    Les malades troquent leurs chaînes pour des centres adaptés
    Certaines familles continuent de croire encore aux vertus du mausolée

    Ils vivent autour du mausolée Bouya Omar depuis 3 ou 4 ans, et pour certains, près de 15 ans.

    Le ministre de la Santé El houssaine Louardi a tenu lui-même à superviser l’opération d’évacuation de Bouya Omar. sur place, saluant et félicitant les autorités pour leur mobilisation.

    On les a condamnés à ce sort pour y être lavés de leurs péchés, guéris d’une maladie mentale ou pour simplement les obliger à arrêter de fumer du cannabis. «On» n’est ni un tribunal, ni la société, mais leurs pères, mères ou frères, convaincus qu’ils sont aux prises avec les jnouns. Pour les proches de ces pensionnaires de la honte, la seule manière de les sauver est donc l’âme paranormale de Bouya Omar. La légende prêterait des pouvoirs magiques à ce marabout du XVIe siècle, petit-fils de Sidi Rahal, enterré sur place et dont l’esprit règnerait toujours sur les lieux. Mais les traitements pratiqués sont d’un autre temps. Enchaînées et affamées, les victimes sont à la merci de soi-disant guérisseurs. Mais qui sont ceux qui s’improvisent «médecins»? Selon des chorfas rencontrés sur place, et qui se disent, eux, totalement étrangers à ces pratiques, ce serait d’anciens malades dont la guérison leur a inspiré ce funeste business.

     

    Bienvenue dans ce sanctuaire de la province de Kelâa Sraghna, à une heure de route de Marrakech. Si un grand nombre de patients y ont été abandonnés à leur sort, leurs proches se contentant souvent d’envoyer des offrandes ou de s’acquitter d’une visite annuelle, histoire de soulager leur conscience, d’autres y viennent comme en pèlerinage. C’est le cas de ces femmes, qui s’avouent possédées et tentent de se libérer de leurs démons en poussant des cris stridents avant l’évanouissement. Kamel -on l’appellera ainsi- originaire de Oujda, a 23 ans et aura vécu toute sa vie de jeune adulte à Bouya Omar. Son addiction au cannabis lui ayant valu cet exil et une condamnation à des corvées en tous genres. «Au départ, j’étais enchaîné au sol. Une fois le sevrage terminé, on m’a donné plus de liberté». Moins bien lotis, d’autres pensionnaires ont été libérés de leurs chaînes voilà à peine quelques jours grâce à la récente intervention des autorités. Il suffit juste de voir leur regard hagard pour imaginer ce qu’ils y ont vécu...

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    Les 300 personnes du premier contingent de malades libérés ont d’ores et déjà été transférées pour des hospitalisations dans le cadre de «Al-Karama». Cette opération, menée conjointement par le ministère de la Santé, les autorités locales, les élus et la société civile, va permettre à quelque 800 malades au total d’être progressivement évacués. Mais la croyance est si forte que quand le ministre de la Santé, El Houssaine Louardi, a décidé de la fermeture de cet asile psychiatrique informel, des familles étaient encore réticentes.
    La société civile et l’Alliance marocaine pour la citoyenneté et les droits de l’homme avaient déjà depuis longtemps dénoncé les conditions de vie des séquestrés de Bouya Omar. Mais il a fallu que le ministre de la Santé tape du poing sur la table pour qu’enfin la situation avance.

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    Il diligente une enquête en collaboration avec le ministère de l’Intérieur et le CNDH pour évaluer les conditions des malades mentaux «séquestrés». Il s’est avéré que 70% d’entre eux ne recevaient aucun traitement médical et que la plupart présentaient un état général et nutritionnel détérioré. «Ce centre n’a plus rien à voir avec un endroit où l’on soigne les malades. C’est devenu un business dont les bénéficiaires sont les soignants. Leurs revenus annuels, versés par les patients, sont approximativement de 8 millions de dirhams», révèle Louardi. Les enquêteurs, chargés de constater ces abus, ont révélé les «conditions misérables» de leur internement et des pratiques portant «atteinte aux droits de l’homme». Il n’en fallait pas plus pour décider l’évacuation immédiate, dès le 11 juin, encadrée par un impressionnant dispositif de sécurité et des pompiers, et qui devra durer trois à quatre semaines.

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    Dans un premier temps, ils seront hébergés dans des structures appropriées, où ils seront soignés gratuitement jusqu’à l’amélioration de leur état de santé et leur réinsertion dans le milieu familial, après leur accord. Le ministre en personne est venu sur place, lundi 14 juin, pour superviser l’évacuation. Car il souhaite avant tout rétablir la confiance de ces familles et de ces personnes atteintes de maladies psychiques et mentales.
    En effet, le ministère s’engage à leur assurer une prise en charge thérapeutique jusqu’à la stabilisation de leur état de santé sauf si les familles souhaitent leur réinsertion en milieu familial. Plus même, le département de Louardi s’est engagé à fonder à terme une infrastructure d’accueil, digne de ce nom, pour ceux qui persistent à croire aux bienfaits de cette proximité avec Bouya Omar.

     

                                                                     

    Dignité

    Le nom de l’opération porte une forte signification,

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    Al Karama, car il s’agit d’abord de rendre aux patients malades et manipulés leur dignité en les libérant de cet enfer. Le ministère organise sur place une caravane médicale et crée tout un dispositif nécessaire, pour un budget de 40 millions de DH, qui permet de couvrir le transfert des patients des alentours du mausolée Bouya Omar vers les hôpitaux et les services de santé des régions et provinces d’origine de ces malades et ce en présence de leur famille.
    Plus de 60 ambulances ont été mises à la disposition de cette opération. Et pour accueillir ce flot de nouveaux pensionnaires, le département de la Santé a augmenté la capacité d’accueil des hôpitaux psychiatriques, et créé de nouveaux services hospitaliers intégrés à El Aroui, Chefchaouen, Bouaarfa, Tiznit et Tit Mellil, tout comme il y a eu réhabilitation des structures psychiatriques actuelles. La Santé, qui a d’ailleurs lancé tout un plan pour la prise en charge des malades mentaux au Maroc, a aussi recruté 34 médecins et 122 infirmiers spécialisés dans la psychiatrie.

     

    Le grand nettoyage

    Parer au plus urgent. Ce sont les bénévoles du Croissant Rouge qui s’occupent de la première prise en charge de chaque pensionnaire. Une douche, la première pour beaucoup depuis très longtemps, des vêtements propres et un passage chez le coiffeur sont les premiers gestes de ce retour à la vie. En second lieu, les médecins de la Santé procèdent à un double examen, médical et psychiatrique. Enfin, l’évacuation proprement dite, en ambulance, vers la structure médicale la plus proche de la famille. Nettoyer les malades donc, mais aussi le lieu. Les cases vétustes en pisé, où étaient enfermés ces hommes et ces femmes, seront toutes détruites. Dans l’inconscient collectif, Bouya Omar a toujours existé. Chaque citoyen connaît ce lieu considéré comme maléfique et le traitement des personnes, qui ont eu le malheur d’y être placées. Si, en grande majorité, les Marocains trouvaient cette situation honteuse, pour beaucoup d’autres, le sanctuaire était un mal nécessaire. Cette libération frappe donc comme une bombe. Souhaitons qu’à tout jamais, la légende Bouya Omar ne reste plus qu’un triste souvenir.

    Badra BERRISSOULE
    (Ph. Mokhtari /Les visages ont été modifiés)

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