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    Tribune

    L’avortement au Maroc: La politique de «Laissez-les mourir»
    Par le Pr. Nouzha Guessous

    Par L'Economiste | Edition N°:4464 Le 17/02/2015 | Partager

    Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca, et chercheure associée auprès du Centre Jacques Berque. Dr Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana

    Cette tribune ne vise pas à défendre  le Pr Chafik Chraibi  pour qui j’ai le plus grand respect et dont je partage la cause pour laquelle il œuvre depuis près de trois décennies, ni de me prononcer sur la décision administrative prise à son encontre ; je sais qu’avec l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC), il continuera son œuvre où qu’il soit.  Mon objectif ici est de participer au débat qui veut lever le voile de l’hypocrisie juridique, politique et sociale concernant la question de l’avortement au Maroc. Car, c'est de la vie de milliers de femmes et d’enfants qu’il est question, tant qu’on n’éradiquera pas l'avortement clandestin. Et pour cela il n’y a pas d’autres issues que celles de la prévention des grossesses indésirables et la légalisation de l’avortement médicalisé encadré, contrôlé et sanitaire.

    L’avortement ne concerne pas que

    les grossesses hors mariage

    Il n’y a à ma connaissance aucune une enquête nationale qui fait référence, mais le recoupement des différentes sources estime que chaque jour, 800 à 1000 femmes recourent à l’avortement au Maroc. D’emblée, il faut lever une ambigüité due au fait que la question de l’avortement est souvent abordée par un raccourci, qui part du présupposé que les demandes ne viendraient que de filles/femmes qui se retrouvent enceintes en dehors du cadre légal du mariage. Cette approche réduit et brouille la problématique de l’avortement par une approche morale alors qu’il s’agit d’un véritable problème social ayant des implications sanitaires. C’est cette logique qui est à la base du classement des articles relatifs à l’avortement dans le chapitre VIII du Code pénal en vigueur qui traite « Des crimes et délits contre l’ordre des familles et la moralité publique ».
    Or, il est important de souligner que la demande d’arrêter une grossesse non souhaitée peut venir d’une femme mariée ou d’un couple légal, pour des motifs aussi divers qu’il peut y avoir de situations individuelles, conjugales ou sociales. Souvent,  les plaidoyers pour la réforme dudit code mettent au devant le drame des grossesses résultant de situations extrêmes de viols ou d’incestes. Ils avancent aussi  le nombre et la situation des enfants abandonnés par des parents qui n’assument pas leur parentalité, notamment dans les cas de filles et de femmes célibataires qui se retrouvent rejetées par leur famille et qui sont prêtes à tout pour mettre un terme à une grossesse. Cette démarche est  pertinente car les retombées individuelles et sociales de ces situations sont très graves.  Néanmoins, la détresse des femmes face à une grossesse non assumée n’est pas plus ou moins respectable selon qu’elles sont mariées ou célibataires. Dans un cas que dans l’autre, elles auront à faire face à la même loi : celle de l’impossibilité d’accéder légalement à l’avortement médical sécurisé. Ce qui va les discriminer, c’est leur situation sociale et matérielle. Elles ne seront pas égales face à la loi, car le plus souvent, celles qui ont les moyens financiers finiront par trouver une solution pour avorter dans une relative sécurité. Les femmes démunies qui sont déterminées à  mettre un terme à une grossesse non souhaitée ne pourront avoir d’autre choix que de mettre leur vie en danger en se dirigeant vers les réseaux mafieux de l’avortement clandestin. Quant aux fillettes et femmes célibataires qui, rejetées par leurs familles, n’auront même pas cette possibilité; elles viendront grossir les rangs des mères célibataires et de leurs  enfants, et vivoteront tant bien que mal, stigmatisées et  bannies par la société . 

    La légalisation de l’avortement médicalisé

    à l’épreuve du droit à la vie

    Partant des référentiels religieux et culturels,  la revendication du «  droit à l’avortement médicalisé» se heurte à une opposition quasi systématique au nom du droit à la vie qui  est de surcroît proclamé par tous les pays du monde et par le droit international. Du côté des instruments internationaux de droits humains, le  droit à la vie fait partie des droits fondamentaux sans que cela ne s’oppose au droit des femmes à l’interruption volontaire de la grossesse  (IVG) comme expression  de leur autonomie qui leur donne le droit de disposer de leur corps. Cette divergence repose au final sur l’approche droits-humaniste ou religieuse /culturelle de la problématique. Mais elle repose aussi sur la façon dont une société répond à la question du statut de l’embryon : est- il un être humain et à partir de quel moment? Je n’ai pas la prétention d’apporter ici la réponse à cette question complexe et délicate. Je voudrais simplement faire part de mon expérience de l’approche bioéthique au sein du Comité International de Bioéthique (CIB) de l’UNESCO lors de la préparation d’un rapport au sujet de la recherche utilisant les cellules embryonnaires , recherche qui implique la destruction d’embryons humains potentiels. Lors de l’audition des représentants des différentes religions et philosophies, un large consensus s’est dégagé entre des Oulémas de différentes contrées musulmanes pour considérer que du point de vue de l’Islam, l’embryon acquiert le statut de « personne humaine » après un minimum de quarante jours de gestation, ce délai pouvant aller à  90 voire 120 jours selon l’interprétation adoptée du texte du Coran. Cette vision est d’ailleurs partagée ouvertement des Oulémas marocains notoires.
    Mon propos ici est de relever que l’on ne peut se contenter d’invoquer le droit à la vie d’un embryon quand il est issu d’un viol ou d’un inceste (quel avenir pour l’enfant qui en naîtrait ?) pour justifier la mise en danger de la vie et de la santé de la mère en lui interdisant l’accès à l’avortement légal et médicalisé.  Et même dans les situations moins extrêmes et qui sont très courantes, on ne peut pas non plus occulter  le droit à la vie et à la santé de milliers de femmes qui se trouvent face à une grossesse non souhaitée. Dans certaines situations, la perspective d’une maternité peut être ressentie comme inconcevable, à un point qui rend la grossesse humainement et parfois socialement impossible à assumer. Ces grossesses mettent la santé de ces femmes en danger, dans ses dimensions physique, psychique et sociale conformément à la définition de l’OMS, le risque social étant évident dans le cas de la majorité des grossesses hors mariage.  C’est cela qu’il convient de regarder en face.  Or même dans la législation marocaine actuelle, l’avortement qui est interdit par ailleurs, est autorisé « lorsqu’il constitue une mesure nécessaire pour sauvegarder la santé de la mère » (article 453 du code pénal). Notons qu’il parle de « sauvegarder la santé » et pas seulement la vie de la mère. D’ailleurs cette nuance de taille est déclinée dans les conditions de cet avortement légal puisque l’autorisation du conjoint n’est plus obligatoire lorsque « la vie de la mère est en danger. On peut donc légaliser l’avortement médicalisé lorsque la santé mentale et sociale de la mère est en danger.
    Certains avancent que la légalisation de l’avortement médical augmenterait le nombre d’interruptions de grossesse donc d’embryons sacrifiés. C’est méconnaître la nature humaine en général et l’importance de la maternité en particulier. Toutes les statistiques provenant des pays où l’IVG est autorisée et encadrée médicalement et juridiquement prouvent le contraire. J’affirme qu’aucune femme ne peut prendre à la légère la décision d’aller se faire avorter comme elle irait se faire extraire une dent qui lui fait mal, et encore moins comme elle irait au hammam ou chez le coiffeur. Dans la quasi-totalité des situations, une femme n’envisagera de mettre fin à une grossesse  que parce qu’elle se sent et qu’elle est le plus souvent en situation de danger réel, qu’il soit médical, psychique ou social. Et j’ose aussi généraliser cette réticence instinctive et naturelle aux femmes mariées comme à celles qui ne le sont pas. Recourir à l’avortement est la plus douloureuse et la pire des décisions qu’une femme peut se trouve obligée de prendre devant l’impossibilité de pouvoir en envisager une autre.  Tous les témoignages montrent que les concernées vivent une situation de détresse extrême, avant, pendant et après l’avortement. Permettre l’accès en toute légalité l’interruption d’une grossesse dans un cadre médicalisé et sécurisé dans ces cas relève du devoir médical et social « d’assistance à personnes en danger». Car si ces  femmes ne peuvent avoir accès à l’avortement médicalisé, elles envisageront d’autres alternatives aussi  catastrophiques les unes que les autres. Comme le disait le Pr Chraibi dans une interview datant de 2012 en parlant des retombées dramatiques de la législation actuelle de l’avortement au Maroc « Cette mère qui avortera dans des conditions non-médicales risque sa vie effectivement. Cette mère qui gardera ce bébé risque le suicide par rejet social si elle n’est pas déjà tuée par un membre de sa famille. Cet enfant qui naîtra sera soit jeté dans les poubelles ou dans le meilleur des cas sera abandonné et donc en grand danger » . Un chiffre circule : celui de  24  bébés abandonnés chaque jour au Maroc, retrouvés morts de faim et de froid, ou recueillis à des fins d’exploitation future (mendicité entre-autres formes). Sans commentaire !
    Au final il est temps d’abandonner la politique de l’autruche, de sortir la tête du sable, et d’arrêter cette hémorragie, sans jeu de mots. On ne peut pas continuer en toute légalité à pratiquer cette  politique de « Laissez les mourir » vis-à-vis des femmes mais aussi des enfants. Espérons comme le dit l’adage que « A quelque chose malheur est bon », Pr Chraibi ne m’en tiendra pas rigueur.  Faisons en sorte que la  mobilisation qui s’est spontanément intensifiée ces derniers jours contre l’avortement clandestin et pour la légalisation de l’avortement médicalisé, encadré et contrôlé,  puisse accélérer la révision des dispositions du Code pénal.  Je suis convaincue qu’il est possible de le faire dans le plein respect de la sacralité de la vie et de la santé (Hefd Annafs) comme l’islam nous l’enseigne et nous y appelle. Il suffit pour cela d’accepter de débattre sereinement et de manière responsable. Et cela est de la plus haute urgence.

    Arrêtons cette hypocrisie juridique qui

    tue des milliers de femmes

    Selon les données de l’AMLAC, entre 800 et 1000 femmes se feraient avorter chaque jour au Maroc: 200 par le recours à l’avortement non médicalisé et 600 à 800 par une interruption de grossesse en clinique ou en cabinet privé. Les déclarations de différents responsables qui se sont succédés au départements de la santé et de la justice depuis plus de dix ans ont donné plus d’une fois l’espoir d’une  révision des dispositions du code pénal sur l’avortement. Jusqu’à présent, il semble que la balance continue à pencher du côté des tenants du statuquo qui refusent de voir la réalité en face.  Ils semblent ne pas être à une contradiction près. Alors que la lutte contre la mortalité maternelle est déclarée comme une des priorités de santé au Maroc, on laisse les femmes mourir pendant l’avortement ou des suites d’avortements clandestins (entre 10 et 13 % des cas selon différentes sources, y compris l’OMS). Au moment où la lutte contre les pratiques mafieuses et la corruption sont au cœur des préoccupations et challenges qu’affronte le Maroc, on laisse la brèche ouverte pour des avortements clandestins dans certains cabinets médicaux, dans des conditions douteuses parfois,  par des praticiens sans scrupule,  qui s’engraissent sur le dos de femmes et de familles en détresse. Au moment où le Maroc s’aligne sur les standards internationaux de santé, on laisse les charlatans se faire de l’argent sur le dos du sang et de la vie des femmes.
    Ayons un sursaut de rationalité pour sauver des vies et protéger la société. Optons pour la prévention des grossesses non souhaitées par l’éducation sexuelle à la maison, à l’école et à travers les médias. Et faisons face aux grossesses subies ou non assumées par la légalisation et  l’encadrement juridique et le contrôle de l'avortement médicalisé.

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    (1) «Le Maroc des mères célibataires: ampleur et réalité, actions, représentations itinéraires et vécus», Association Insaf, 2010.
    http://www.egalite.ma/attachments/article/212/INSAF-Rapport Etude Nationale le Maroc des mères célibataires .pdf
    (2) Rapport du CIB sur «L’utilisation des cellules souches embryonnaires pour la recherche thérapeutique» Unesco, 2001 - http://unesdoc.unesco.org/images/0013/001322/132287f.pdf
    (3) http://www.qandisha.ma/2012/01/25/pr-chafik-chraibi-lavortement-peut-sau...

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