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Chronique

Le dialecte à l’école mettrait-il fin à la diglossie au Maroc?
Par Abderrahmane Lahlou

Par L'Economiste | Edition N°:4169 Le 11/12/2013 | Partager

Initier un débat sur l’arabe en tant que langue nationale est utile. L’évolution structurelle de cette langue est toujours

Après une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation.
Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises

nécessaire. Une langue qui n’évolue pas se sclérose et… se laisse coloniser. Le Maroc, à l’instar de tous les pays arabes, connaît une situation de diglossie, définie comme étant la coexistence complexe d’une langue standard conventionnelle pour l’usage officiel, administratif, religieux et d’enseignement, et d’une variante dialectale qui découle de la première, consacrée à l’usage familier, de communication orale et artistique. Dans le domaine de la communication, on assiste à une poussée de dialectisation des accroches publicitaires, certes choquantes, mais qui semblent bien "accrocher"  les jeunes et interpeller les autres lettrés. Dans la presse, quelques incursions de ce "secteur informel" ont tenté de concurrencer la presse arabophone conventionnelle, mais sans continuité. Enfin, c’est à l’école que s’invite aujourd’hui le débat, puisqu’on appelle à y introduire l’arabe dialectal. La thèse avancée commence par l’appel à pratiquer le dialecte, langage de la maison et de la vie quotidienne, dans les apprentissages du préscolaire, puis elle en vient à proposer sa codification et son application expérimentale dans des niveaux scolaires supérieurs.

La fracture linguistique à éviter

Toute la pertinence du débat, et sa complexité viennent justement du fait que la langue est le dénominateur commun entre l’école, la presse, la communication et la vie familiale. Utiliser la langue parlée comme vecteur d’apprentissage au premier contact de l’enfant avec le monde préscolaire me semble tout à fait pertinent. Les maternelles doivent assurer le premier accueil des enfants arabophones en arabe dialectal et celui des enfants berbérophones en amazigh. Dans le préscolaire, nous avons deux cas de figure, celui des maternelles arabisantes ou bilingues, où le dialecte arabe est déjà de mise, si ce n’est des chansonnettes servies en langue arabe classique, ou quelques termes du lexique véhiculés en arabe classique pour les besoins de l’écrit. Ici, le problème du choc linguistique ne se pose pas. Mais nous avons les maternelles marocaines très francisantes et celles des missions étrangères, où les enfants sont soumis au diktat de la langue française ou anglaise, ce qui met les enfants en totale situation de choc linguistique, tant récriminé, sauf si les parents se mettent au français ou à l’anglais à la maison, et mettent leurs enfants à l’abri de l’arabe parlé dans la société. Alors, ceux-là apprendront-ils mieux que les premiers? Ou bien faudra-t-il une école maternelle à deux vitesses, en fonction de la langue parlée à la maison?
Mais passons au primaire et au-delà, où le dialectal est tout aussi naturellement utilisé qu’au préscolaire, pour la communication orale entre élèves et enseignants et entre élèves eux-mêmes, dans toute autre matière que le français ou l’anglais. L’arabe classique est plutôt utilisé pour l’écrit, sous toutes ses formes et à tous niveaux, ainsi que pour la littérature, la philosophie ou l’instruction islamique dans des niveaux ultérieurs. Là encore, l’appel à introduire le dialectal dans l’enseignement ressemble à enfoncer des portes ouvertes.
Néanmoins, il reste la problématique d’utiliser le dialectal comme langue d’enseignement, aussi bien sous forme oralisée qu’écrite. En accordant le bénéfice de la pertinence à cette thèse, je crains que l’implantation du dialectal comme langue d'enseignement ne pose plus de problèmes qu'elle n'en résolve.

Les incertitudes du dialectal

En voici quelques raisons:
1. En prenant lieu et place de l'arabe standard, le dialectal ne s’accommodera pas des enseignements de la littérature, de la philosophie ou de la religion: si on ne maîtrise que le dialectal, comment prendre goût à la littérature classique ou celle de la renaissance arabe du XIXe siècle, avec  des auteurs tels Ahmed Amine, Al Akkad, Abed El Jabri ou les poésies du palestinien Mahmoud Darwish? Comment lire le Coran et le comprendre avec ce véhicule "non standard"?
2. L’opérationnalisation du dialectal nécessitera un vaste chantier pour unifier les lexiques des différentes darijas et standardiser leur morphosyntaxe, s’il en est, tant elles sont différenciées d’une région à l’autre du Maroc. En dehors du vaste marché de production et d’édition que peut ouvrir ce projet, est-il opportun d’entamer un si laborieux chantier, à côté de celui de l'amazigh, encore à la recherche de standardisation de ses trois dialectes nationaux? Ne pouvons-nous pas en faire l’économie dans un paysage linguistique bien tourmenté?
3. En subissant une standardisation, l’arabe dialectal arrêtera d’évoluer et une autre langue dialectale, tenant lieu de créole, moins formelle et adaptée aux besoins, naîtra pour occuper l’espace public comme nouveau substrat, selon les linguistes. Il faudra alors recommencer. En parallèle, l’arabe étant forcément affaibli par sa position de superstrat, une autre langue au cours international en hausse serait appelée à coloniser les espaces éducatif, administratif et peut-être judiciaire.
4. L’instauration du dialectal à l’école peut appauvrir le patrimoine culturel et linguistique dans l’espace scolaire, au regard de l’énorme thésaurus en langue classique, qui deviendrait inaccessible. La littérature dialectale marocaine est certes riche de centaines de productions de Malhoune ou des répertoires artistiques plus contemporains, mais limitées au registre poétique, et recourant à l’emprunt à l’arabe classique dès qu’il faut monter en gamme pour exprimer des sentiments forts, romantiques, spirituels ou métaphysiques, ce qui devient encore moins accessible que l’arabe classique standard.
Pourquoi une telle entreprise?
Cette recherche de substitution du dialectal à l'arabe standard est présentée chez ses défenseurs comme une initiative citoyenne, basée sur les croyances suivantes:
1) L'arabe classique est trop difficile à enseigner et à apprendre;
2) Les experts et locuteurs de l’arabe n'arrivent pas à le faire évoluer de sa forme littéraire classique ancestrale vers un arabe standard à la portée de tous;
3) Une proportion importante des Marocains ne comprennent pas l’arabe classique;
4) Cette langue est le responsable de l'échec de notre système éducatif national;
5) L’arabe classique dans l’enseignement est le vecteur d'imprégnation des jeunes désœuvrés et en mal d'identité par l'idéologie salafiste, voire djihadiste, ce que des contributeurs au débat disent à mots couverts, en parlant "de manipulateurs de tous bords";
6) Enfin, l'arabe étant la langue du Coran, son maintien dans le paysage éducatif et social empêtre la population dans une identité religieuse figée et rétrograde;
7) l’adoption du dialectal à l’école accroîtra la maîtrise par les jeunes de leur langue et rééquilibrera le bilinguisme arabe français actuellement en vigueur.
Je crois que c'est dans la réponse à ces sept questions que réside le fond du débat. La perception de la langue étant le

Utiliser la langue parlée comme vecteur d’apprentissage au premier contact de l’enfant avec le monde préscolaire me semble tout à fait pertinent. Les maternelles doivent assurer le premier accueil des enfants arabophones en arabe dialectal et celui des enfants berbérophones en amazigh

reflet de ces postulats, il me semble que le débat technique actuel ne traite que la partie apparente de l'iceberg. Traitons d’abord du fond au lieu de la forme. Etant en démocratie, on peut envisager une vision différente de ces six questions:
1) L'arabe n'est pas si difficile que cela, s'il est bien enseigné, tout comme les autres matières, et il n’y a pas une langue plus impotente qu'une autre.
2) Les efforts de standardisation de l'arabe standard versus arabe classique médiéval sont bien avancés, et tous les lettrés dans le monde arabe comprennent l’arabe familier, voire soutenu sans difficulté. Mais cela ne dédouane pas du devoir de la simplifier davantage.
3) Si beaucoup de Marocains ne comprennent pas l’arabe classique, ce n’est pas tant la complication de cette langue qui est en cause que la conjugaison de l’analphabétisme-illettrisme des masses et de la francisation des élites. Faut-il alors évincer l’arabe ou plutôt éradiquer l’illettrisme?
4) Des facteurs autres que la langue arabe ont causé l'échec de notre système éducatif. Ils sont biens connus mais se sont certes combinés à une arabisation maladroitement mise en œuvre.
5) Le vrai vecteur d'imprégnation des jeunes de l'idéologie salafiste djihadiste est l'ignorance et la mal-éducation plutôt que l’arabisation. Au contraire, gagner la maîtrise de l'arabe immuniserait davantage les populations vulnérables contre les discours manipulateurs qu’ils pourront démythifier et déconstruire sans peine.
6) Etre attaché à son identité, notamment par le Coran et la littérature islamique contemporaine n'est pas forcément synonyme de repli identitaire, mais peut-être vécu par les élèves comme facteur d’appartenance, de confiance et de responsabilité, si l’on y met les moyens de contrôle pédagogique et de valorisation. Depuis longtemps, l’arabe n’est plus exclusivement la langue de la religion, mais aussi celle de la science, de la sociologie et de la finance.
7) Institutionnaliser le dialectal au détriment de l’arabe standard ne profitera pas au bilinguisme arabe/français, mais risque de promouvoir la langue étrangère, qu’elle soit le français ou l’anglais, au rang de seule et véritable langue savante.
A défaut d’un débat sur le projet de société que veulent les uns et les autres, il me semble immature de recommander une recette de politique linguistique qui n'a pas été scientifiquement ni techniquement discutée dans le fond, sous peine d’enlisement.

Rendre à la langue ce qui est à la langue

Polémique idéologique à part, la solution qui me semble avoir du sens est celle de renforcer l’arabe standard, l’une des 6 langues de l’ONU, comme langue d’enseignement lue et écrite avec tous les avantages que cela comporte, notamment celui d’unifier les Marocains entre eux et de les unifier avec le monde arabe, qui n’est ni une zone en décrépitude culturelle, artistique et sociale, ni un marché négligeable en termes économiques, avec sa population de 300 millions. Cette situation de diglossie prévaut dans tous les pays arabes. En 1959, Charles Ferguson aux USA, introduisit ce concept sociolinguistique, appliqué au cas de l’Egypte, où il analysait «la coexistence d’une langue basse, utilisée pour les récits et contes, l’oralité familiale et les contextes informelles, et d’une langue haute, qui est celle de l’Administration, de l’Enseignement et de la religion». A chacune ses registres propres. Il n’y a aucun mal à cela, à condition de ne pas dénigrer l’une en faveur de l’autre. Mais au-delà des constats rationnels, la langue n’est-elle pas d’abord émotionnelle? Les Marocains n’ont-ils pas voté à 82% dans un récent et large sondage électronique en faveur du maintien de l’arabe standard dans l’enseignement? Ce qui n’empêche pas l’ouverture aux autres langues. On adopte une langue et on la défend parce qu’on la chérit, pas parce qu’on la trouve facile ou mieux cotée à l’international. 

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