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Tribune

Les anti-Européens de l’Europe
Par Dominique Moisi

Par L'Economiste | Edition N°:4160 Le 28/11/2013 | Partager

En 2005, deux membres fondateurs de l’Union européenne, la France et les Pays-Bas, ont rejeté par referendum le traité

Dominique Moisi est le fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Il est actuellement professeur invité au King’s College de Londres. Spécialiste des relations internationales et du Moyen-Orient, il est l’auteur de «La Géopolitique de l’émotion: Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde».

constitutionnel proposé de l’UE. Deux partis d’extrême droite de ces deux pays, le Front national en France et le Parti pour la Liberté aux Pays-Bas, ont aujourd’hui formé une alliance dans la perspective des prochaines élections au Parlement européen en mai 2014. Ils espèrent fédérer les partis partageant leurs idées dans d’autres pays européens pour former un bloc parlementaire suffisamment puissant pour occire «le monstre de l’Europe», ainsi que Geert Wilders, chef de file du Parti pour la Liberté, qualifie l’Union européenne.
Ce n’est pas un hasard si la France et les Pays-Bas ont pris les rênes de ce funeste projet. Ces deux pays sont en proie à une profonde crise d’identité qui se transforme en un réel dédain pour l’Europe, les étrangers, les migrants et tous ceux qui représentent «l’autre». Et ces deux pays nourrissent une suspicion populaire croissante envers les élites politiques. Dans cet environnement, les prochaines élections parlementaires européennes semblent sur mesure pour les partis extrémistes, et de récents sondages d’opinions suggèrent que le Front national serait en tête en France. Les élections européennes laissent la plupart des gens indifférents, ce qui se traduit par un fort taux d’abstention – excepté ceux qui, définis par ce qui les opposent, désirent exprimer leur colère et leur frustration contre le statu quo. Marine Le Pen, chef de file du Front national, est futée et efficace, et entonne toujours le même refrain: «L’Europe est contre le peuple, et les citoyens doivent donc se mobiliser contre l’Europe». Avec son semblant de modération, elle est beaucoup plus attirante que son père et ancien responsable du parti, Jean-Marie Le Pen.

Le Pen, Wilders

Sa stratégie est de s’installer dans la vie politique française en masquant toute trace antérieure d’antisémitisme, et donc en faisant du Front national une alternative apparemment légitime à la droite traditionnelle en décadence, qui traverse une longue période de luttes intestines depuis la défaite de Nicolas Sarkozy à l’issue des élections présidentielles de 2012. Aux Pays-Bas, Wilders – plus soliste que le chef d’un réel parti – a déjà fait partie d’un gouvernement et apporte donc un vernis de légitimité à Marine Le Pen par la simple conclusion d’une alliance avec elle. Il est intéressant de noter que les principaux partis anti-européens danois et britanniques ont refusé de donner suite, refusant d’entrer dans un pacte avec un parti qui était et reste encore probablement profondément antisémite.
Et pourtant, ce qui in fine unit les partis européens d’extrême droite est comparable à ce qui a présidé à la montée du Tea Party au sein du parti républicain aux Etats-Unis: racisme avéré et xénophobie. Et bien que les partisans du Tea Party – un groupe qui avait été identifié à l’époque dans un sondage d’opinion (opinion poll) comme blanc à 89% et noir à juste 1%  – prétendent s’opposer aux dépenses publiques avant toute autre chose, ils acceptent l’aide du gouvernement pour eux-mêmes. Ce qu’ils ne supportent pas est d’avoir un président noir et que l’argent public profite à «d’autres».

Aucune cuillère n’est assez longue pour dîner avec le diable

De même, bien que les populistes européens utilisent leur opposition à Bruxelles comme point de ralliement, leur idéologie préserve l’atavisme hérité de leurs ancêtres. Les forces d’extrême droite aujourd’hui sont peut-être plus

Le Pen du Front national en France et Geert Wilders, chef de file du Parti pour la Liberté aux Pays-Bas. Les deux partis d’extrême droite ont aujourd’hui formé une alliance dans la perspective des prochaines élections au Parlement européen en mai 2014. Ils espèrent former un bloc parlementaire suffisamment puissant pour occire «le monstre de l’Europe»

antimusulmanes qu’antisémites – Wilders pourrait même être sincèrement pro-israélien – mais ils préservent la vision anti-humaniste, cynique et raciste de leurs prédécesseurs des années 30. Bien sûr, un pays comme la France n’est pas en train d’opérer actuellement un retour à la politique des années 30, ne serait-ce que parce que le souvenir de l’effondrement militaire et moral de 1940 reste très présent. Mais les attaques racistes et vicieuses contre la ministre de la Justice Christiane Taubira, qui est noire, auraient été impensables dans les décennies passées. Et, à travers toute l’Europe, la perte des tabous et la certitude que tout peut être dit – et quiconque insulté – a conduit à une recrudescence des incidents racistes qui ne sont isolés qu’en apparence.
La meilleure réponse que l’on peut apporter à cette invraisemblable alliance de partis populistes/racistes est le courage, la détermination et la clarté de nos opinions. Toute alliance d’un parti conservateur avec les forces d’extrême droite ne peut que se traduire par la défaite – morale aussi bien que politique. Ce fut le cas en Europe par le passé, comme c’est le cas des républicains aux Etats-Unis aujourd’hui. Parfois, aucune cuillère n’est assez longue pour dîner avec le diable.

L’histoire sert de vaccin

L’Europe n’est pas en train de tomber dans le fascisme; mais on n’aurait tort d’ignorer ses égarements, ou d’attribuer les récents évènements uniquement aux difficultés économiques et au chômage élevé. Des raisons plus fondamentales, politiques aussi bien qu’éthiques, sont à l’œuvre.
Par exemple, l’Allemagne résiste mieux que les autres pays européens à la vague populiste, et ce n’est pas seulement parce que son économie est forte et que son histoire lui sert, en quelque sorte, de vaccin. Les Allemands peuvent aussi remercier le courage et la compétence de leurs responsables politiques, y compris la chancelière Angela Merkel et son prédécesseur, Gerhard Schröder.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats
Copyright: Project Syndicate, 2013.
www.project-syndicate.org

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