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Tribune

L’exception marocaine, handicap ou bénédiction?
Par le Pr. Mohammed ENNAJI

Par L'Economiste | Edition N°:4092 Le 13/08/2013 | Partager

Mohammed Ennaji est économiste et historien. Spécialiste des rapports de pouvoir et notamment de l’esclavage dans le monde musulman, il a à son actif plusieurs livres dont «Soldats, domestiques et concubines» traduit en plusieurs langues et plus récemment «le Sujet et le mamelouk» paru chez Fayard et préfacé par Régis Debray, dont vient de paraître l’édition anglaise chez la prestigieuse «Cambridge UniversityPress». Essayiste, il est tenté aussi par la littérature avec son «Cycle des parfums» et, pour la rentrée, un roman historique «le Fils du Prophète». Acteur culturel, Ennaji a fondé plusieurs événements à Essaouira notamment et plus récemment le festival Awtar à Benguérir

Notre société apparemment détonne. Le Printemps arabe a remis sur la table la réflexion sur sa nature et sa dynamique. D’aucuns parlent alors de l’exception marocaine, tant mieux pour eux qui applaudissent à une telle hypothèse. Mais au-delà des réflexions courtisanes et des flatteries, c’est quoi cette exception? Devrions-nous nous en réjouir et en prendre acte sans autre forme de procès? Nous serions alors seuls au monde: Une société sans histoires est hors de l’Histoire. Une société qui échappe aux perturbations rate la pollinisation qui en découle.
Or chez nous, on rend grâce au paisible cours de notre société. Une exception à la loi de la lutte des classes et des conflits.

La contradiction manque

Il y a lieu de s’interroger. Aussi, il convient d’examiner de plus près une telle croyance, au moins s’interroger sur ses origines, au-delà de son pur contenu idéologique.
Parmi les sociétés, il y a les fécondes et il y a les autres. Il y a celles que la créativité agite et il y a celles plongées dans un sommeil profond que rien n’interrompt. Ces caractéristiques ne sont ni absolues ni définitives.
La société marocaine, cela fait déjà quelque temps, n’est pas placée sous le signe de la contradiction. Les conflits sociaux qui ont longtemps dominé la scène étaient essentiellement tribaux et ne trouvaient pas leur source dans des conflits de classe nés de la naissance de nouveaux groupes sociaux plus entreprenants.

Violences fécondes

Il n’échappe à personne que l’Histoire ne se fait sans dégâts collatéraux. Le fumier ne manque jamais d’être fécond.
Là où la paix se conclut entre les groupes sociaux en faisant l’économie de la lutte et disons-le de la guerre sanglante, le fruit n’est jamais totalement mûr.
L’Occident et ses idéologues se moquent du reste du monde quand ils servent leurs discours sur le bien et le mal, sur la stabilité et la paix, sur les droits de l’homme et le dialogue des cultures. Autrement dit : calmez-vous, que Dieu vous bénisse ses paisibles brebis! Il sait pourtant par expérience que rien n’arrive sans tourments. L’Occident a tout vu: guerres de religions, inquisitions, révolutions, traites négrières, guerres... Sur ce fumier puant reposent ses droits de l’homme qu’il nous sert à tout propos.  Il sait pourtant que l’histoire avance dans et par les contradictions porteuses de promesses et de solutions: contradictions entre les groupes sociaux porteurs de valeurs différentes, entre les modes d’appréhension du réel, entre les techniques. Sans contradiction, c’est une leçon que nous avons oubliée, une société n’avance pas. Elle peut rester au point mort.

Les conflits tribaux avaient pour moteur la maitrise de l’homme et de l’espace avec reconduction des mêmes rapports de production et de la même technologie. Il en est résulté une léthargie, ce que les marxistes appellent une reproduction simple. On prend les mêmes et on recommence: mêmes entités sociales, mêmes techniques, mêmes croyances… Les saints de Dieu ont longtemps veillé à ce réseau constitué d’éléments maintenus entre eux par la grâce divine, disons pour être modernes par le sacré.
Les facteurs ayant mis fin à cette léthargie sont d’origine extérieure.
C’est ainsi qu’est née la société marocaine moderne profondément remaniée, il n’y a pas à dire. Mais voilà que cette exception claironnée nous interpelle. Qu’en est-il, pourquoi cet aspect statique? Est-il question d’une simple illusion ou bien y a-t-il dans les structures de cette société quelque chose qui fonde cette «stabilité», en réalité plus une passivité qui nous laisse en marge de la grande histoire.

L’exception est une démission

N’en déplaise aux partisans de l’exception, celle-ci n’est pas une victoire sur l’histoire, une sorte de bénédiction de Dieu. Elle en est une démission. Ceci dit, notre printemps, même pâle, annonce le début de la fin d’une telle logique, d’une telle «exception». C’est là où réside l’importance stratégique du Mouvement du 20 février, le célèbre M20. Le mouvement gachiste des années soixante-dix était le produit de l’école moderne et efficace.
Il souffre de ce fait même d’une certaine extériorité par rapport à sa société, et reste superficiel quant à l’effectivité de son action et la portée de sa réflexion. Mais il a mis le doigt sur le rôle stratégique de l’école dans la dynamisation d’une société léthargique. Le M20 est le produit direct de l’exclusion sociale, le porte-parole, même s’il s’est montré muet sur sa nature profonde, des larges couches de la population, un vecteur de la contradiction dans la société marocaine. L’image de jeunes et même de très jeunes Marocains brandissant des pancartes ne suffit pas pour décrédibiliser le mouvement, il a derrière lui la population, qu’on ne s’y trompe pas. Il marque, dans ce sens, une rupture profonde avec le passé et ne va pas rester longtemps sans lendemain. Le mouvement gauchiste a été éradiqué par l’arrestation d’une élite brillante et courageuse. Aujourd’hui, le pouvoir ne pourra pas faire face à une masse en mouvement trop dense et trop massive pour être réprimée facilement. C’est elle qui est tapie derrière le 20 février.

Maroc, société molle

A propos du Maroc, on a parlé de société composite, où les instances articulées s’émoussent et composent entre elles.
Je suis tenté de parler de «société molle», plastique même dans ses constituants modernes que les maîtres du jeu se sont évertués à amollir. Une société qui tourne le dos au conflit déplaçant les enjeux vers les instances les moins conflictuelles et les espaces d’entente virtuelle dont notamment le religieux.
Notre modernité est encore de façade. Les anciens réseaux tribaux et claniques avec leurs logiques rétrogrades propres sont toujours à l’œuvre, maquillés, invisibles, portant d’autres identités, mais toujours à l’œuvre et même d’une façon réfléchie et plus efficace.
La marginalisation des larges couches de la population et leur privation des codes d’accès à la modernité que sont le travail salarié et l’école laissent encore une grande marge de manœuvre à la maîtrise de la société purgée ainsi des contradictions qui puissent la faire évoluer à un rythme qu’elle est en mesure de suivre.

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