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    Enquête

    Aïd Al Adha: 7 milliards de DH dépensés en une journée!

    Par L'Economiste | Edition N°:3887 Le 12/10/2012 | Partager
    Plus de 5 millions d’ovins et caprins abattus en une journée
    Un chiffre d’affaires qui profite surtout aux citadins
    La Sounna a pris une tournure de festin avec tous les dégâts collatéraux

    Durant toute l'année, environ 2,8 millions d’ovins et 1,5 million de caprins sont abattus alors que le sacrifice porte sur 4 à 5 millions de têtes. Mais d’après les données du ministère de l’Agriculture, l’abattage rituel est en régression. En 2011, un million de têtes ont été épargnées par rapport à la prévision

    «L’argent du mouton». Deux mots qui reviennent comme un leitmotiv. Que sera le coût du sacrifice? Et comment le financer? Deux autres questions  qui taraudent aussi les ménages à près de deux semaines de l’Aïd Al Adha. Ramadan, les vacances et la rentrée scolaire, des évènements qui sont enchaînés en l’espace de deux mois avec toute la pression sur le budget. Maintenant, il faut se plier à une autre contrainte, dictée cette fois par la pression sociale: le sacrifice du mouton. «Or, si le sacrifice constitue une Sounna confirmée, son accomplissement dans des conditions difficiles est susceptible d’engendrer des dommages pour les  ménages à faible revenu», constate un imam qui a requis l’anonymat.
    La question est en effet d’une sensibilité extrême que seul Feu Hassan II avait transcendée à deux reprises. La première en mars 1996 lorsqu’il a appelé la nation à s’abstenir d’accomplir le rite en raison de la sécheresse qui avait décimé une grande part du cheptel. La seconde fois, en 1998, en laissant le choix aux citoyens d’observer ou non la tradition. Mais, selon notre imam, «l’esprit du message royal dépassait le seul cadre conjoncturel pour se projeter dans la perspective du développement compétitif de la filière ovine». D’autant plus que certaines règles de la Chariâ versent dans la même philosophie. Et celle évoquée par Feu Hassan II est édifiante à cet égard: En présence de deux sortes de préjudices, opter pour le moindre mal. Dans le cas d’espèce, s’abstenir vaut mieux que de s’endetter ou brader ses biens domestiques. Surtout que la règle suprême nous est donnée par le Saint Coran: «Nulle contrainte en religion». 
    Pourtant, les tabous ont la peau dure. Il faut dire aussi qu’un débat sérieux n’a jamais été ouvert sur la question. En attendant, les discussions de la rue planchent surtout sur le coût du sacrifice et les moyens de son financement. Que ce soit à bord d’un bus, d’un taxi ou encore sur les terrasses des cafés, le mouton est ces jours-ci le sujet d’actualité par excellence. Chez les jeunes comme les «vieux». Avec cette nuance que la majorité parmi les premiers s’estime «abusée par le poids d’un rite qui ne s’accommode plus avec le mode de vie actuel». Hygiène sanitaire, accueil et abattage de l’animal dans l’appartement, amoncellement des ordures et parasites dans le milieu environnant. Kader, patron d’une TPE de  communication, préfère célébrer la fête dans un hôtel. «Depuis 5 ans, je passe les vacances de l’Aïd El Kébir dans une auberge de la région de Tadla qui assure une offre adaptée au rituel: ftour de l’Aïd, kebab, méchoui, douara et m’rouzia», précise-t-il.
    Paradoxalement, il a pris pour coutume de servir à chacun de ses employés une prime de 2.000 DH pour les aider à s’acquitter des frais du sacrifice. Le geste, il le justifie par la sensibilité extrême de plusieurs franges de la société à l’égard du sacrifice du mouton. Tout particulièrement dans les quartiers populaires des grandes villes et autres petites agglomérations semi rurales. Parmi les jeunes de ces quartiers surpeuplés, le rite est une question d’honneur. «Ne suis-je pas un homme?», clame ce jeune de 32 ans, vendeur ambulant de son état déterminé  à offrir le mouton à ses parents. Pourtant, son capital social ne dépasse pas 2.000 dirhams, de surcroît entièrement financé par la fourniture  de marchandises à crédit. L’année dernière, il s’est retrouvé au «chômage» pour avoir sciemment différé ses dettes à l’après-l’Aïd. 
    Mais pour Kader, tassement de l’activité oblige, il ne peut supporter cette année la donation qu’il a  l’habitude de verser à ses 20 employés. La même sensibilité  oblige Hakima, célibataire de 38 ans, à contracter chaque année un prêt pour permettre à ses parents d’assurer la tradition. Son père, retraité de l’ONCF dont la pension s’élève à 1.000 DH par mois, ne peut assumer la charge à lui seul.  Bien qu’il demeure actif, son revenu couvre à peine le loyer dans un quartier périphérique de Casablanca. Hakima, qui vit encore sous le toit familial, verse  deux tiers de son salaire pour subvenir aux besoins quotidiens de ses parents et de ses deux frères qui suivent leurs études. «Cette année, je compte solliciter un prêt à mon patron car je n’ai pas encore remboursé celui de la banque», avoue-t-elle.
    Les ménages qui s’endettent chaque année pour la même raison sont légion. Et les offres des sociétés de crédit à la consommation ne cessent de se diversifier. Avec à la clé des campagnes publicitaires mettant en vedette la race ovine la plus prisée, Sardi en l’occurrence. D’autres chefs de famille qui ne présentent pas les garanties exigées n’ont de recours que de vendre quelques biens à vil prix. Mais curieusement, cette année, les publicités sur le «crédit-mouton» ont disparu du paysage.
    Derrière le tabou que des dégâts collatéraux. Des fractures familiales et des maladies sont aussi à mettre sur le dos du mouton. Certes, le manque de statistiques spécifiques ne permet pas d’en mesurer l’étendue, mais les faits sont là. Or, la logique économique et le bon sens tout court appellent à revoir la gestion de la filière ovine loin de toute passion religieuse.
    Annuellement, entre 10 et 11 millions de têtes d’ovins et caprins sont abattues dont la moitié en une seule journée. Ce qui rend difficile toute tentative de régulation du marché et, partant, la possibilité d’assurer une offre de qualité et bon marché. Au Maroc, le prix du kilogramme de viande ovine varie en moyenne entre 60 et 70 DH. C’est l’équivalent d’une journée de travail pour un smicard contre moins d’une heure pour un ouvrier européen.
    Quant à la consommation par habitant et par an, elle ne dépasse pas 12 kg pour l’ensemble des viandes rouges. Consommation de surcroît en baisse tendancielle au profit des viandes blanches. Mais dans l’absolue, on est à peine à moins de 20 grammes per capita et par jour contre 50 préconisés par la FAO et l’Organisation mondiale de la santé (OMS). 
    Outre l’importance de l’abattage des ovins et caprins sous couvert du rite, l’élevage bovin est essentiellement laitier. Seules les naissances de veaux sont destinées à l’embouche. Et c’est tant mieux dans la mesure où le Maroc ne peut se permettre le luxe de pratiquer ce type de bétail gros consommateur d’eau. Un bœuf consomme 5.000 mètres cubes d’eau par an, soit l’équivalent d’un hectare de tomates. Son alimentation repose aussi sur des matières premières dont le Maroc est net importateur, tels le maïs, les tourteaux et le soja. Des cultures trop exigeantes en ressources hydriques. Et l’explication de l’échec de l’importation de jeunes veaux pour engraissement s’insère probablement dans ce cadre.  
    Quoi qu’il en soit, l’élevage de ruminants  intéresse 1,1 million de foyers ruraux selon des proportions variables. On y trouve des ruraux dont l’activité est totalement portée sur le cheptel alors que d’autres en font une  source de trésorerie pour soutenir leurs cultures. Bon an mal an, l’élevage contribue à hauteur de 25 à 30% au PIBA (Produit intérieur brut agricole). C’est le secteur qui assure également le plus d’emplois aussi bien dans le monde rural que dans les villes, via l’abattage, la transformation et la distribution. Et les produits animaux représentent de manière générale le premier poste de dépenses des ménages: 34% du budget alimentaire, selon la dernière enquête sur les dépenses des ménages.
    Rien qu’à l’occasion de l’Aïd Al Adha, le chiffre d’affaires réalisé est de l’ordre de 7 à 8 milliards de DH, selon les estimations du ministère de l’Agriculture. Mais combien profite réellement au monde rural? Aucune statistique n’est disponible. Mais ce qui est sûr, c’est que l’engraissement et la préparation du mouton pour la fête sont devenus depuis longtemps une affaire de citadins. Du moins pour ce qui est de l’axe Kénitra-Rabat-Casablanca ainsi que pour les villes de Fès, Meknès et Marrakech. Grands centres à forte concentration de population et de pouvoir d’achat.
    Dans les périphéries de ces centres et même à l’intérieur des villes, des ateliers d’engraissement sont installés pour recevoir trois à quatre mois avant l’Aïd de jeunes agneaux acquis auprès des éleveurs ruraux. Selon les années, le prix moyen payé par les engraisseurs varie entre 600 et 800 DH/tête. Moyennant une dépense d’alimentation, hébergement, main-d’œuvre et transport, le prix de revient par tête excède rarement les 1.500 DH contre une moyenne à la revente de 2.500 à 3.000 DH. Finalement, c’est ce type d’intermédiaire qui empoche le pactole.
    Au-delà, le rite est-il respecté? La Sounna conditionne en effet la pratique par la distribution des deux tiers du produit du sacrifice. Seulement, rares les ménages qui se plient à cette «obligation». Bien au contraire, le sacrifice a pris une tournure qui rime plutôt avec le festin que la tradition. Certaines familles aisées optent de plus en plus pour l’abattage de veaux et génisses. Histoire de ménager le taux de cholestérol. Et même lorsque la bienfaisance est active, son produit se trouve souvent revendu sur la chaussée publique au ras du sol sans aucune considération pour les règles d’hygiène les plus élémentaires. Autres dégâts collatéraux que les bienfaiteurs ne soupçonnent peut-être pas.

    Dure la peau du monopole

    Le diagnostic fait de la filière des viandes rouges la place comme une activité peu compétitive avec une prédominance de modèles axés sur la production laitière. La réforme préconisée  cible la mise en place d’unités intégrant l’engraissement, l’abattage, la transformation et la distribution des viandes.
    Une douzaine de projets avaient été identifiés dont un est opérationnel depuis 2011 dans la région de Meknès. La réforme vise, par ailleurs, la mise en gestion déléguée des abattoirs municipaux et des tueries rurales sur la base d’un cahier des charges holistique avec un focus sur l’aspect sanitaire.
    Côté production des viandes bovines, la stratégie s’articule aussi sur l’importation de jeunes veaux destinés à l’engraissement. A cet effet, des droits de douane réduits de 2,5% (principale incitation) a été appliqués durant deux années consécutives, mais sans résultat tangible. Tout au plus, un millier de jeunes bovins ont été importés contre un objectif dépassant les 10.000. En cause, la cherté des prix sur le marché international.
    Pour ce qui est de l’élevage ovin, le département de l’Agriculture mise sur  le créneau «produits du terroir» où les races locales pourraient s’insérer soit en association avec le tourisme soit à l’export. 

    A. G.

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