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Chronique d’Hier et d’Aujourd’hui

L’être Arabe en mouvement
Par Mouna Hachim

Par L'Economiste | Edition N°:3710 Le 31/01/2012 | Partager

Mouna Hachim est titulaire d’un DEA en littérature comparée. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication et de  la presse écrite. Passionnée d’histoire, elle a publié en 2004  «Les Enfants de la Chaouia», un roman historique et social,  suivi en  2007 d’un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc»

C’est avec étonnement que certains lecteurs ont découvert cette semaine l’article publié par le magazine français Le Point sous le titre «Histoire de l'homme: nous sommes tous des Arabes!». On y apprend par la plume de Frédéric Lewino cette révélation fracassante de paléogénéticiens des universités de Leeds et de Porto, selon laquelle nous descendons tous d'ancêtres communs ayant peuplé la péninsule arabique. «Après être née en Afrique, l'humanité aurait donc fait une étape dans l'Arabie heureuse, après avoir franchi la mer Rouge.»
Aussi attractif que l’information elle-même, le débat multiforme suscité sur le web  allant de l’identité, au darwinisme, en passant par des voyages dans le temps de l’Arabie Heureuse, du Royaume de Petra et d’autres vestiges enfouis sous le sable.
Vu la réalité actuelle et l’image donnée à voir, il semble lointain, presque irréel, ne serait-ce que l’âge d’or médiéval, «Lorsque le monde parlait arabe», pour reprendre le titre du film documentaire, réalisé en 2001, consacré à ce rayonnement. Le monde musulman s’étendait alors de l’Espagne à l’Inde, avec des capitales mythiques comme Cordoue, Grenade, Damas, Le Caire…
Aujourd’hui, certains en oublieraient presque cet éblouissant essor. D’autres se demanderaient même pourquoi évoquer cette ère: par passéisme, conservatisme, nostalgie du paradis perdu... Pendant ce temps-là, d’autres font de l’Histoire un champ de bataille.
Qu’on se souvienne de la polémique suscitée par le livre «Aristote au Mont Saint-Michel» du professeur d’histoire médiévale Sylvain Gouguenheim paru en 2008. L’auteur y affirme en substance que l’Islam n’a jamais joué ce rôle tant exagéré dans l’histoire de la culture européenne et que le mérite de la transmission du savoir grec ne revient pas aux savants arabo-musulmans mais aux traductions des lettrés d’Occident et d’Orient, principalement syriaques.
Provoquant un tollé dans le landerneau universitaire, il reçoit entre autres réponses, celle du professeur de philosophie à l’Université de Genève, Alain de Libera: «En éliminant de sa démonstration tout ce qui est postérieur au haut Moyen Age, sous prétexte que cela était bien connu, M. Gouguenheim s’est fait la partie belle: il a laissé de côté quatre siècles de réception des sources arabes, de crises universitaires européennes, de censures, de résistance à l’aristotélisme, d’effervescence théologique, de conflits entre la raison et la foi.»
Du côté des intellectuels arabes, c’est le philosophe et anthropologue Youssef Seddik qui avait répondu le premier: «Ce répugnant dessein de raturer les Arabes de la surface visible de l’Histoire n’est ni nouveau ni original: le grand Saladin, icône en Occident médiéval du «preux chevalier», n’était pas Arabe mais Kurde. Târîq Ibn Ziâd, l’hyponyme de Gibraltar, auteur d’une victoire éclair en Ibérie sur les Wisigoths, était berbère. Ishâq Ibn Huneyn, immense traducteur des œuvres grecques en arabe n’était que syriaque, chrétien qui plus est. Voilà parmi tant d’autres exemples ce qui tend à réduire à néant la notion même d’arabité. Il s’agit tout au plus, et surtout dès l’avènement de l’islam, d’établir l’idée que ces «gens-là» n’étaient qu’une poussière de bédouins dont la gestion de l’espace et du temps se reconnaît de l’éphémère et ne peut donc ni bâtir ni instituer ni rien à voir à transmettre au monde..».
Fidèle à sa méthode, Youssef Seddik évoque «l’heureuse et profonde complicité des espaces grecs et arabes». Il revient sur les nombreux emprunts coraniques au lexique grec, donne l’exemple d’Al-Hijr, «ville qui donne son nom à la sourate XIV du Coran», située «au nord-ouest de l’Arabie saoudite» dont n’importe quel touriste peut encore admirer les vestiges des «édifices à frontons et colonnes dans la pure tradition architecturale grecque». Il donne comme autres exemples les noms des deux seules entités monétaires connues dans le monde arabe: le dinar et le dirham (drachme), empruntés au grec. Comment sont appelés les Grecs par les Arabes si ce n’est El-Younân, les Ioniens, du nom des premiers Grecs originaires d’Asie mineure? De qui tient les Grecs eux-mêmes initialement leur savoir, si ce n’est du monde civilisé environnant, babylonien, phénicien, indo-iranien, égyptien, négro-africain?
D’autres types de travaux continuent pourtant à voir le jour, caractérisés par leur lecture biaisée des liens entre Orient et Occident, relayés principalement  par certains sites Internet. Ils s’interrogent entre autres si la fameuse conquête arabe en péninsule Ibérique n’était pas qu’un mythe; si la civilisation andalouse n’était pas plus celtibérique et wisigothique qu’arabe, si la force des armes n’a pas été la seule déterminante…
Mais si toutes les interrogations sont permises, la recherche scientifique ne peut relever du projet idéologique aux connotations politiques,  ni générer un discours pernicieux fermé à la diversité, faisant le lit de l’exclusion et heurtant l’évidence de l’histoire.
Un livre comme celui de Sigrid Hunke «Le Soleil d'Allah brille sur l'Occident» illustre parfaitement cette rencontre et influence décisive: «Alors que l'Europe se débattait dans un Moyen Age de conflits et de blocages, le monde arabe était le théâtre d'une admirable civilisation fondée sur les échanges économiques, intellectuels et spirituels. Dans toutes les disciplines – mathématiques, astronomie, médecine, architecture, musique et poésie –, les Arabes multiplièrent les plus prodigieuses réalisations. Venant d'Italie, de Sicile, d'Espagne et autres territoires soumis à la domination ou à l'influence arabe, passant par l'entremise de grands princes, comme Frédéric II de Hohenstaufen ou par le canal de nombreux voyageurs, les réalisations de cette prestigieuse civilisation ont peu à peu gagné l'Europe où elles jouèrent un rôle déterminant dans l'éclosion de la civilisation occidentale». Comment expliquer alors les silences, les contestations, et le miroir grossissant? Parmi tous les musulmans pointés par la littérature et les médias, c’est sûrement l’image de l’Arabe qui est la plus saisissante. Edward W. Saïd écrit à ce titre dans «L’orientalisme»: «Régulièrement sont publiés des livres et des articles traitant de l’islam et des Arabes, qui ne diffèrent en rien des virulentes polémiques anti-islamiques du Moyen Age ou de la Renaissance. Sur ce seul groupe ethnique ou religieux on peut dire ou écrire pratiquement n’importe quoi, sans se heurter à la moindre objection ou à la moindre protestation».
Le temps qui passe ne fait que confirmer le foisonnement de stéréotypes et d’amalgames, malgré les contraintes du politiquement correct, épaulées toutefois par la sacro-sainte (particulièrement dans ce registre!) liberté d’expression. Tout se mêle: figure du Prophète, religion, ethnie, terrorisme, condition de la femme…
Dans une étrange relation dialectique, la perception de l’autre opère sur la perception de soi, au milieu du marasme, à tel point que les uns en arrivent à oublier leur être ou à lisser leur arabité pour mieux se faire voir. Certains cultivent la haine de soi, propice à tous les défaitismes et à toutes les dictatures, quand d’autres sont résolument engagés dans le combat pour la dignité que ce soit sous l’angle de la politique ou celui de l’affirmation d’une identité culturelle plurielle…

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