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    Chronique

    Créer: Des intelligences multiples, des univers nouveaux
    Par Driss Alaoui Mdaghri, professeur et ancien ministre

    Par L'Economiste | Edition N°:3617 Le 16/09/2011 | Partager

    ... Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il y a deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager... Aujourd’hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes : manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…

    Le verbe créer est au commencement de toutes choses. Le Coran dans Al Furqane (Le Discernement) : «C’est Lui qui, en six jours a créé les cieux, la terre et tout ce qui existe entre eux». Et Dans Al-Mu’Minûne (Les Croyants): «Nous avons certes créé l’homme d’un extrait d’argile, puis Nous en fîmes une goutte de sperme dans un reposoir solide. Ensuite, Nous avons fait du sperme une adhérence; et de l’adhérence Nous avons créé un embryon; puis, de cet embryon Nous avons créé des os et Nous avons revêtu les os de chair. Ensuite, Nous l’avons transformé en une tout autre création. Gloire à Dieu le Meilleur des créateurs !». Dans la tradition biblique, le récit de la Genèse débute ainsi: «Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit! Et la lumière fut».
    Toutes les religions et toutes les croyances, des Egyptiens aux Grecs en passant par les Hopis, les Mayas, les Zoroastriens, les Boudhistes et tous les autres, font du récit de la Création l’acte fondateur de l’existant. Il y a, en effet, du divin, à tout le moins de l’inspiré et du sacré, dans le fait de créer.
    Créer, un verbe qui sonne comme une expulsion d’un quelque chose en nous qui advient avec notre participation, mais, qui, quelque part, nous dépasse aussi. La femme en fait une expérience singulière, intense et unique dans la procréation, premier niveau auquel on peut situer les variations humaines relatives au verbe créer.
    Procréer n’est accessible à l’homme que par une médiation féminine, encore que la procréation artificielle et les manipulations génétiques sont en train de modifier la donne pour on ne sait quels angoissants horizons, proches ou lointains. L’affaire est-elle purement mécanique et physiologique, un spermatozoïde passablement lubrique fécondant un ovule passablement séducteur ? Y a-t-il autre chose qui se joue? Bien sûr qu’il ya autre chose qui se joue dans la procréation, état qui, sous sa forme directe, devrait préoccuper tout homme et qu’il devrait méditer. Non pas sous l’aspect dont se complaisent à parler certaines femmes pour en souligner les difficultés - bien que cela soit compréhensible, c’est tout de même douloureux un enfantement - mais plutôt pour ce qu’elle donne à ressentir comme expérience de participation à la création de la vie. C’est pour cela qu’en toute femme nous voyons une mère - voilà de quoi faire hurler quelques féministes endurcies ! - et que nous passons notre vie en tant qu’hommes à solder les comptes avec d’autres femmes dans l’espoir illusoire de satisfaire en elles ce désir d’une mère. Elisabeth Badinter(1) constate et s’interroge: «A ce jour, une seule différence subsiste, mais essentielle: ce sont les femmes qui portent les enfants et jamais les hommes. Mais à supposer que l’on puisse limiter l’identité féminine à la puissance maternelle, l’identité masculine pose aujourd’hui une énigme. Quelle est l’expérience autre que sexuelle, qui soit propre à l’homme et totalement inconnue à la femme? Peut-on se contenter de donner du mâle une définition négative: celui qui ne porte pas d’enfants?» Je suis tenté de répondre par une boutade, mais qui fait sens : L’homme est celui qui ne porte pas d’enfant et qui vit avec la femme capable, elle, d’enfanter.
    A partir de là, les autres expériences de création ne sont-elles rien autre que la recherche éperdue de ce quelque chose qui nous manque en tant qu’hommes et pour la femme de la spécificité du vécu de l’homme en tant que géniteur, compagnon de celle qui procrée ? Mais laissons-là ces réflexions existentielles et tortueuses pour des terrains moins mouvants.
    Dans l’activité créatrice, il y a quelque chose de l’ordre de l’onde, de la vibration, de la résonnance que l’on trouve également dans la musique. J’ai observé trois amies dans leur activité créatrice et toutes m’ont conforté dans mon sentiment qu’il y a du fascinant et du magique qui se passe quand elles s’y plongent, toujours corps et âme. Car, c’est ainsi, les créateurs les plus doués sont ceux qui ne font pas dans la demi-mesure et se donnent à leur oeuvre avec un engagement total. Pourtant, elles interviennent dans des domaines tout à fait différents. J’ai fait appel aux trois dans des séminaires de formation à l’intelligence du leadership et à la conduite du changement à la grande joie non dissimulée des cadres qui y participent et à qui elles ont fait découvrir leur potentiel naturel de créativité qu’ils tenaient bridé, par timidité, par crainte ou par renoncement.
    Raja Aghzadi est professeur de chirurgie. Elle est à l’origine d’une association caritative, «Coeur de Femmes», qui mène une action diligente et acharnée contre le cancer, principalement au Maroc, mais également dans différents pays africains où elle est connue et appréciée. Qu’il s’agisse de trouver le moyen de mobiliser les fonds dont a tant besoin son association ou d’imaginer des actions innovantes pour soutenir et aider concrètement sur le terrain à soulager les terribles souffrances occasionnées par le cancer, elle déploie une activité débordante et une volonté farouche et mobilise de nombreuses énergies positives à cet effet. L’organisation de la première représentation au Maroc des «Amazones du Crabe»(2), magnifique pièce de théâtre de la regrettée Mary Weed, qui était elle-même un réservoir inépuisable de créativité, m’a également permis d’apprécier sa capacité de mobilisation et d’engagement au service des autres.
    Sur un registre différent, Bouchra Kadiri, chef d’entreprise racontant les péripéties de son aventure entrepreneuriale à des cadres, qui écoutent avec un intérêt soutenu son récit, aura appris ou réappris aux uns et aux autres une chose évidente, mais que l’on a souvent tendance à oublier facilement : l’esprit, d’initiative, la prise de risque et une démarche «win/win» (gagnant/gagnant) dans le monde inextricable et difficile des affaires sont la clé de la réussite autant que le sont d’autres éléments présents dans son action, à savoir la foi en soi, le travail acharné et l’esprit positif face aux difficultés. Il faut l’entendre décrire avec enthousiasme et bonhomie comment elle a réussi à devenir l’organisatrice du principal Salon du bâtiment et de l’Immobilier du Maroc et exposer ses idées de projets futurs pour mesurer l’intensité de l’énergie créatrice qui l’anime. Leila Cherkaoui est artiste peintre. Sa peinture invite à circuler à travers les arcanes d’une mémoire dont sa brosse dessine continuellement la trame pour découvrir, parfois avec retenue, parfois avec rage, toujours avec passion, les plis et replis de ce qui était ouvert puis s’est fermé, la mémoire de ce qui a été et qui n’a pu s’accomplir jusqu’au bout, de ce qui a nourri puis s’est tari, de ce qui a insufflé la vie, puis est parti. Elle est ainsi à même de transformer une peine incommensurable en énergie créatrice hors du commun. « Je cherche à tirer de la pierre ce qui pèse en moi. Je ne sais point le délivrer autrement qu’en taillant». Pour elle, créer c’est être soi-même et sans fard. La création, dit-elle, doit être l’expression vivante de l’être le plus intime de chacun. Ayant affirmé cela, elle ajoute aussitôt avec sincérité: «Chacun suit sa voie et fait ce qui lui convient ». Belle manière de résumer en une formule l’essence de la créativité. A l’écouter, subjugués, récitant un poème de son cru sur son rapport à la peinture, les cadres qui suivent les séminaires de créativité auront, sans doute, retenu ces derniers vers où elle s’adresse avec émotion à la peinture:
    ... Je me sens partir vers l’éternité de ton art
    Sans toi la vie serait sans éclat
    Je baigne en toi comme dans le ventre de ma mère.
    Cheminements de femmes dont le choix comme exemples se justifie pleinement, à mes yeux, pour parler du verbe «créer», tant, pour différentes qu’elles soient et agissant dans des champs séparés, elles sont l’illustration de ce qui se joue actuellement dans notre société en termes de potentiel de créativité, notamment dans les groupes qui ont été longtemps à l’écart du théâtre de l’expression libre de leurs capacités créatives. J’aurais pu en choisir d’autres qui font également partie des personnes, hommes et femmes, dont j’apprécie le cheminement tranquille et déterminé loin de l’agitation et des apparences et dont l’expérience est éclairante à bien des égards.
    Chacun dispose d’intelligences multiples, mais se limite la plupart du temps à n’en exploiter qu’une face au détriment de toutes les autres qui pourraient lui donner accès à des univers nouveaux et une clé susceptible d’ouvrir la serrure de son épanouissement et, pourquoi pas, de sa réussite.

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