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    Chronique d’Hier et d’Aujourd’hui

    Maroc, affluent méditerranéen et mythique Andalousie
    Par Mouna Hachim

    Par L'Economiste | Edition N°:3601 Le 23/08/2011 | Partager

    Mouna Hachim est titulaire d’un DEA en littérature comparée. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication et de la presse écrite.
    Passionnée d’histoire, elle a publié en 2004 «Les Enfants de la Chaouia», un roman historique et social, suivi en 2007 d’un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc»

    Quand on est sensible aux questions de la valorisation de nos patrimoines, de la relation entre culture et développement, du dialogue interculturel et interreligieux… on ne peut qu’être saisi par cette mise en valeur de l'identité plurielle du Maroc dans la nouvelle Constitution.
    Dans l’attente que des chantiers soient initiés sur les plans de l’Enseignement, de la Culture, de l’Audiovisuel…afin de promouvoir à sa juste valeur cette richesse, poursuivons notre chevauchée, entamée la semaine dernière depuis les profondeurs de l’Afrique, pour voguer entre les deux rives de la Méditerranée.
    Il est alors logique de remonter l’histoire des liens humains à des époques plus lointaines que l’ère de la resplendissante Andalousie. Il est tout aussi tentant de relater ces théories relatives à l’origine des Ibères, outre celles «classiques» qui soutiennent la thèse ouest-occidentale. D’autres, s’appuyant sur des vestiges archéologiques, suggèrent en effet l’arrivée des Ibères au Néolithique à partir d’autres rivages de la Méditerranée, si ce n’est comme le suppose certains, d’Afrique du Nord, en soulignant les similitudes avec les Berbères notamment sur la base de découvertes anthropologiques.
    Divisés en plusieurs tribus à travers le vaste territoire, les Berbères comme les Ibères voient peu à peu arriver, les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Arabes… A la variété originelle des peuplements se sont ainsi superposées, au fil des siècles, d’autres influences civilisationnelles.
    Parmi les grands épisodes: l’arrivée des Phéniciens, édificateurs à partir de leurs sites d’origine, dans l’actuel Liban, d’un réseau de comptoirs à travers la Méditerranée et la naissance sur le sol africain de son héritier, l’empire carthaginois. Outre leur alphabet, leur religion et culture, ils ont développé la notion de cité-État et ont permis l’essor de l’urbanisation en diffusant dans tout l’espace punique, le modèle de la ville avec enceinte fortifiée. Parmi ces cités: Tripoli, Sousse (Hadrumetum), Carthage la capitale; Hippone (Annaba), Icosium (Alger); Lixus (Larache), Rutubis (Mazagan), Mogador (Essaouira), Gadir (Cadix), Mallaca (Malaga),…
    Dans le cadre de cette évocation, rappelons que la toponymie offre de captivantes pistes de convergences. Un exemple en est la racine GDR qui entre dans la composition du mot amazighe "Agadir", désignant "le rempart", par extension, "le grenier collectif fortifié". C’est le nom de notre fameuse cité du Sud, il entre aussi dans la composition d’innombrables toponymes et fut l’ancienne appellation de Tlemcen. Le linguiste Saïd Chaker suppose son emprunt à la racine punique Gdr, définissant le mur ou l'enclos. Une racine qui se retrouve dans le nom de la ville espagnole de Cadix, dite Gadeira par les Grecs, ainsi que dans le mot amazighe Ajdir, et qui n’est pas sans évoquer le terme «jidar» en arabe…
    En dehors de l’onomastique, il est dommage que les vastes fouilles réalisées au XIXe siècle soient axées principalement au Maghreb sur l’époque romaine et byzantine, négligeant parfois les autres vestiges, car n’étant probablement pas en phase avec l’idéologie maîtresse, héritière de l’impérialisme romain.
    Comment ne pas se rappeler aussi que lors de la deuxième guerre punique, Hannibal dans sa fameuse conquête de Rome avait mené des troupes formées non seulement de Carthaginois et de Berbères mais aussi d’Ibères !
    À la fin de la troisième guerre punique, après plus de cent ans de conflit, Rome rase Carthage et devient le plus puissant État de la Méditerranée occidentale. Plusieurs villes sont alors prospères faisant place aux comptoirs phéniciens et témoignent du modèle architectural romain avec ses forums, basiliques, arc de triomphe, thermes…
    Mais la pax romana est diversement appréciée par les populations et la traversée du Rhin des peuples germaniques, dits «barbares» finit par ruiner l'Empire. En Espagne débarquent les Suèves, les Wisigoths et les Vandales lesquels après avoir conquis la Gaule, s’installent pendant cent ans au sud de la péninsule où ils laissent leur nom à Wandalicia, "Terre des Wandales" (devenue Al-Andalus). En 429, ils passent le détroit de Gibraltar et s’installent en Afrique du Nord sous la poussée des Wisigoths qui règnent en Ibérie jusqu’à la conquête musulmane.
    Entre-temps, la chute de Rome avait provoqué la relève de l’empire byzantin au nom de la défense de la chrétienté. Mais, la pacification du territoire demeure laborieuse heurtée, malgré la défaite des Vandales, à la résistance des Berbères en Afrique et aux ambitions des Wisigoths en Espagne.
    C’est dans ce contexte que survient la conquête musulmane. En 711, le général berbère Tariq Ibn Ziyad accomplit avec succès, à partir du Maroc, son expédition en Espagne à la tête de cinq mille hommes. Selon certains récits, il aurait été aidé par l’émir Yulyan (le comte Julien), Rifain Ghomara christianisé qui gouvernait Sebta et Tanger et qui l’aurait fait pour venger l’honneur de sa fille Florinda déshonorée par le roi Roderic.
    Quoi qu’il en soit, moins de deux ans plus tard, toute la péninsule était sous prépondérance musulmane. Il est intéressant de s’arrêter alors sur l’éclairage révélateur de la toponymie portant encore les vestiges de cette présence. Parmi ces noms: Tarifa, du nom du commandant berbère Tarif bin Malik; Alcalá de los Gazules, en rapport aux tribus berbères Igzoulen; Sant Quintí de Mediona, du nom de cette tribu de cavaliers zénètes; Albarracin, évoquant les Ibn Razine, Berbères Houara, venus de Tripolitaine. Laissant leur nom chez les Ghomara, participant aux exploits de Tariq Ibn Ziyad, ils sont chargés de la sécurité des frontières en Aragone et profitent de l’éclatement du califat omeyyade pour se tailler à l’instar des roitelets de taïfa, un émirat à Sahla avec pour capitale Albarracin… Affluent aussi vers l’Andalousie des légions arabes, avant que le rescapé omeyyade, Abd-er-Rahmane 1er, n’y fonde en 756, après une escale chez les Ghomara, l’émirat de Cordoue, érigé de 929 à 1031 au rang de califat rayonnant. L’Espagne devint alors El-Andalus et reste pendant quarante ans sous domination omeyyade, liée de par sa proximité géographique au Maroc.
    En 818 déjà, sous le règne d’Idris II, les chroniques retiennent l’installation à Fès, de huit mille foyers arabes du faubourg de Cordoue révoltés contre El-Hakam 1er. Ils donnent leur nom depuis à la Rive des Andalous. Avec la chute du califat, l’Andalousie vit sous le règne des roitelets des principautés qui se partagent ses ruines.
    Appelés à l’aide par les Abbadides de Séville, les Sahariens almoravides remportent la bataille de Zallaqa en 1086 et réunifient l’Andalousie qui rayonne sous leur règne et fournit au Maroc d’éminents savants, artistes et mystiques de renom.
    A l’arrivée des Almohades, victorieux de la bataille d’El-Arak (Alarcos) en 1195, les liens humains et civilisationnels ne font que s’accentuer entre les deux Rives. Mais la grande défaite d’El-‘Oqab (Las Navas de Tolosa) en 1212 sonne le glas pour les musulmans confrontés à une coalition des Croisés. La Reconquista avait pris en effet du terrain depuis la prise de Tolède par Alphonse VI, Cordoue et Séville par Ferdinand le Saint, Valence par le Cid, Saragosse par Alphonse VIII… jusqu’à la prise de Grenade, dernier bastion tombé en 1492.
    Pendant ce temps-là, les persécutions et décrets d’expulsion des Rois Catholiques obligeaient juifs et musulmans à choisir entre la conversion ou l’exil en violation des clauses de l’acte de capitulation.
    Même les convertis de force au christianisme ne tardent pas à subir les foudres des mesures de déportation. En 1525, le décret de Charles Quint ordonne la conversion des musulmans. En 1568, c’est la mesure d’expulsion de tous les "Moriscos" jugés pas assez convertis, suite à l’insurrection déclenchée par l’édit royal interdisant l’usage de la langue et des coutumes arabes.
    En 1571, après la révolte d’Alpujarras, montagnes dans laquelle se réfugient les Morisques, les autorités optent pour la solution de leur dispersion du royaume de Grenade au royaume de Valence. Enfin, le décret de 1605 voté par le Conseil d’Etat, entré en application en 1609, visant l’expulsion de tous les Morisques vers la "Berbérie", jugé comme le premier cas moderne de "purification ethnique", marque de son sceau la dernière phase d’exil des Morisques.
    Ceux-ci, fuyant leur paradis perdu, animés par l’espoir du retour au pays natal, vivant dans la conscience du devoir de combat se proclament chantres du Jihad maritime et donnent plusieurs chefs guerriers et bâtisseurs de cités, de même que de redoutables capitaines-corsaires, écumeurs des mers.
    Qu’ils appartiennent à des familles établies anciennement au Maroc ou plus récemment avec la dernière vague d’expulsion, quellesque soient leurs origines premières, les Andalous se sont installés dans différentes villes, villages, montagnes et campagnes aux quatre coins du pays, suivant en cela leur mode de vie passé en Andalousie et ont fourni une manne humaine sans égale avec ses érudits, ses diplomates, ses artisans, ses agriculteurs, ses marchands… tous pétris d’une culture andalouse raffinée qui marque de son empreinte l’identité marocaine.

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