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Opacité et évasion financière: Enormes dégâts en Afrique et au Maroc

Par Pr. Léonce NDIKUMANA | Edition N°:5854 Le 30/09/2020 | Partager

Léonce Ndikumana est professeur émérite d’économie et directeur du programme de politique de développement africain à l’Institut de recherche en économie politique de l’Université du Massachusetts. Il est membre de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (ICRICT) (Ph. LN)

Aucune nation du continent n'est à l’abri du fléau de l’opacité financière. Evalué pour la première fois cette année dans le Financial Secrecy Index, le Maroc se place au 72e rang. Ce n’est pas pour autant un gage de transparence. L’index qui évalue l'intensité avec laquelle le système juridique et financier d’un pays permet à des individus riches et à des criminels de cacher et de blanchir de l'argent, pondère avec le poids de chaque juridiction sur ce marché. 

En ne représentant que 0,01% des services offshore de la planète, le Maroc n’est qu’un faible prestataire de services pour les capitaux étrangers. En revanche, si l’on considère seulement son degré de secret, il reste plus opaque que la moyenne des pays. 

Dans un récent rapport examinant ce phénomène dans 30 pays du continent, James Boyce et moi-même avons démontré que les pays africains ont perdu environ 1,4 mille milliards de dollars entre 1970 et 2015 (et 1,8 mille milliards de dollars si l'on inclut les intérêts).

C'est beaucoup plus que le total de la dette de ces pays en 2015 (496,9 milliards de dollars) et que le montant cumulé de l'aide étrangère reçue pendant cette période (991,8 milliards de dollars). Cela signifie que l'Afrique est un «créancier net» du reste du monde et non un continent dépendant de l'aide étrangère et des investissements privés, il est généralement décrit.

Les conséquences sont dramatiques. Ces sorties de capitaux privent les gouvernements des ressources nécessaires pour investir dans les services publics, tels que l'éducation, les soins de santé, les services de garde d'enfants, l'eau potable et les systèmes d'assainissement.

Conséquences dramatiques

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Le Maroc se classe 72e si on tient compte de son poids (très petit) dans la finance internationale, mais il est plus opaque que la moyenne mondiale, si l’on ne tient compte que des structures destinées à masquer les flux d’argent «gris». Si on additionnait les dépendances britanniques et la Grande-Bretagne, l’ensemble serait de très loin le plus opaque du monde

L'hémorragie financière aggrave l’inégalité entre les sexes, car les femmes sont surreprésentées parmi les pauvres et parmi ceux qui ont des emplois précaires ou mal payés.

En outre, les gouvernements compensent le manque de ressources provoquées par la fuite des capitaux et l'évasion fiscale en ayant recours à des taxes régressives sur la consommation, telles que la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui pèsent plus sur la classe moyenne et les plus pauvres.

La succession de scandales tels que les «Luanda Leaks» a suscité l'indignation du public dans le monde entier, poussant, on l’espère, les gouvernements à commencer à affronter l'industrie de l’opacité financière qui favorise les flux financiers illicites et l’évasion fiscale.

De fait, l’édition 2020 du FSI montre qu'en moyenne, les pays ont réduit leur contribution au secret financier mondial de 7% par rapport à 2018.

Au sein de l’ICRICT, nous pensons qu'il est temps pour l'Afrique de commencer à s'attaquer à la question de la transparence financière. Le Maroc, par exemple, devrait en finir avec les «actions au porteur» – c’est-à-dire des titres sur lesquels le nom du bénéficiaire n’est pas inscrit – et mettre en place un registre de la propriété effective pour mettre un nom sur les véritables propriétaires.

Il faudrait aussi des multinationales ayant leur siège ou leurs opérations dans le pays qu'elles fassent connaître leurs bénéfices pays par pays. Ces mesures constitueraient des outils essentiels pour lutter contre l’opacité financière et l'évasion fiscale.

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Ce travail étudie les liens entre les demandes d’exonérations fiscales et la lutte contre le coronavirus. Téléchargeable gratuitement sur le site de l’ONG, ICRICT

La transparence financière est une urgence politique. En continuant à fermer les yeux sur la corruption et l'évasion fiscale et en persistant à répondre au manque de ressources fiscales par des programmes d'austérité, les gouvernements mettent en péril leur légitimité aux yeux de la population, ouvrant grand la porte aux mouvements extrémistes, avec leur cortège de misères et de violences.

                                                                                 

La référence angolaise…

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Manifestations contre et pour les deux enfants de Dos Santos, l’ancien président de l’Angola, au pouvoir durant 40 ans. Isabel qui a dirigé la société pétrolière publique (Sonangol) et son frère Filomeno dos Santos à la tête du Fonds souverain angolais, ont été limogés par le président suivant, Joao Lourenço et poursuivis pour corruption. Valeur aujourd’hui, les enquêtes sont restées sans suite (Ph. Euronews 2017)

Après les «Panama Papers», les «Paradise Papers» et les «Mauritius Leaks», les «Luanda Leaks» montrent cette fois comment une proche de l’ex-président José Eduardo dos Santos – à la tête du pays de 1979 à 2017 – est soupçonnée, avec son mari, d’avoir reçu des milliards de dollars du gouvernement de son père en Angola, par le biais d’un empire regroupant plus de 400 sociétés dans 41 pays, dont Hong Kong et l’île Maurice.
Un enchevêtrement d’entreprises qui lui aurait permis de se soustraire à tout contrôle, d’accéder à de nombreux contrats de travaux publics, aux actifs et aux prêts de l’État aux dépens des Angolais.
Ce n’est pas une coïncidence si l’édition 2020 de l’indice d’opacité financière (FSI, selon son signe en anglais), publié cette semaine, Tax Justice Network classe l’Angola comme le plus opaque des 17 pays africains révisés cette année. Il est d’ailleurs également considéré comme ayant des «déficiences stratégiques» par le Groupe d’action financière (GAFI), un organisme international de référence en matière de politique de lutte contre le blanchiment d’argent.

                                                                                 

Petite part et gros dégâts

Bien sûr, il est important de rappeler que les principaux responsables de l’opacité financière au niveau mondial ne sont pas les pays africains. Les membres de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (l’OCDE, qui regroupe les pays les plus riches du monde) y contribuent à la hauteur de 49% selon l’index FSI. Ils le font soit de façon directe, soit par l’intermédiaire de juridictions qui dépendent d’eux, comme les îles Vierges américaines, Curaçao ou les îles Caïmans. Les pays développés démontrent ainsi une remarquable hypocrisie: ils perpétuent les pires formes d’opacité financière à travers les paradis fiscaux qui font partie de leurs réseaux, tout en mettant en place des réglementations plus strictes à l’intérieur de leurs frontières, tout en prêchant la bonne gouvernance aux pays en développement. Mais c’est en Afrique que la situation est la plus tragique. La fuite des capitaux en provenance d’Afrique par les élites africaines et les étrangers mine le développement du continent depuis des décennies.

 

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