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    Tribune

    Connaître les cultures africaines: Une rencontre entre François-Xavier Fauvelle et Ali Benmakhlouf

    Par L'Economiste | Edition N°:5689 Le 03/02/2020 | Partager
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    Doublement formé à l’histoire et à la philosophie, François-Xavier Fauvelle apporte une autre façon de construire le savoir. Il accepte que la connaissance historique comporte des trous. Il les trouve préférables à l’invention de l’histoire. Sa thèse sur «L’invention du Hottentot…» constitue la base de cette approche. Tout récemment, il a publié «A la recherche du sauvage idéal». Depuis l’automne 2019, il assure avec Ali Benmakhlouf un séminaire à l’Université Mohammed VI-polytechnique de Ben Guérir: «Les jardins de Ben Guérir: histoire et philosophie africaines» (Ph. Collège de France)

    - Pr. Ali Benmakhlouf:  François-Xavier Fauvelle, vous venez d’être élu au Collège de France sur un poste intitulé « Histoire et archéologie des mondes africains». Vous tenez beaucoup, comme votre prédécesseure, Françoise Héritier, au pluriel de ce titre. Pourquoi?
    - François-Xavier Fauvelle: En effet, le pluriel est important parce que l’Afrique est plurielle. C’est bien sûr vrai de tous les continents. Mais on n’a pas le droit de laisser croire, dans le cas de l’Afrique, que le continent se résume à «une» culture ou même «une» civilisation. C’est au contraire l’imbrication de ces cultures et civilisations qui interpelle, et qui de mon point de vue constitue le sujet par excellence de l’histoire de l’Afrique. On a été trop habitué à penser l’Afrique comme une juxtaposition d’«ethnies» et l’enjeu est plutôt de penser les interactions et les fluidités.

    - Dans votre leçon inaugurale, vous insistez sur le paradoxe de l’administration coloniale: elle détruit et documente dans un même mouvement. Quel est ce paradoxe?
    - C’est en effet à première vue un paradoxe: le colonialisme détruit, exploite, et en même temps produit des connaissances, que l’on appelle par exemple l’orientalisme, ou encore l’africanisme. Souvent ce sont les mêmes hommes qui ont été des administrateurs coloniaux et des savants. On comprend mieux ce paradoxe si l’on saisit que les savoirs font partie du «butin» du colonisateur, qui prélève (de force ou par l’achat) des manuscrits, des objets tirés du sous-sol, et les emporte. Les connaissances historiques sont longtemps restées fondées sur ce rapport inégal, à l’image par exemple de l’édition du récit d’Ibn Battûta, qui pendant un siècle et demi a été une édition orientaliste française. Aujourd’hui l’édition de référence du texte arabe est celle de l’érudit marocain Abdelhadi Tazi.
    L’archéologie est une bonne métaphore du métier d’historien. Elle dit que tous les passés sont à la fois présents et enfouis, ici et pas là. Le travail que j’ai dirigé dans le Tafilalet avec Elarbi Erbati a révélé que la ville de Sijilmassa n’était pas «une» ville comme Fès ou Marrakech, mais une constellation de quartiers ayant des fonctions et des temporalités différentes. Si l’on regarde à un endroit, on voit la ville alaouite; à un autre, la ville midraride des origines. Si on ne voit pas la ville mérinide, c’est qu’on n’a pas cherché au bon endroit. La grande muraille qui est encore préservée est d’époque almohade. (SIJILMÂSA, Porte de l’Afrique, Patrimoine en partage, site en péril. En coordination avec Elarbi Erbatiet, voir encadré).

    - L’histoire, qu’elle soit africaine ou non, fait comparaître les ancêtres et nous fait choisir nos ancêtres. Comment concevez-vous cette conversation entre les vivants et les morts?
    - Les historiens se défendent souvent d’être parties prenantes des débats contemporains sur l’identité ou la mémoire. Et pourtant ils ne font pas autre chose que de convoquer des ancêtres et de les rendre disponibles aux lectrices et aux lecteurs présents.
    Dès lors il nous appartient d’entretenir la conversation de notre société avec tous ses morts. J’assume pour ma part d’éclairer des branches africaines de nos généalogies. Par cette «conversation», je rejoins votre propre philosophie, celle de La Conversation comme manière de vivre, où vous faites converser de grands morts, al-Fârâbî, Montaigne, Lewis Carroll.
    - Votre méthode de recherche utilise aussi bien le résultat des fouilles que les chroniques, les histoires de saints, les récits de voyage, et tout ce que vous trouvez. Comment unifier votre analyse à partir de tant de sources hétérogènes?
    - Vous pointez là le grand défi de l’historien de l’Afrique. Dans Le Rhinocéros d’or, j’ai pris le parti d’une histoire par fragments, en renonçant à un récit unifié, lisse. Chaque fragment (un texte, un objet, un site archéologique) nous dit quelque chose de précis. Et c’est l’assemblage de ces fragments justes qui dessine une image d’ensemble, comme dans les mosaïques de Volubilis.
    Tous les textes arabes dont nous disposons pour connaître les sociétés du Sahel médiéval émanent de savants: des géographes, des encyclopédistes, des chroniqueurs. Et pourtant aucun d’eux, sauf exception, ne s’est rendu dans les lieux dont il parle. Ils doivent ce qu’ils nous ont transmis à des marchands, qui eux y sont allés. Ce sont donc des savoirs deux fois filtrés qui nous parviennent. Il faut mener l’enquête de façon pointilleuse pour comprendre comment fonctionnaient ces filtres.

     Les «royaumes courtiers»

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    Quatre des panneaux de la carte dite «catalane», représentant les royaumes courtiers et les pistes caravanières. La représentation qui concerne le commerce passant par Sijilmassa est en bas de la 2e partie. On voit un dromadaire et son cavalier arabe à gauche et, en face, un roi noir montrant de l’or. Bibliothèque nationale de France

    Les «royaumes courtiers», dont traitent les travaux de Fauvelle, sont des formations politiques comme le Ghâna médiéval, qui était situé dans le sud de la Mauritanie actuelle aux Xe-XIIIe siècles. Ils n’avaient pas de ressources en propre mais qui exerçaient un monopole sur les transactions de l’or, du sel et des esclaves. Ils étaient à l’interface de deux réseaux marchands, le réseau arabo-berbère, du côté Nord, le réseau des marchands dyula, du côté Sud. Ces royaumes courtiers étaient en quelque sorte des plateformes, comme Dubaï aujourd’hui, qui tiraient leurs ressources de revenus sur les transactions.

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    Sijilmâsa menacée par… des ordures?

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    Edité par l’Académie du Royaume du Maroc, ce livre de référence a peu circulé. Il n’a apparemment pas été mis dans le commerce. Lors de sa conférence pour l’Académie du Royaume en décembre 2018, le Pr. Fauvelle s’est inquiété des dégradations que subissait le site de Sijilmassa exploré avec le Pr. Elarbi Erbati

    «L’histoire du Maroc est fascinante par sa richesse, sa complexité. Pensez à la cohabitation religieuse et la coopération économique entre les Kharijites et les Juifs aux IXe-Xe siècles»;

    pensez, dit le professeur Fauvelle, «au mouvement almoravide qui s’étire des rives du Sénégal à l’Espagne aux XIe-XIIe siècle»;

    «pensez au rôle ambivalent de Sijilmâsa dans le Sud marocain, qui est à la fois une province éloignée et le point de départ des caravanes transsahariennes».

    L’histoire du Maroc s’inscrit dans une géographie à plusieurs échelles.

    «C’est donc un formidable point d’entrée pour l’histoire d’une Afrique connectée».

    Le drame, a expliqué Fauvelle lors de sa conférence introductive, est que les sables poussés par le vent tentent spécialement les voleurs.

    Pis encore, puisque les camions ne venaient pas vide, ils apportaient des chargements d’ordures.

     

     

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