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    Tribune

    L’arme des changements: Eduquer, interagir, expérimenter

    Par Pr. Ali BENMAKHLOUF | Edition N°:5645 Le 02/12/2019 | Partager

    Le philosophe Ali Benmakhlouf, spécialiste de la logique et la pensée arabe, ici lors d’une causerie religieuse de Ramadan devant SM le Roi Mohammed VI. Benmakhlouf enseigne à l’Université de Paris-Est Créteil à l’académie de pharmacie, etc. Il est membre de l’Institut universitaire de France qui regroupe un ensemble d’enseignants-chercheurs sélectionnés par un jury international pour la qualité exceptionnelle de leurs recherches. Le présent texte est appuyé sur la participation à l’Université d’été de la CGEM  

    L’éducation s’inscrit dans les apprentissages que l’espèce ne cesse d’inventer pour survivre: on apprend sa langue maternelle sans autre maître que la vie. Laissons l’élève se développer et découvrir par lui-même le plus possible, le diriger le moins possible. Les pédagogues de l’Antiquité comme Platon ou ceux de l’époque moderne comme Rousseau appelaient cela: aller vers le moins, décaper, ôter les préjugés.

    Nelson Mandela, acteur politique du changement s’il en est, disait que «L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde». Toute la société se réfléchit dans l’école. Si la société est injuste et inégalitaire, l’école sera injuste et inégalitaire.

    Que nous dit l’enquête menée en France par les sociologues Baudelot et Establet sur l’élitisme républicain? Les systèmes scolaires les plus justes, c’est-à-dire ceux qui se préoccupent des élèves les plus en difficulté, sont en même temps les plus efficaces, même du point de vue des meilleurs.

    Là où le tronc commun est renforcé, là où les redoublements sont les plus faibles, là où les écarts sont les moins grands, les résultats des élites sont encore meilleurs: «Les résultats scolaires sont d’autant meilleurs que les inégalités sociales dans le pays sont faibles, et surtout que les écarts entre les moins bien lotis et la moyenne de la population sont resserrés».

    La généralisation de l’éducation et le développement d’un système de santé ont été engagés au Japon à la fin du XIXe siècle, avant que les obstacles liés à la pauvreté structurelle soient résolus: l’éducation ne peut donc attendre. Il est illusoire de croire que les besoins primaires ne sont que boire et manger: l’éducation est tout aussi prioritaire. C’est elle qui permet même de formuler les besoins… en nourriture et en eau. Il est tout aussi illusoire de croire que les écoles privées qui reposent sur la concurrence vont résoudre le problème endémique des carences éducatives: la santé et l’éducation, en tant que biens sociaux, «s’inscrivent mal dans la logique traditionnelle des biens marchands», dit l’économiste Daniel Cohen.

    Pour quelles raisons le système éducatif finlandais est-il si performant? Elles sont nombreuses :

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    Nelson Mandela à Oujda accueilli avec les réfugiés politiques algériens, cliché non daté. Une de ses devises était: «L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde»

    1) Le métier de l’enseignant est valorisé et sélectif;
    2) Le soutien scolaire est massif;
    3) La gestion est partagée entre les autorités nationales, les instances municipales et les établissements scolaires;
    4) La lutte contre l’échec scolaire: c’est un système qui ne livre pas des centaines de milliers de jeunes dans les rues tous les ans;
    5) L’égalité d’accès à l’école;
    6) La formation continue des enseignants est intégrée au projet éducatif.

    Mais inversement, les Etats qui n’ont pas fait de l’éducation leur priorité ont vu leur population s’appauvrir.
    La philosophe Hannah Arendt disait que «Socrate était amoureux du point d’interrogation». L’école institue la question comme désir de pensée et comme demande d’action. Pas de connaissance sans action.

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    Parmi les très nombreux livres du Pr. Ali Benmakhlouf, retenons celui-ci, joyeusement appuyé sur Lewis Carroll et son «Alice au pays des merveilles». Il remet, dans le monde contemporain, cet effort de l’humanité de passer du débat de croyance au débat de logique et véracité

    L’éducation est au cœur de ce que l’on appelle la société de la connaissance. Mais, articulée à des situations d’hégémonie politique, cette société se décline selon des stratégies de pouvoir: aux pays développés, la conception, les prototypes du savoir (le premier film, la molécule découverte, le médicament, etc.), aux pays pauvres la fabrication, c’est-à-dire le suivi à la lettre des instructions venues d’ailleurs: Qui conçoit les logiciels? Qui répand les données?

    En amont, cette situation prend sa source dans la valorisation du profit. La perversité de ce système de profit est que ceux qui sont à même d’avoir le plus de facilité dans l’acquisition des connaissances choisissent des métiers où le profit est le maître mot: traders, financiers, commerciaux, laissent le savoir et sa transmission à ceux qui peinent à l’acquérir et qui n’auront jamais la position sociale de le défendre.

    Les meilleurs esprits, disait Montaigne, vont vers le profit et abandonnent les livres à ceux qui cherchent à vivre des livres sans y parvenir. «Notre étude en France n’ayant quasi autre but que le profit, il ne reste plus ordinairement pour s’engager tout à fait à l’étude, que des gens de basse fortune qui y quêtent des moyens à vivre».

    L’esprit n’est pas une boîte à remplir

    Les règles, qu’elles soient mathématiques (les théorèmes) ou grammaticales sont importantes mais après, après l’interaction, après la perception: on saisit d’abord les objets matériels dans leur position. On apprend bien sa langue maternelle sans personne : l’élève peut donc être son propre instituteur selon le mot d’Herbert Spencer (1860): «Il faudrait dire le moins possible à l’élève, et lui faire trouver le plus possible».
    L’esprit est une interaction, non une boîte à remplir: il est dans l’interaction maître/élève, ni complètement du côté du maître, ni complètement du côté de  l’élève. L’esprit est un verbe (Mind) et non une réalité isolée. «Il renvoie à toutes les transactions au moyen desquelles nous traitons consciemment et expressément les situations dans lesquelles nous sommes placés» selon John Dewey. On confond si aisément l’esprit et le cerveau: celui-ci est un corps dans la tête, mais l’esprit est diffus, présent socialement en tous, certainement pas dans la tête seulement.
    On apprend en faisant (learning by doing), en expérimentant, et non seulement en écoutant et en assimilant un savoir venu d’en haut. L’éducation atteint son but quand on parvient à mobiliser ses connaissances pour affronter des situations nouvelles, non quand on restitue le savoir appris.

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    La politologue et philosophe, spécialiste des systèmes totalitaires, Hannah Arendt dit que ces systèmes totalitaires dégradent automatiquement l’éducation (Ph. Libraryonline)

                                                                            

    Le maître émancipateur

    Eduquer ce n’est pas inculquer quoi que ce soit: quand on enseigne les idéaux, ce n’est pas pour s’y conformer (cela appartient à l’instruction religieuse), mais pour les prendre comme éléments de comparaison: il y a Bouddha, il y a Jésus, il y a Mohammed.
    Comparons. Evaluons.
    Quand Montaigne parle de la «tête bien faite» et non « bien pleine», il parle du maître, du « conducteur ». Mais celui-ci ne conduit pas les consciences, il aide l’élève à s’émanciper, il lui donne les moyens d’être libre, par son autorité, selon la belle étymologie de l’auctoritas: accroître, augmenter, libérer, émanciper. Il est «auteur» de l’élève. Parfois «le conducteur» ouvre le chemin, parfois il laisse l’élève l’ouvrir. Ainsi, il ne nuit pas à celui qui veut apprendre. Le respect dû au maître? Oui, cela advient quand l’élève est principe, comme le médecin est respecté quand le patient est principe, et le politique l’est tout aussi bien quand le citoyen est principe.

                                                                            

    Arabisation, jeu de rhétorique?

    Un mot sur les langues: leur enjeu est dans la conception. Ce qui compte c’est d’aller du mot à la pensée et non de s’enfermer dans les mots d’une langue quelconque, «que le Gascon y arrive, si le français n’y peut arriver» , exemple: le français n’a pas un mot pour dire le temps qu’il fait. L’anglais l’a: c’est le mot «Weathe ». Il faut donc apprendre plus d’une langue.
    Montaigne parlait gascon, écrivait en français, lisait en grec et en latin. Le problème n’est pas le choix d’une langue, mais de multiplier les formes linguistiques pour lancer un filet le plus précis sur les choses.
    L’arabisation, en elle-même, ne pose pas de problème, mais l’arabisation sans un effort constant de traduire le savoir mondial dans cette langue reste un jeu rhétorique vide, idéologiquement aux mains de ceux qui en font un moyen de pouvoir.
    Plus on apprend les langues plus on perçoit les rapports logiques. L’apprentissage de la rigueur passe donc aussi par l’apprentissage de plusieurs langues.

     

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