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    Tribune

    Des élites nouvelles pour générer le sursaut nécessaire

    Par Dr. Ikbal SAYEH | Edition N°:5579 Le 27/08/2019 | Partager

    Ikbal Sayeh est docteur en sciences économiques de l’Université de Paris-Dauphine, directeur des études générales à l’Observatoire national du développement humain (ONDH) (Ph. Privée)

    Dans notre pays, mais aussi dans d’autres, les élites ont été pendant longtemps, pour reprendre l’expression employée par Jean-Pierre Chevènement au sujet des énarques, les «mandarins de la société bourgeoise».

    Mandarins, puisqu’ils ont souvent constitué une caste très fermée sur elle-même et bourgeois, dès lors qu’ils relevaient essentiellement de cette classe sociale. Il est vrai que les élites marocaines ont quelque peu changé. Mais, quelle que soit l’ampleur de ce changement, elles sont souvent décriées et leur capacité transformative limitée.

    Cela pose un sérieux problème s’agissant de la haute fonction publique. Celle-ci doit en effet prendre des décisions pour toute la nation, ce qui lui confère, plus encore que les élites économiques, universitaires ou culturelles, un devoir de compréhension et d’empathie.

    La haute fonction publique est invitée à développer une intelligence plus exhaustive des processus qui menacent la cohérence de notre tissu social. Elle doit être plus ouverte et davantage représentative de la société. Il faut qu’elle se saisisse mieux des problèmes de notre temps, à l’exemple des enjeux liés au changement climatique, à l’intégration africaine, au numérique, mais aussi et surtout des difficultés rencontrées au quotidien par les Marocains, notamment les plus jeunes d’entre eux qui, dans ce monde en transformation, commencent à tester et à faire valoir leurs aspirations. En un mot, notre élite doit être connectée.

    Or, cela pose la question de sa sélection, de sa formation et de son rapport au terrain. Face à ces trois enjeux, le Maroc doit se doter d’une véritable école du service public, fondée sur un corps professoral de haut niveau, une politique d’égalité des chances et une obligation de service sur le terrain à la sortie.

    Cette école doit construire le contrat de confiance entre la politique publique et les citoyens en formant des responsables éclairés, capables de co-construire des politiques avec les citoyens pour le bien commun. Dans ce sens, l’INDH constitue une réelle opportunité.

    Cette école ne doit pas se limiter à sélectionner les meilleurs. Elle doit surtout préparer les moins avancés et les plus timorés. Elle devra donc bâtir des partenariats avec l’ensemble des universités du Royaume pour offrir des cursus de préparation renforcés à grande échelle, tandis que des cycles de mentorat individualisé mené pendant la durée des études auprès d’étudiants dans le besoin pourraient donner à ces derniers les codes et les références indispensables pour entrer dans la haute fonction publique et servir scrupuleusement ses concitoyens.

    Une formation à la décision a besoin de professeurs et de chercheurs sur les thèmes fondamentaux et d’avenir pour l’administration et la fonction publique. Les enseignements doivent être prodigués par un corps d’enseignants-chercheurs de haut niveau, nationaux et étrangers, en mesure de les former aux enjeux d’avenir.

    Pour favoriser le pluralisme des idées et contrecarrer le conformisme de la pensée, une solide formation intellectuelle est requise. Elle insisterait sur le rôle de l’histoire, de la sociologie, des sciences comportementales, de l’évaluation en complément des cours plus habituels en droit, économie et sciences sociales, tout en accordant un égal intérêt pour l’ensemble des disciplines enseignées.

    S’impose enfin une exigence de service sur le terrain. Les stages doivent être des temps forts de la scolarité pour prendre conscience de ce que vivent les Marocains dans leurs villes, douars et quartiers. Il est donc nécessaire qu’une partie importante des futurs hauts fonctionnaires soient engagés hors du couloir Rabat-Casablanca pendant au moins deux années, pour assumer la mise en œuvre locale et opérationnelle des décisions, prendre des initiatives et répondre, en proximité, aux besoins de nos concitoyens, notamment les plus fragiles et les plus isolés. A ce titre, les collectivités locales sont des lieux de choix pour cet apprentissage devenu indispensable pour répondre aux problèmes concrets rencontrés par les citoyens, et non pour asseoir une approche technocratique venue d’en haut.

    Bien évidemment, toute société a besoin d’élites. Leur mise en cause répétée ces dernières années est en réalité l’élément clé qui réunit les populismes partout dans le monde, pour mieux s’élever contre les institutions et les règles de droit, en somme tout ce qui permet à un pays de fonctionner. La question est de savoir si les élites sont représentatives ou non de notre pays. Pour ce faire, le principe du concours méritocratique reste la meilleure voie dans une société qui aspire à donner à chacun toutes ses chances. L’enjeu est donc de rendre bien réel le principe méritocratique par une plus grande politique d’égalité des chances. Hélas, concernant le Maroc, cela n’est clairement pas le cas.

    L’enjeu est donc d’avoir des élites plus représentatives du pays, moins endogames sur le plan culturel et aussi «purgées» de leur désir d’Europe, qui ne saurait en effet être leur seul horizon existentiel. Cela passe par l’unification de notre système d’enseignement supérieur qui, malheureusement, à tendance à se scinder progressivement en deux secteurs, public et privé, consacrant davantage la polarisation sociale entre les groupes sociaux les mieux dotés et ceux les plus vulnérables.

    Qui plus est, les premiers alimenteront surtout les élites économiques, ne parleront qu’à leurs pareils, et auront tendance à former une caste jalouse de ces privilèges et décidée à les perpétuer, cette fois-ci en tournant le dos au monde de l’administration. Quant à celle-ci, elle se verra de plus en plus irriguée par les classes sociales qui, jusqu’à un passé récent, n’y avaient que faiblement accès. Bien entendu, le résultat final est désastreux car il conduit à une société bloquée, qui détruit de la valeur et absorbe les ressources publiques sans contrepartie réelle. 

    Aussi, la question n’est pas de perpétuer deux systèmes parallèles de production d’élites, mais plutôt celle de la circulation de celles-ci, c’est-à-dire du degré auquel la société est suffisamment mobile, ouverte, fluide, pour que les élites puissent se renouveler dès lors qu’elles ne disposent plus des qualités utiles pour exercer efficacement le pouvoir, faute d’être en phase avec les exigences d’une société en changement. Cette mobilité des élites est indispensable pour refaire la société et développer tout projet collectif. Au fond, la question est bien celle de la mobilité sociale. Et sur ce plan, le Maroc n’est pas un modèle de société ouverte et fluide.

    Réduire le caractère héréditaire du processus de sélection des élites n’est pas une tâche simple. Mais le processus doit être enclenché afin de mettre notre pays au niveau des exigences du XXIe siècle. Une grande école du service public, à la pointe des savoirs et exigeant un service des hauts fonctionnaires sur le terrain, serait sans doute en mesure de répondre à ce défi, en redonnant à nos élites administratives la fraîcheur nécessaire pour accompagner le projet de transformation productif de notre pays, réhabiliter la prise de risques, améliorer les protections et les solidarités et, surtout, ouvrir des perspectives à chacun de nos concitoyens.

    Une crise des élites qui reflète celle de notre système éducatif

    Dans notre pays, il est tout de même remarquable de constater que les enfants issus des classes sociales les plus modestes ont le moins de chance de faire des études longues et d’être diplômés d’établissements d’enseignement supérieur de qualité. Cette évolution est évidemment liée au fait que notre système éducatif ne joue pas suffisamment son rôle, ainsi que cela ressort de nombreux rapports nationaux ou internationaux. Aujourd’hui, alors que le capital culturel des jeunes ne cesse de s’accroître à la faveur de l’extension de l’éducation (malgré ses défaillances qualitatives) et de la généralisation de l’accès aux moyens numériques pour s’informer, les inégalités culturelles s’accentuent davantage. Ce qui pose une vraie question démocratique: que fait-on pour avoir des élites moins endogames sur le plan culturel?

                                                                                                

    Michel Crozier l’avait prédit

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    Dans son ouvrage «La Crise de l’intelligence» paru en 1995, Michel Crozier, un des plus brillants sociologues des organisations de sa génération (il est mort en 2013 à 90 ans) avait anticipé la critique faite aujourd’hui aux élites (technocrates) qu’on accuse d’être «hors sol». Tout est résumé dans la présentation de son livre par l’éditeur.

    «La crise que nous vivons est d’abord une crise morale et intellectuelle. Nous sommes en désarroi parce que nous n’avons plus confiance en nos élites qui nous semblent désormais impuissantes, prisonnières qu’elles sont de leur langue de bois technocratique. Moins ces élites sont efficaces, moins elles supportent la critique. Il est proprement inconcevable que des gouvernants responsables, des dirigeants d’institutions puissent déclarer sans vergogne qu’ils sont incapables d’effectuer la moindre réforme profonde à cause des rigidités, des cloisonnements et du conservatisme de la société ou des organisations qu’ils dirigent. La tragédie de la société française de ces années quatre-vingt-dix, c’est que personne n’ose le leur reprocher. Des réformes véritables sont possibles un peu partout, pourvu qu’on arrête de parachuter d’en haut des solutions toutes faites aussi brillantes qu’inefficaces, car elles ne tiennent pas compte de la réalité que vivent les gens à la base. L’expérience montre qu’une réforme bien conduite, c’est-à-dire qui s’appuie sur une écoute en profondeur des acteurs concernés et qui s’attache à reconnaître leurs problèmes, permet de transformer en même temps les mentalités et le système. Mais il faut, pour cela, changer notre mode de raisonnement et préférer à l’intelligence stérile des solutions la compréhension pragmatique des problèmes. La société française est bloquée par une crise profonde de l’intelligence à la française. Il n’y a pas un mal français mais un mal des élites françaises…».

     

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