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    Chronique

    Qu’est-ce que t’as fait pour qu’il te tape?!!!

    Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:5567 Le 01/08/2019 | Partager

    Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

    Les violences sur les femmes font partie du paysage d’être des «faits divers» quotidiens. Sur ce fond endémique, on note aussi une multiplication de crimes sexuels sur les femmes, crimes rivalisant en monstruosités et ingénuités dans leur horreur, forme pathologique à l’extrême de cette violence au quotidien. La culture reste celle de la domination sur les femmes et leur transformation automatique en coupables.

    Récemment, le ministère de la Famille a publié les résultats préliminaires d’une enquête nationale montrant que 52,5 % des femmes mariées sont victimes d’une ou de plusieurs formes de violences. Plus de la moitié de ces violences-là ont commencé au moment des fiançailles.

    La ministre, Bassima El Hakkaoui semblait interpellée en particulier par le fait que seules 6,6% des victimes ont porté plainte contre leur agresseur (7,7% dans les villes et 4,2% dans le rural).

    L’endémicité actuelle des viols et autres violences sur les femmes ne vient pas de nulle part. Elle est le résultat d’un agrégat de causes conjoncturelles (précarité, délinquance, drogues etc.) et d’autres culturelles à classer parmi les causes structurelles. La glorification de l’autorité masculine (perçue comme une jauge de leur virilité) banalise voire légitime les violences physiques, verbales et psychologiques qu’ils peuvent infliger aux femmes.

    Ces violences sont conditionnées et entretenues culturellement par les hiérarchies sociales et professionnelles, y compris dans l’espace public.
    La normalité, c’est que les femmes soient violentées et qu’elles se taisent». Eduquées à l’endurance et à la patience face aux hommes, les femmes violentées se taisent par habitude. Elles savent qu’elles n’auront pas de soutien de leur propre famille, ni des institutions et des mécanismes judiciaires en cas de plainte.

    Avec toujours en toile de fond la honte et la peur de la stigmatisation. Cette culture de la honte sous-tendant un sentiment de culpabilité des victimes de viols et autres agressions sexuelles, se cristallise dans les soupçons qui s’expriment à leur égard, y compris dans leur famille, dans les commissariats et les tribunaux, voire dans les hôpitaux lorsque elles y ont recours pour avoir une attestation médico-légale de leur agression.

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    Il est encore difficile pour les femmes maltraitées ou violées de porter plainte: elles redoutent de se retrouver en position d’accusées, voire pire. Et ce en dépit des formations données aux agents de police pour accueillir les plaignantes (Ph. L’Economiste)

    Les victimes, façonnées par la culture de suspicion envers les femmes, redoutent que la honte pèse sur elles, pas sur les criminels. Un dépôt de plainte aggrave leur culpabilité de femme. Elles sont perçues, systématiquement, comme ayant «fait quelque chose de mal»... puisqu’elles ont été battues, insultées, harcelées ou même violées. A elles d’apporter la preuve de leur innocence.

    Avec la peur et la honte toujours du côté de la femme-victime. C’est une 2ème violence qui est souvent vécue comme étant aussi insupportable, sinon plus que la première, celle de l’agresseur: elle vient des institutions censées les protéger, les défendre et punir les coupables selon la loi.

    Quelques cris de détresse de femmes filtrent de temps à autre sur les réseaux sociaux. Ils confirment cette deuxième violence exercée par le doute, la suspicion et parfois les moqueries dont elles ont été victimes dans leur parcours de «survivantes des violences sexuelles» comme on les qualifie de plus en plus et à juste titre.

    Physiquement agressées avec des traces visibles et évidentes de coups et blessures et avec des certificats médicaux. Elles disent avoir été «accueillies» par: «Qu’est-ce-que-vous-avez-fait-pour-qu’il-vous-tape?» Et «Ce n’est rien du tout, ça arrive dans tous les ménages». Avec souvent «C’est la première fois, estimez-vous chanceuse». Au bout, «Retournez chez-vous, c’est mieux pour vous».

    En cas de plainte pour harcèlement sexuel ou digital, les mêmes soupçons sont là, prenant d’autres formes. «Peut-être que votre comportement (ou habillement, ou présence dans un lieu donné ou à une heure donnée) lui a fait croire que vous cherchiez à le séduire?». Ou «Il est peut être sincère et veut vous épouser». Pour finir par le coup de massue «C’est flatteur ce qu’il vous dit ou vous écrit, avouez-le ?».

    Les victimes suspectes

    Passé le dépôt de plainte, les femmes doivent affronter la procédure judiciaire. Pour commencer, les rares échos rapportés par les très rares plaignantes témoignent de l’absence, l’insuffisance ou l’inaccessibilité des mécanismes de prise en charge des victimes fixées par la loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes. Les soupçons contre les victimes sont la règle dans les audiences où souvent, il y a des doutes sur certificats médico-légaux et ce qui entraîne la nécessité d’avoir des témoins visuels.
    Au final, même les relatives avancées apportées par la nouvelle loi restent prisonnières des préjugés de la responsabilité des victimes, ce qui aboutit tout naturellement à des verdicts plutôt «tendres» vis- à-vis des agresseurs, loin d’être proportionnels aux délits et crimes commis et loin d’être dissuasifs.

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    La ministre de la famille Bassima Hakkaoui, a dû batailler discrètement mais durement contre son propre clan pour défendre sa loi sur la protection des femmes. Ici, à la chambre, elle applaudit un mouvement féministe, tandis que ses collègues masculins trouvent cela fort divertissant...  (Ph L’Economiste)

    Madame la Ministre,
    Permettez- moi de vous retourner votre question (voir texte principal) sur le silence des femmes. Face aux préjugés, comment s’étonner que si peu de victimes aient la force, l’endurance et les moyens nécessaires pour supporter une procédure? Au final, avec autant de provocations, dénigrements et de verdicts comment refonder la confiance féminine dans les institutions chargées de les protéger et de leur garantir leurs droits?
    En clair, il faut partout une police et une justice transparentes dont les agents sont immunisés contre la précarité et la corruption. Il faut une réelle éducation à la mixité publique, dans le respect de la dignité, la liberté, l’intégrité physique et psychique et dans la responsabilité. Votre Département a un rôle central et historique dans cela.

                                                                      

    La peine de mort

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    L’assassinat des deux jeunes filles, en vacances à Imlil, dans le parc du Toubkal, en décembre 2018 a suscité une très forte indignation. En plus de la sauvagerie, du manquement au devoir d’accueil et de la bestialité des auteurs, la société civile marocaine y a vu la résurgence de siècles et de siècles d’abus et de violences envers les femmes. Un lien que fait aussi l’intellectuelle Nouzha Guessous. (Ph. Jarfi)

    Trois des accusés d'Imlil ont été condamnés à la peine de mort, la peine extrême rarement prononcée. D'Imlil à Rabat pour ne citer que les plus récents, la sauvagerie des actes commis sur les victimes fait douter de l'humanité de leurs auteurs. Et même désespérer de cette dernière en général. L'espace public en devient terrorisant pour les femmes qui hésitent de plus en plus à y prendre leur place légitime de citoyennes.

    Face à la mobilisation sociale dénonçant ces crimes abjects, et réclamant des procès en toute impartialité et sans concession d'aucune sorte les dernières sentences prononcées dans le procès des assassinats d'Imlil contre leurs auteurs et leurs complices ont été d'une sévérité maximale allant jusqu'à la peine de mort.

    Faisant taire mon adhésion au mouvement national pour l'abolition de la peine capitale pour des raisons qu'il n'y a pas lieu d'argumenter dans cette tribune, j'interpelle leur supposée exemplarité préventive. La peine de mort peut-elle être dissuasive pour prémunir la société de la répétition de ce genre de crimes odieux? L'histoire témoigne que non.

    Ces sentences peuvent-elles avoir un effet dissuasif sur «les petits criminels» (entre de grands guillemets) qui au quotidien agressent et violent des femmes? Rien n'est moins sûr. Ces crimes odieux ne sont en fait que l'aboutissement extrême de la culture du viol qui reste prégnante. Ils devraient nous amener à repenser toute la stratégie nationale de lutte contre les «petites» violences au quotidien qui en sont le berceau et le terreau.

     

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