Reportage

Pauvres, mais pas résignées... Les leçons de courage des tisserandes du Haouz

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5369 Le 11/10/2018 | Partager
Au douar Tassoukt, à Ouirgane, les femmes combattent la pauvreté en tissant des tapis
Une ONG locale, l’association Tamounte est à pied d’œuvre pour les aider
Cours d’alphabétisation, apprentissage de la broderie, création d’une crèche…
tisserandes-du-haouz-069.jpg

Des femmes des douars du Haouz se rendent régulièrement au QG de l’association Tamounte (ensemble en amazigh) pour tisser des tapis à base de bouts et chutes de chiffons (le boucharouite), assister à des cours d’alphabétisation, de broderie, des métiers de tissage... (Ph. JM)

«Sans argent, nous sommes comme un oiseau sans ailes». Tel est le constat partagé par les femmes rurales du village Ouirgane, dans le Haouz. Une localité située à 65 km de Marrakech.

Dans leur écrasante majorité, même pour celles qui font le ménage dans quelques hôtels et auberges, elles sont cataloguées femmes au foyer. Erreur! Dès le petit matin, elles sont à pied d’œuvre pour gagner leur vie: tisser, broder, élever des chèvres pour les vendre au souk, ou encore transporter des fardeaux de bois sur le dos pour la cuisson ou le chauffage… Les sources du mari sont dérisoires, et dans la plupart des cas, ces femmes sont soit veuves, soit divorcées, ou n’ayant jamais été mariées.

On est au douar Tassoukt, au siège de l’association Tamounte (ensemble en amazigh), une ONG locale qui vient en aide à ces femmes rurales. Le douar surplombe la vallée du village, fait face au lac du barrage Yaacoub El Mansour, mais ces paysages naturels sont plutôt réservés aux touristes, ces femmes rurales ont d’autres chats à fouetter.

Cette maison appartient à la Jamaâ (l’assemblée) du douar et faisait auparavant office de mosquée, avant qu’elle ne soit mise à la disposition de ces tisseuses de tapis, encadrées, depuis deux ans, par cette ONG. Créée en 2016 par Najat Zeroual et Kenza Fenjerou, l’association est partie d’un constat: aider ces femmes rurales par des cours d’alphabétisation, l’apprentissage de la broderie et du tissage, pour qu’elles se prennent en charge et combattent la pauvreté.

La structure met à leur disposition des dessins, des images et des modèles tirés de magazines pour qu’elles s’en inspirent. Mais, aussi et surtout, en leur fournissant la matière première, le boucharouite. Il s’agit de chutes de tissus recyclables qu’on collecte auprès des couturiers ou des usines des grandes villes. Récemment, l’association en a reçu plusieurs malles envoyées par une grande usine de textile à Casablanca, via Meriem Othmani, la présidente de l’association Insaf.

tissandes_houaz_2_069.jpg

 

Najat est issue d’une famille qui travaille dans le domaine de la Roseraie de père en fils, depuis la fondation de cet établissement à la fin des années 1960. Elle-même a été appelée par Kenza, la fille d’Abdelkader Fenjerou (l’ex-directeur de la Mamounia et fondateur de la Roseraie), pour l’aider dans la gestion du spa de l’hôtel récemment rénové.

Les femmes du village, avant même l’intervention de l’association Tamounte, tissaient déjà des tapis à partir du boucharouite, les vendaient aux touristes de passage et aux établissements hôteliers. Appelé «tapis des pauvres», ou «tapis bouts de chiffons», ce produit se différencie du tapis traditionnel, travaillé, lui, à partir de la laine, en ce qu’il véhicule le vécu social et économique de la femme rurale tout en lui apportant une touche personnelle.

Il est par ailleurs et de loin bien meilleur marché que le traditionnel. C’est l’association Tamounte qui a éveillé la conscience des femmes tisseuses sur la valeur de ce qu’elles étaient en train de produire.

«Elles ne savaient pas que les tapis qu’elles confectionnaient à partir de ces chutes de tissus sont devenus à la mode, acquièrent de plus en plus de valeur, et sont fortement demandés par la clientèle touristique du Haut Atlas», indique Kenza Fenjerou.

Ces tapis, au fil des années, ont acquis en effet d’autant plus d’importance qu’un musée leur est spécialement dédié à Marrakech, «le musée de Boucharouite», situé au cœur de la médina de la ville ocre. «Au départ, c’était la raison même de la création de notre association, nous voulions que ces femmes travailleuses de tapis puissent tirer le meilleur profit de leur ouvrage», tient à préciser Najat.

D’abord en encourageant ces femmes à confectionner des tapis plutôt petit format, pour que le touriste puisse en transporter avec lui en avion, dans ses valises, une fois son voyage terminé. Et à faire apprendre à d’autres femmes du village ce métier de tissage à partir de boucharouite, pour gagner, elles aussi, un peu d’argent.

Une quarantaine de femmes du village fréquentent quotidiennement, au moins pour quelques heures, souvent l’après-midi, le QG de l’ONG au douar Tassoukt pour travailler le fameux «tapis des pauvres». Mais pas uniquement. Le local s’est transformé au fil des mois en club où l’on se rencontre pour tisser, tricoter ou broder certes, mais aussi pour échanger des informations, se raconter des histoires et partager des expériences.

Chacune traîne une histoire, parfois heureuse, parfois malheureuse, qu’elle rumine ou qu’elle raconte pendant qu’elle est à l’ouvrage. Toutes ces femmes ont un dénominateur commun: travailler pour gagner de l’argent. Rqoch, une sexagénaire, veuve depuis quelques années, y vient tous les jours pour trouver de la compagnie.

Sa vision faiblit inexorablement, impossible donc pour elle de démêler les fils de ces bouts de chiffons, encore moins les découper et les nouer un par un pour en faire un tapis. Le hic est qu’elle prend en charge, en plus, sa mère, non voyante. Normal, la pénombre est constante dans la mansarde où les deux femmes habitent: «La nuit, nous allumons des bougies, mais nous ne sommes pas sûres d’échapper aux morsures des serpents et des scorpions qui rôdent pendant la saison chaude», se plaint Rqoch.

tapis_houaz_069.jpg

 

Pour lui permettre de gagner un pécule (80 DH), l’association l’envoie chaque dimanche à l’école primaire du village pour faire le ménage. Zahra, une autre femme rencontrée dans le siège de l’association, est veuve et mère de 5 enfants, tous partis travailler dans les grandes villes. C’est la solitude, dit-elle, qui la consume.

«Ces femmes de l’association sont mes sœurs et c’est grâce à elles et à leur compagnie que je tiens encore bon. J’ai toujours travaillé le tapis, mais c’est grâce à Tamounte que je gagne maintenant plus d’argent», reconnaît-elle. Vendu à 300, 400 ou même 500 DH via l’association, un tapis petit format fait de boucharouite peut apporter à ces femmes jusqu’à 75% nets de cette somme, le reste est comptabilisé comme charges par l’ONG.

La vente n’est cependant pas toujours assurée, tout dépend des saisons et de l’affluence des touristes. Mais cette saison s’annonce prometteuse au niveau de la production. Suite à des dons reçus, l’association a fait l’acquisition d’une machine à coudre, à broder et à tricoter, d’une valeur de 50.000 DH.

Pour initier les femmes du village à son usage, et grâce à cet argent, elle engagera bientôt des formatrices, tout en dispensant des cours d’alphabétisation à celles qui le souhaitent, et en libérant les jeunes mamans par la création d’une crèche dans le village. Tout un programme.

tapis_houaz_2_069.jpg

Très prisés par une clientèle de toursites étrangers, les tapis à base de bouts de chiffons, appelés aussi «tapis des pauvres» permettent à des centaines de femmes de combattre la pauvreté dans une zone des plus enclavées (Ph. JM)

Durant le mois de septembre, une partie en est réalisée. La «crèche et maison d’enfants» est mise sur les rails déjà à partir de l’année dernière (2017-2018), avec une trentaine d’élèves âgés entre 3 et 5 ans. A la fin de l’année, une mobilisation de levée de fonds est lancée, si bien qu’en cette rentrée scolaire 2018-2019, l’association a pu recruter 4 institutrices au lieu de trois, augmenter ainsi le nombre d’élèves inscrits, et améliorer l’équipement de l’école.

Ces fonds permettront aussi à cette dernière de s’équiper d’une cuisine avec un four et un frigo, ce qui va permettre de servir tous les après-midi un bon goûter, «riche en bons pains, cakes et autres rghaifs», annonce Kenza, aux 40 élèves qui suivent cet enseignement primaire.

Mais l’appétit de l’association ne s’arrête pas là, elle caresse cette fois-ci l’ambitieux projet de créer une nouvelle entité préscolaire entièrement écologique. Les préparatifs vont bon train pour acquérir un terrain de 1.600 m², mis à la disposition de l’association par le ministère des Affaires islamiques.

Ainsi, l’on prévoit, sur les 400 m² qui seront construits, y loger, outre un établissement préscolaire, un local pour l’association au lieu de celui du douar Tassoukt, une bibliothèque pour les élèves du village, dont ceux de l’école primaire, et une cuisine assez spacieuse. L’association prévoit aussi l’aménagement d’un jardin potager et des terrains de sport.

Tourisme: Premier employeur...

Toutes ces femmes rurales encadrées par l’association Tamounte reconnaissent une chose, la plus-value matérielle et psychologique apportée par cette ONG. Même celles qui sont plus ou moins à l’abri du besoin, grâce à leurs enfants qui ont réussi dans le tourisme, continuent de fabriquer des tapis, et viennent elles aussi au siège de l’association pour prêter main-forte à celles qui en ont besoin. C’est le cas d’Amina, la mère de Mohamed, le patron de «Chez Momo», l’un des établissements prospères du village. Déjà son père travaillait au «Sanglier qui fume», la plus ancienne auberge fondée au milieu des années 1940 par un Français, Paul Thévenin, avant qu’elle ne finisse par mettre la clé sous le paillasson aux années 2000. Il faut dire que les infrastructures touristiques (hôtels, auberges, restaurants…) sont le secteur qui offre le plus d’emplois aux enfants du village. Najat Zeroual, la directrice de l’établissement préscolaire du village et la présidente de Tamounte, en sait quelque chose. Son père, son mari et elle-même en ont tiré et en tirent encore le meilleur profit. Ses enfants, eux aussi. Dalal, sa fille, poursuit depuis l’année dernière de brillantes études au lycée d’excellence de Benguérir après avoir été major de sa promotion dans tout le Haouz, avec une moyenne de 18/20. Grâce à la maman? «Grâce surtout à la détermination de ma fille», nuance Najat.

                                                                                 

Une éco-crèche et maison d’enfants en matériau traditionnel

Le prochain projet de l’association Tamounte de Ouirgane est la construction d’une crèche & maison d’enfants écologique, qui portera comme nom «Lis». Elle remplacera celle ouverte en 2017. Si tout se passe bien, prédisent les responsables de l’association, les travaux pourront commencer dès janvier 2019, sur un terrain mis à la disposition de l’ONG par le ministère des Affaires islamiques.

Cette école préscolaire écologique permettra de scolariser une cinquantaine d’enfants, de 3 à 5 ans et demi, leur offrir un espace de vie et d’épanouissement, avec bibliothèque, salle de jeux, cuisine et réfectoire, espaces verts et potagers, «mais elle sera aussi ouverte aux enfants scolarisés à l’école primaire du village pour qu’ils profitent de la bibliothèque et des cours de soutien scolaire», selon Kenza Fenjerou, la cheville ouvrière du projet.

L’éco-crèche sera construite selon les normes de construction traditionnelle (pisé), intégrée à son environnement, avec des matériaux de récupération aussi, utilisant au maximum l’énergie solaire... «et bien sûr, avec l’accompagnement pédagogique adéquat pour donner aux enfants un maximum d’outils et d’épanouissement pour préparer leur avenir». L’association appelle les donateurs à s’impliquer dans ce projet d’école écologique, comme ils l’ont toujours fait, en participant de quelque manière que ce soit à sa construction et son équipement.

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc