Dossier Spécial

Exclusive/Enquête L’Economiste-Sunergia: Comment réenchanter notre jeunesse?

Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:5336 Le 17/08/2018 | Partager
Favoritisme, corruption, exclusion sociale... zéro égalité des chances
Santé, éducation, emploi, accès au logement... tout déçoit
A l’unanimité, ils brossent un très sombre portrait de leur Maroc
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Ils commencent par sécher leurs cours pour errer dans les rues et s’adonner à l’alcool, à la drogue et goûter à la délinquance, et finissent par ne plus remettre les pieds dans leur établissement. Durant l’année scolaire 2016-2017, ce sont plus de 279.177 élèves qui ont abandonné le système (Ph. F. Al Nasser)

«Jamais avec mon Maroc». Triste constat d’une jeunesse désabusée, ainsi que le révèle en exclusivité et pour le compte de L’Economiste le cabinet d’études Sunergia à travers une enquête qualitative menée sur les jeunes Marocains de 16 à 29 ans.

Triste réalité aussi pour un Maroc en pleine émergence et qui compte sur sa jeunesse pour évoluer. Et pourtant, toutes catégories socioprofessionnelles confondues, ils disent avoir «perdu espoir en leur pays», dressant pour la plupart d’entre eux un portrait sombre du Maroc, mais chacun sous son prisme.

Les jeunes issus des catégories les plus défavorisées sont les moins confiants, traînant un lourd sentiment de frustration. Ils se sentent exclus de l’évolution du pays, estimant, de leur point de vue, qu’il ne profite «qu’aux riches». «Nous n’avons que très peu de chance de réussite», s’indignent-ils.

Et pour cause, ils pensent que l’accès à une éducation de qualité, à un emploi stable et à un système de santé convenable, n’est réservé qu’aux plus riches. Les classes les plus aisées, un peu plus optimistes, n’en pensent pas moins quant à l’éducation, à l’emploi et à la santé, mais sont conscientes de leur privilège, celui d’accéder au système privé.

S’ils pouvaient, ils quitteraient tous le pays

En dépit de cela, la moitié de ces jeunes plus nantis n’ont qu’une idée en tête, celle de quitter le pays pour d’autres latitudes plus en accord avec le mode de vie qu’ils souhaiteraient avoir.  Toutefois, ces jeunes sont tous unanimes face à la débâcle du système d’enseignement public qui, selon leur terme, se dégrade à cause du «laxisme de l’Etat». Souvent, ils réitèrent dans leurs propos le manque de responsabilité du gouvernement «qui ne veut rien faire pour améliorer l’enseignement».

Pire encore, certains pensent qu’il s’agit «d’une volonté délibérée de l’Etat de garder les jeunes dans l’ignorance et dépourvus du sens de l’analyse, afin qu’ils ne se révoltent pas dans le futur»! Le manque d’implication du corps professoral est également dénoncé. «Les professeurs sont souvent absents et quand ils viennent, ils passent leur temps à papoter entre eux en nous négligeant», s’offusquent-ils.

Par ailleurs, l’absence d’encadrement et d’orientation scolaires ainsi que la perturbation des cours les poussent à décrocher des études très tôt. En effet, ils sont près de 350.000 à abandonner l’école chaque année (selon les dernières estimations du ministère de l’Education nationale). La plus grande part des abandons se fait au niveau du collège.

La raison évoquée, selon l’enquête de l’Observatoire national du développement humain-ONDH (voir notre édition n°4990 du 28 mars 2017), est qu’ils n’aiment tout simplement pas l’école! Ces décrochages, très fréquents du côté des CSP D et qui touchent aussi quelques jeunes de CSP C, constituent une perte énorme en termes de capital humain dans l’économie.

Je veux un service public qui me respecte

Autre tare du système éducatif, les jeunes peinent à poursuivre leurs études supérieures compte tenu du décalage avec le lycée. En effet, après avoir suivi des cours en arabe durant le primaire, le collège et le lycée, les lacunes en français se font ressentir lors de l’étape suivante. Ce qui est un autre facteur d’abandon scolaire au niveau du supérieur. Mais s’ils condamnent sans appel le système éducatif public, leur vision du privé est nettement meilleure.

Sauf que cette offre n’est destinée qu’à une minorité des Marocains (CSP A-B), dont les parents disposent de moyens de financement. L’enquête de Sunergia fait ressortir à ce niveau un fait nouveau: ces jeunes sont désormais conscients des bénéfices et avantages dont ils jouissent, et savent pertinemment qu’un meilleur avenir leur est assuré.

En témoignent les déclarations d’une partie des CSP A-B sondés: «Les élèves des missions étrangères et des écoles privées ont un meilleur avenir que ceux qui sont dans le public», «il y a un vrai système d’élite entre ceux qui sont avantagés en allant dans des écoles françaises ou américaines et ceux qui vont dans des écoles publiques marocaines destinées aux pauvres». 

La scolarité dans le privé, c’est bien, mais... Les jeunes pointent les difficultés aussi dans ce créneau, notamment le manque de conseil en orientation pour le choix des études supérieures, et le nombre d’heures insuffisant pour certains cours, spécialement ceux des langues et de l’informatique.

Ces défaillances du système éducatif et celles de l’enseignement supérieur produisent des diplômés qui ne répondent pas aux attentes du marché de l’emploi. En effet, au deuxième trimestre de 2018, le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans a atteint 23,1%. Alors qu’un travail stable et convenable est l’une des préoccupations majeures de cette population.

Ayant du mal à s’insérer sur le marché du travail, ils passent en moyenne un an au chômage avant de trouver un boulot, selon une récente enquête du Haut commissariat au plan (HCP). A cela, les CSP C et D, les plus touchées par ce fléau, lancent un cri désespéré «d’inégalité des chances». «Les diplômes ne servent à rien, c’est grâce aux relations que nous pouvons trouver du travail», souligne l’une des filles sondées.

«Les employeurs préfèrent embaucher des filles parce qu’ils peuvent  leur donner des salaires bas. Trois filles touchent le salaire d’un garçon». En outre, trouver un job en adéquation avec la formation et correspondant aux attentes des jeunes est devenu une denrée rare. Par ailleurs, le favoritisme règne aussi. «Les recruteurs font très attention au physique et au look des candidats. Plus une fille est mignonne, plus elle aura de chance d’être embauchée».

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Du primaire jusqu’au baccalauréat, 70% des effectifs sont perdus. C’est le lycée qui enregistre le taux le plus important, avec le quart des bacheliers qui décrochent, selon les chiffres de l’OCDE et du ministère de l’Education nationale. En 2016, les décrochages rien qu’au primaire et collège ont coûté 2,1 milliards de DH!

Je veux un travail

Malgré les efforts de l’Anapec pour insérer les jeunes dans le marché de l’emploi, l’image que donne cette institution reste très négative chez certains. «Si j’accepte un contrat Anapec, j’aurais à travailler en CDD, 9 heures par jour, sans couverture sociale, tout ça avec un salaire très bas».

Le système d’enseignement, lui, n’aide pas, et continue à produire des profils en totale inadéquation avec les besoins des entreprises. Par ailleurs, ceux qui sont en poste, ne sont pas satisfaits du cadre de travail. Avec des salaires en dessous de la moyenne, ils disent subir de fortes pressions, du harcèlement et de l’humiliation de la part de leurs supérieurs.

«Au travail, nous devons mettre de côté notre orgueil et nous rabaisser pour pouvoir avancer», s’indigne l’un des répondants. «Mon patron faisait plaisir à ses clients en humiliant ses employés», témoigne un autre. En outre, la surcharge de travail et les tâches qui ne correspondent pas au poste sont également des points négatifs évoqués par les jeunes profils sondés.

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De plus en plus, les jeunes filles passent le meilleur de leur temps dans la rue. Nombreuses sont celles qui font l’école buissonnière à l’insu de leurs parents. A la fin de l’année, les résultats sont catastrophiques (Ph. F. Al Nasser)

Ils recherchent des postes dans le secteur public

Travailler oui, mais pas n’importe où. La plupart des jeunes penchent pour des postes au sein des organismes publics. Comme les anciennes générations, celles de leurs parents, voire grands parents, ils restent convaincus que «travailler avec l’Etat est garant de stabilité». Ce qui leur permettrait d’assurer une certaine sécurité financière pour leurs familles et, entre autres, acquérir un logement. Une préoccupation relevée, en particulier, chez les hommes des CSP C et D, âgés de 25 à 29 ans.

Avec des petits salaires pour certains, il est quasi impossible pour eux de penser à s’acheter un toit, ni même à en louer. «Je touche le Smig, avec toutes les charges des enfants, du transport, d’habillement et les frais alimentaires, mon revenu ne me permet même pas un logement de 1.500 DH le mois», témoigne un jeune.

Autre inquiétude chez nos jeunes et pas des moindres: le système de santé. Des  hôpitaux dans un piteux état, avec à peine le minimum d’infrastructure, une pénurie de médecins, la corruption du côté du personnel médical et un service des urgences défaillant. «Les médecins sont souvent absents durant la nuit, et les malades se retrouvent face à des stagiaires», «j’ai eu une fracture de l’épaule et à l’hôpital, il n’y avait aucun  spécialiste pour me soigner».

Les personnes n’ayant pas les moyens de payer les frais «faramineux» des cliniques privées vivent un calvaire dans les «couloirs de la mort», comme les appellent certains. Le système de santé est inexistant à leurs yeux, ce qui angoisse les jeunes des CSP C et D, leur sentiment d’insécurité en cas de maladie grave est grandissant. «Au Maroc, il faut avoir de l’argent pour se soigner, sinon tu y restes», s’insurgent certains.

«Je sais que mes parents ne pourront pas me prendre en charge dans une clinique en cas de maladie grave. Je devrais aller dans un hôpital pitoyable où je risque de mourir car je n’aurais pas accès à des soins de qualité. J’espère ne jamais tomber malade», déplore un des jeunes sondés. Conscients des défaillances, mais plus sereins, les jeunes de CSP A-B sont rassurés car ils savent qu’ils pourront bénéficier d’un service médical convenable, dans des cliniques privées hors de prix, en cas de maladie. 

Par ailleurs, les jeunes sondés déplorent la mauvaise prise en charge des personnes âgées et en situation de handicap. «Leur situation est inquiétante, et je pense que ça va empirer dans l’avenir». «Il faut que l’Etat ouvre des maisons de retraite, il y en a très peu dans le pays».

 Méthodologie de l’enquête

Pour avoir une idée des habitudes des jeunes Marocains, et de leurs visions du pays et de son avenir, le cabinet d’études Sunergia, pour le compte de L’Economiste, a réalisé une enquête qualitative sur le sujet. L’étude a été élaborée auprès d’un échantillon représentatif de la jeunesse marocaine. Agés entre 16 et 29 ans, ils ont été dispatchés sur 12 focus groupes, répartis selon la catégorie socioprofessionnelle (CSP), la tranche d’âge, la trajectoire sociale et scolaire, ainsi que le genre.

 

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