Culture

Latif Lahlou: «Un code pour sauver le cinéma de sa crise»

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5236 Le 23/03/2018 | Partager
latif_lahlou.jpg
Latif Lahlou: «Contrairement à ce que certains prétendent, le cinéma marocain n’évolue pas, mais il recule. Nous assistons à des films sans charme ni émotion, qui véhiculent des clichés de mauvais goût, qu’on finit par enfermer, après les festivals, dans les placards» (Ph. JM)

Du haut de ses 79 ans, Latif Lahlou n’a pas une ride sur le plan cinématographique. Le doyen des cinéastes marocains a encore de l’énergie à revendre. Des études à l’Institut des Hautes études cinématographiques (IDHEC) de Paris à la fin des années 1950, de sociologie à la Sorbonne au milieu des années 1960. Une carrière, hachée, après son retour au Maroc, au sein du Centre cinématographique marocain, qu’il n’a quitté qu’en 1972 pour aller créer sa société de production Cinenétéma. Il allait même succéder à Omar Ghannam -tué en 1971 à Skhirat- à la tête du CCM. Directeur des programmes à la télé marocaine en 1965, Latif réalise son premier long métrage, «Soleil du printemps», en 1969, pour enchainer, en 1986, avec «La compromission», «les jardins de Samira» (2007), «La grande villa» (2009), «L’anniversaire» (2014). Dans cet entretien, il parle de son prochain long métrage fiction, tiré d’un fait réel survenu au moment où il était militant communiste aux années 1960, une façon de contribuer, dit-il, au devoir de mémoire. Pour lui, la chaîne cinématographique est en crise, seul un sursaut de tout le corps du 7e art est en mesure de la dépasser.  

- L’Economiste: Vous n’avez pas de film dans ce festival. Parlez-nous de votre projet «amitié exceptionnelle» sur lequel vous travaillez…, il semble qu’il traite des années de plomb…
- Latif Lahlou
: C’est une fiction inspirée de mon vécu personnel à l’époque où je m’occupais, au parti communiste, d’une celle de paysans dans le Gharb, au même moment de la naissance du FDIC. Donc l’histoire se situe en 1963, les arrestations et les tortures existaient déjà à cette époque. Le film veut pénétrer des faces apparemment contradictoires chez certains individus investis de pouvoirs pour pratiquer terreur et brutalité, mais qui ne se révèlent pas moins des humains, capables de tendresse, d’affection et de bienveillance. D’autres qui militent dans le sens de l’histoire avec courage, peuvent néanmoins développer des faiblesses quand il s’agit de leur personne, ou de leur famille…Mon ambition étant, à travers cette histoire, réelle, portée à l’écran sous forme de fiction, de participer ainsi au devoir de mémoire de notre pays qui a vécu une période douloureuse de son histoire moderne. C’est en résumé l’histoire vécue d’une amitié profonde entre un révolutionnaire et un commissaire de police, qui étaient déjà amis quand ils avaient 17 ans, avant que chacun ne prenne sa trajectoire dans sa vie réelle.

- Pendant ces années de plomb, vous réalisez votre premier long métrage, «Soleil du printemps» en 1969. Suivront d’autres encore. Quelle différence entre ce cinéma des années 1970-80 et maintenant?
- Dans les années 1970-80, le cinéma marocain était un cinéma profond, à contenu social et politique, d’auteurs. Aujourd’hui, on fait des films pour être présents dans les festivals. Pour moi, le cinéma c’est raconter par l’image des histoires claires, simples, pour communiquer avec le spectateur. On a vu cet art avec Abderrahmane Tazi, Ahmed Bouanani, Souhail Ben Berka, Mohamed Reggab…, et d’autres encore. Actuellement, nous sommes en présence de réalisateurs qui courent derrière l’argent, qui exécutent une politique insidieuse tracée à l’avance, loin de la créativité, pour commettre des œuvres sans contenu. Mais le contexte n’est pas le même, il faut le reconnaître, les cinéastes des années 1970-80 étaient mus par l’enthousiasme et la volonté de construire le pays, plus le cas actuellement 

- Votre jugement est un peu sévère. Nous avons plus de films maintenant que dans les années 1970, et quelques-uns ont été plutôt bien accueillis…
- Très peu sont de qualité, la plupart sont des films insipides au contenu dirigé. Ils sont pourtant produits avec des moyens financiers beaucoup plus importants que ceux des années 1970-80, grâce au fonds d’aide à la production. Contrairement à ce que certains prétendent, le cinéma marocain n’évolue pas, mais il recule. Nous assistons à des films sans charme ni émotion, qui véhiculent des clichés de mauvais goût, qu’on finit par enfermer, après les festivals, dans les placards.

- Que proposez-vous alors pour faire décoller vraiment le cinéma marocain après 60 ans d’existence?
- La première solution est de rendre aux salles leurs titres de noblesse. Pas de cinéma sans salles. Actuellement, vous pouvez faire toutes les villes de l’Atlantique, de Casablanca à Dakhla, vous ne rencontrerez pas sur votre chemin la moindre salle obscure encore en activité. Un couple d’ouvriers habitant Hay Mohammadi à Casablanca devra, pour voir un film dans une salle, parcourir des kilomètres en bus, en taxi ou en tramway, et dépenser une partie de son salaire rien qu’en transport. Sur ce plan, nous avons proposé aux décideurs un projet pour remédier à cette situation, à savoir acquérir dans toute municipalité de 20.000 habitants un terrain de 600 et 1.000 m² et y bâtir une salle qui sera multifonctionnelle, qui peut être utilisée et pour la projection des films, et pour des conférences, des séminaires, des congrès…, et d’autres activités culturelles encore, une façon d’amortir l’investissement. Si l’on crée 500 salles au bout de 5 ans, chose qui n’est pas irréalisable, si nous fixons une véritable stratégie, avec un plan d’action clair qui associe tous les professionnels du cinéma, nous arriverons à créer un véritable marché national de cinéma. Notre 7e art gagnera à coup sûr, puisque nous aurons formé, éduqué la jeunesse en matière cinématographique, nos films gagneront en notoriété non seulement au plan national, mais aussi à l’échelon international. C’est une proposition que nous avons formulée dans le code du cinéma et de l’audiovisuel que nous avons préparé à l’intention des décideurs. La famille du cinéma marocain doit prendre conscience de la crise que traverse le secteur, et prendre les mesures qui s’imposent pour un renouveau, en prospectant d’autres voies et en créant de nouveaux moyens.

- En somme, vous appelez à une révision de la loi 20/99 réglementant actuellement le secteur  de l’industrie cinématographique?
- Oui, nous appelons à un code du cinéma et de l’audiovisuel comme cela existe ailleurs, pour essayer de sauver la chaîne cinématographique de la crise dans laquelle elle s’empêtre, à tous les niveaux: les salles, la distribution, la qualité des films, la précarité des métiers, la lourdeur des démarches administratives et des autorisations, le dysfonctionnement du fonds de soutien et j’en passe.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc